EN COIUIECTIONNELLE ET A LA FORGE
de raccroissemcnt progressif de ses libertés ; on vous a parlé de nos années s'illustrant en ce moment même sur le territoire de la Grèce pour une cause sacrée. Messieurs, j'ai cru, à chaque mot du ministère public, entendre Féloge de Béranger. L'agrandissement progressif de nos libertés ! ah ! j'en appelle à toutes les consciences ! Est-il étranger à ces progrès de la civihsation, à ces agrandissements de nos libertés, le poète qui a chanté le Dieu des bonnes gens, qui a flétri l'intolérance, et poursuivi de ses vers vengeurs tous les ennemis de ces hbertés et de cette civihsation?
Vous avez parlé de la Grèce ! Quels vers, plus que ceux de Béranger, ont rendu chère aux nations la cause de la Grèce moderne ; les massacres de Psara, la déhvrance d'Athènes, l'ombre d'Anacréon évoquée et récitant une poésie digne d'Anacréon lui-même? Mais que dis-je? au moment même oii il comparaît ici en pohce correctionnelle, où sa hberté est menacée, une sentinelle, dans les forteresses de la Morée, répète peut-être et son nom et ses vers, pour exciter ses compagnons d'armes à la défense d'une si belle cause.
Mais il est un autre titre qui le recommande à tous les hommes généreux. De tous les sentiments, celui qui honore le plus }es nations à leurs propres yeux, aux yeux de l'étranger, c'est le patriotisme, c'est l'amour du pays, la haine de l'invasion étrangère, l'amour des gloires de la patrie. C'est à faire naître, à réchauffer ce noble sentiment, que notre poète excelle. Oui, l'amour de la patrie, l'amour de la France, voilà ce qui, dans ses vers, au miheu des banquets, ou des rêveries de la sohtude, a fait battre le cœur de ses concitoyens, voilà ce qui a fait son immense popularité. En quelque heu qu'il se présente, en France, à l'étranger, il est sûr de trouver des admirateurs, des amis. 0 vous, messieurs, qui devez représenter le pays, ne dites pas au roi qu'un tel homme n'a pour lui que des injures ; ne dites pas au poète que les autres nations nous envient, que la France n'a pour lui qu'une prison.'
Correspondance, I, 340.
Béranger fut néanmoins condamné à neuf mois de prison et à dix mille francs d'amende. C'était « recevoir de l'avancement », dit M. Roujon. On lui épargna Poissy et la chaîne des forçats, à laquelle on avait indignement contraint, pom* un délit semblable, Magalon, le rédacteur du petit journal satirique VAllum. Mais il fut emprisonné
164 BEUANGER. — CHAP VI
à la Force, dans une grande chambre sombre, qu'il séparait en deux par un paravent. Le mobilier comprenait, outre, le lit entouré de rideaux blancs, une petite table, une commode, et sur la cheminée, la pelote blanche, la petite glace et la miniature, souvenirs de Manuel. C'est dans cette chambre qu'il vit défiler tout ce que Paris comptait de notabilités politiques et d'illustrations littéraires. Victor Hugo, Alfred de Vigny, Alexandre Dumas, Sainte-Beuve, Chateaubriand y vinrent lui rendre leurs devohs. Ses amis, Thiers, Mignet, Michclet, Mérimée y étaient assidus. 11 profita du prestige que lui donnait cette afîluence, pour développer ce qui deviendra chez lui un véritable ministère de l'assistance. Il s'entremit auprès de Laffitte, de Bérard et de ses autres amis très fortunés, en faveur d'une foule de pauvres diables, dont quelques-uns étaient ses camarades de prison.
Pour lui-même d'ailleurs, il fut également obligé de tendre la main. Son éditeur Baudouin n'avait pas fait de très brillantes affaires et l'amende avec les frais dépassait onze mille francs. Les journaux libéraux lancèrent une souscription publique, qui fut couverte surtout par ses riches amis parisiens. Béranger poussa un soupir de soulagement, lorsque le chiffre exigé fut atteint: «Mais, disait-il, Dieu nous préserve à tout jamais d'avok besoin de nos chers concitoyens pour semblable chose. Ah ! qu'il est ennuyeux de tendre ainsi la main !» De pareils ennuis n'étaient pas précisément faits pour le réconciher avec le gouvernement de Charles X, ni avec ses magistrats qui perquisitionnaient même dans sa cellule à la Force, ni avec son clergé qui prenait texte de la condamnation pour fulminer contre lui en chahe. Le ressentiment qu'il en conçut lui inspka les chansons suivantes :
MES JOUES GRAS DE 1829 Air : Dis-moi donc, mon pHit Hippolyte.
Mon bon roi. Dieu vous tienne en joie ! Bien qu'en butte à votre courroux,