Grégoire de Tours, Histoire des Francs , livre IY
outra, et bientôt il perdit de vue les portes de la ville oA sa femme et
ses trois enfants restaient pour attendre son retour.
Le passage de Sighebert à travers le royaume qui allait lui appar* tenir par élection, fut comme un triomphe anticipé. Les habitant! gaulois et le clergé des villes venaient processionnellement à sa ren« contre; les Franks montaient à cheval pour se joindre à son cortège. Partout les acclamations retentissaient en langue tudesque et en langue romaine. Des bords de la Seine à ceux de la Somme, les Gailo-Romains étaient, quant au nombre, la population dominante; mais, à partir de ce dernier fleuve vers le nord, une teinte germanique de plus en plus forte commençait à se montrer. Plus on avançait, plus les hommes de race franke devenaient nombreux parmi les masses indigènes; ils ne« formaient pas simplement, comme dans les provinces centrales de la Gaule, de petites bandes de guerriers oisifs , cantonnés de loin en loin ; ils vivaient à l'état de tribu et en colonies agricoles, au bord des marécages et des forêts de la province belgique. Vitry, près de Douai, 9a trouvait, pour ainsi dire, sur la limite de ces deux régions; les Franks du nord, cultivateurs et fermiers, et les Franks du sud, vassaux militaires, purent aisément s'y réunir pour l'inauguration du nouveau roi. Parmi les grands propriétaires et les chefs du royaume de Neustrie, un seul, nommé Ansowald, ne se trouva pas au rendez-vous; son absence fut remarquée, et lui fit dans la suite un grand renom de fidélité tu malheur.
La cérémonie eut lieu dans une plaine bordée par les tentes et les baraques de ceux qui, n'ayant pu se loger dans les bâtiments du domaine de Vitry, étaient contraints de bivouaquer en plein champ. Les Franks, en armes, formèrent un vaste cercle au milieu duquel se plaça le roi Sighebert, entouré de ses officiers et des seigneurs de haut rang. Quatre soldats robustes s'avancèrent, tenant un bouclier sur lequel ils firent asseoir le roi, et qu'ils soulevèrent ensuite à la hauteur de leurs épaules. Sur cette espèce de trône ambulant, Sighebert fit trois fois le tour du cercle, escorté par les seigneurs et salué par la multitude qui, pour rendre ses acclamations plus bruyantes^ applaudissait en frappant du plat de Tépée sur les boucliers garnis de fer. Après le troisième tour, selon les ané&èns rîtes germaniques, Tinaugu* ration royale était complète, et de ce moment Sighebert eut le droit de s'intituler roi des Franks, tant de TOster que du Neoster-Bike, Le reste du jour et plusieurs des jours suivants se passèrent en réjouissances, en combats simulés^t en festins somptueux, dans lesquels le roi, épui* sant les provisions de la ferme de Vitry, faisait i tout venant les bon* neurs de son nouveau domaine.
A quelques milles de U, Tournai, bloqué parles troupes austrasiennes^ était le théâtre de scènes bien différentes. Autant que sa grosst&ra organisation le rendait capable de souffrance morale, Hilperik ressentait les chagrins d'un roi trahi et dépossédé; Fredegonde, dans ses acoès de terreur et de désespoir, avait des emportements ds béte sau^
AUGUSTIN THIERRY. t5ft
vage. A son arrivée dans les murs de Tournai, elle se trouyalt enceinte et presque à terme; bientôt elle accoucha d'un fils au milieu du tu* multe d'un siège et de la crainte de la mort qui l'obsédait jour et nuit. Son premier mouvement fut d'abandonner et de laisser périr^ faute et soins et de nourriture, l'enfant qu'elle regardait comme une nouvellt cause de danger ; mais ce ne fut qu'une mauvaise pensée, et Finstinct maternel reprit le dessus. Le nouyeau-né, présenté au baptême et tenu sur les fonts par Tôvêque de Tournai» reçut, contre la coutume des Franks, un nom étranger à la langue germanique, celui de Samson, que ses parents, dans leur détresse, choisirent comme un présage de délivrance.
Jugeant sa position presque désespérée, le roi attendait l'événement dans une sorte d'impassibilité; mais la reine, moins lente d'esprit'^ s'ingéniait de mille manières, faisait des projets d'évasion, et obser* vait autour d'elle pour épier la moindre lueur d'espérance. Parmi les hommes qui étaient venus à Tournai partager la fortune de leur prince, elle en remarqua deux dont le visage ou les discours indiquaient un sentiment profond de sympathie et de dévouement : c'étaient deux jeunes gens nés au pays de Térouanne, Franks d'origine, et disposés par caractère à ce fanatisme de loyauté qui fut le point d'honneur des vassaux du moyen Age» Fredegonde mit en usage, pour gagner l'esprit de ces hommes, toute son adresse et tous les prestiges de son rang : elle les fit venir auprès d'elle, leur parla de ses malheurs et de son peu d'espoir, joignit à ses propos gracieux des boissons enivrantes; et, quand elle crut les avoir en quelque sorte fascinés, elle leur proposa d'aller à Vitry assassiner le roi Sighebert. Les jeunes soldats promirent de faire tout ce que la reine leur commanderait : et alors elle donna de sa propre main à chacun d'eux un long couteau à gaîne, ou, comm0 disaient les Franks, un skramasax*, dont elle avait, par surcroît de précautions, empoisonné la lame. « Allez, leur dit-elle, et si vous revenez vivants, je vous comblerai d'honneurs, vous et votre postérité; si vous succombez, je distribuerai pour vous des aumônes à tous les lieux saints. »
Les deux jeunes gens sortirent de Tournai, et, se donnant pour déserteurs, ils traversèrent les lignes des Austrasiens et prirent la route qui conduisait au domaine royal de Vitry. Quand ils y arrivèrent, toutes les salles retentissaient encore de la joie des fêtes et des banquets. Ils ' dirent qu'ils étaient du royaume de Neustrie, qu'ils venaient pour saluer le roi Sighebert et pour lui parler. Dans ces jours de royauté nouvelle, Sighebert était tenu de se montrer affable et de donner audience, à quiconque venait réclamer de lui protection ou justice. Les Neustriens sollicitèrent un moment d'entretien à l'écart , ce qui leur fut accordé sans peine; le couteau que chacun d'eux portait à la cela-