COUP D ŒIL GENERAL SUR LES CHANSONS ANTÉRIEURES
H est temps de jeter un coup d'oeil général sur mes chansons. ^e le confesse d'abord : je conçois les reproches que plusieurs ont dû m'attirer de la part des esprits austères, peu disposés à pai'donner quelque chose, même à un Hvre qui n'a pas la prétention de servir à l'éducation des demoiselles. Je dirai seulement, sinon comme défense, au moins comme excuse, que ces chansons, folles inspirations de la jeunesse et de ses retours, ont été des compagnes fort utiles données aux graves refrains et aux couplets poHtiques. Sans leur assistance, je suis tenté de croire que ceux-ci auraient bien pu n'aller ni aussi loin, ni aussi bas, ni même aussi haut, ce dernier mot dût-il scandaliser les vertus de salon.
Quelques-unes de mes chansons ont été traitées d'impies, les pauvrettes ! par MM. les procureurs du roi, avocats généraux et leurs substituts, qui sont tous gens très rehgieux à l'audience. Je ne puis, à cet égard, que répéter ce qu'on a dit cent fois : quand, de nos jours, la rehgion se fait instrument pohtique, elle s'expose à voir méconnaître son caractère sacré ; les plus tolérants deviennent intolérants pour elle ; les croyants, qui croient autre chose que ce qu'elle enseigne, vont quelquefois, par représailles, l'attaquer jusque dans son sanctuaire. Moi, qui suis de ces croyants, je n'ai jamais été jusque-là, je me suis contenté de faire rire de la livrée du cathohcisme. Est-ce de l'impiété?
Enfin, grand nombre de mes chansons ne sont que des inspirations de sentiments intimes ou des caprices d'un esprit vagabond ; ce sont là mes filles chéries ; voilà tout le bien que j'en veux dire au public. Je ferai seulement observer encore qu'en jetant une grande variété dans mes recueils, celles-ci ont dû n'être pas inutiles non plus au succès des chansons poHtiques.
... Comme chansonnier, il me faut répondre à une critique que j'ai vue plusieurs fois reproduite. On m'a reproché d'avoir dénaturé la chanson en lui faisant prendre un ton plus élevé que celui des Collé, des Panard, des Désaugiers. J'aurais mau-
198 == DERANGER. — CHAP. YII
vaise grâce à le contester, car c'est, selon moi, la cause de mes succès. D'abord, je ferai remarquer que la chanson, comme plusieurs autres genres, est toute une langue, et que, comme . telle, elle est susceptible de prendre les tons les plus opposés.! J'ajoute que, depuis 1789, le peuple ayant mis la main auxl affaires du pays, ses sentiments et ses idées patriotiques ont* acquis un très grand développement ; notre histoire le prouve. La chanson, qu'on avait définie V expression des sentiments'^ populaires, devait dès lors s'élever à la hauteur des impressions ' de joie ou de tristesse que les triomphes ou les désastres produisaient sur la classe la plus nombreuse. Le vin et l'amour ne pouvaient guère plus que fournir des cadres pour les idées qui préoccupaient le peuple exalté par la révolution, et ce n'était plus seulement avec les maris trompés, les procureurs avides et la harque à Caron, qu'on pouvait obtenir l'honneur d'être chanté par nos artisans et nos soldats aux tables des guinguettes. Ce succès ne suffisait pas encore ; il fallait de plus que la nouvelle expression des sentiments du peuple pût obtenir l'entrée des salons pour y faire des conquêtes dans l'intérêt de ses sentiments.
MA NOUERICE