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FEUILLETON DU SPECTATEUR

Une des plus johes chansons de M. DésaugierS|, parce que c'est une de ceUes dont l'idée est la plus plaisante et la plus vraie, est sans contredit le Commis indépendant (1) ; elle lui a fait, dit-on, des ennemis implacables parmi les couple tiers hbéraux, employés philosophes auxquels il ne manque pour jouir de toute leur indépendance qu'une lettre de réforme qui affranchirait ces âmes hères de l'esclavage de la minute. Mais, quand on les yoinle pour être arrivés un quart d'iieurc trop tard, cette

(1) Co Commis Indépendant olait une satire cruelle contre Béranger. Désaugiers s'était^ cru visé, à tort, par sun ancien ami et lui avait répjndu, avec plus de maKce q;.e d'équité.

LA LUTTK POLITIQUE DE d815 A 1821 (53

])etite pimition servilc désillusionne un peu le charme de TindqxMidaiice ; cela écorne le prisme.

Au nombre de ces conmiis rinu'urs et libéraux, qui ont secoué toute espèce de joug, mais qui vont exactement à leur bureau, qui foulent Tor aux pieds, mais ({ui ne manquent jamais d'émarger l'état du mois et de solliciter (quelquefois en couplets) des gratifications, il en est un qui se distingue par la liardiesse éminemment philosophique de ses chansons. C'est le chansonnier en titre des indépendants ; c'est le Tyrtée du parti hbéral. Ce n'est pas assez pour lui d'avoir foudroyé avec l'artillerie de ses couplets les prêtres, les nobles, les grands, les rois de la terre, il va chercher plus haut des ennemis dignes de lui. Les saints, les anges et Dieu lui-même ont ressenti ses atteintes. Les chansons de M... sont d'un cahbre qui porte loin.

Nous avons vu ces sociétés libérales, où l'on demandait au candidat qui se présentait : « Qu'as-tu fait pour être pendu? « Le droit à la potence en devenait un au diplôme : c'était la condition sine quâ non. Eh bien ! malgré la rigueur du statut, ces sociétés étaient fort nombreuses, ce qui fait beaucoup d'honneur à l'esprit philosophique du siècle. Je serais tenté de croire que M... brigue son admission dans quelque société secrète oii la première question adressée au récipiendiaire est : Qu'as-tu fait pour être damné? Il croit sans doute qu'il ne sera pas embarrassé pour répondre. Mais qu'on ne s'y fie pas, n'est point damné qui veut, et le ciel, pour contrarier M..., lui enverra, en temps utile, un bon mouvement de contrition qui le fera, en dépit de sa première vocation, chanter des louanges pendant l'éternité.

Il faut qu'il ait de bien puissants motifs de rancune contre Dieu, et cependant peu de personnes ont été aussi bien traitées. Je ne parle ici ni des avantages extérieurs ni des dons de la fortune, qu'un philosophe dédaigne et rejetterait si l'on venait les lui offrir. Mais il a reçu en partage un lot plus précieux, un gi'and fonds d'esprit. Est-ce la faute de Dieu si M... en fait quelquefois un si mauvais usage?

Martainville.

Correspondance, I, 210.

L'administration s'émeut de ces invites directes à révoquer le fonctionnaire frondeur. Quelques mois après, c'est

U BÉKANGEU. — CIFAP. IV

Cuvier, successeur de Royer-Collard, qui admoneste à son tour son subordonné. La réponse ne se fait pas attendre ; elle est trop à l'honneur de Béranger pour ne pas la citer :

A Monsieur Cuvier.

11 novembre 1820.

Monsieur, me pardonnerez-vous de vous témoigner la peine que j'éprouve en apprenant, par une voie indirecte, que vou^j croyez avoir lieu de vous plaindre de moi? Il paraît que, dans la conversation que feus l'honneur d'avoir avec vous il y a quelque temps, vous avez pensé que je prenais l'engagement' de ne plus faire de chansons politiques. Je regrette, monsieur, que mon caractère ne vous soit pas mieux connu : mes paroles ne vous auraient pas paru équivoques. Selon le souvenir que j'en ai gardé, elles ne pouvaient exprimer que le désir de répondre à l'intérêt que vous vouhez bien me montrer. Je n'ai jamais eu assez de souplesse pour dissimuler ma façon de penser, et j'ai trop de conscience* pour prendre des engagements que je saurais ne pouvoir tenir ; mais, sensible à votre bienveillance, j'ai dû vous dire que je verrais avec chagrin mes futiles productions vous causer le moindre désagrément. C'est ce que je prends la liberté de vous répéter aujourd'hui, et j'ajoute que si vous éprouviez le moindre embarras pour me conserver ma modique place, je vous engage à m'abandonner à la vin- i dicte ministérielle. Dans un autre temps j'en agis de même avec M. Royer-Collard. La presse est esclave ; il nous faut des chansons, et ce n'est pas ma faute si ce genre est trop français pour l'époque où nous vivons. Je ne ferai rien pour garder ma place, mais je puis vous assurer, monsieur, que, si on m'en prive, les couplets qui pourront m' échapper alors ne seront certes pas inspirés par le désir de me venger de ceux qui vous auront contraint à m'ôter ce morceau de pain, que je gagne par un travail journaher. Cela serait encore contre mon caractère. Mes opinions et ma conduite ne sont pas subordonnées à mon intérêt personnel. Croyez surtout qu'en perdant mon emploi d'expéditionnaire, je n'oubherai pas que vous êtes une des personnes à qui je dois de l'avoir conservé jusqu'à ce jour.

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