SIÈCLE DE LOUIS XIV
Le Siècle de Louis XIV est la plus parfaite des œuvres historiques de Voltaire. Plein d'une admiration sincère pour cette brillante époque, il l'étudié avec amour et la raconte avec gravité. « Ce n'est point seulement la vie du prince que j'écris, ce ne sont point les annales de son règne, c'est plutôt l'histoire de l'esprit humain, puisée dans le siècle le plus glorieux à l'esprit humain. » Il rassembla longtemps les matériaux de ce grand travail, longtemps il s'occupa à donner chaque jour quelque coup de pinceau à ce beau siècle de Louis XIV dont il voulait être le peintre et non l'historien. On regrette seulement qu'un plan mal conçu ait divisé les différentes parties d'un tableau qui devait surtout frapper par son ensemble. Voltaire expose d'abord les événements politiques ; puis il rapporte les anecdotes relatives à la vie privée du monarque ; il examine ensuite les questions de finances, l'état des lettres et des arts, et finit par les affaires ecclésiastiques, c Puisque tout s'enchaîne dans les choses humaines, dit Gibbon, et que les unes ne sont souvent que la cause ou la* conséquence des autres, pourquoi les séparer dans l'histoire ? » L'historien anglais remarque ensuite avec justesse que la première partie de l'ouvrage est beaucoup moins intéressante que la seconde. Les lettres, les arts et les mœurs offraient à l'écrivain une matière presque entière-» ment neuve, tandis que les sièges et les batailles, traités déjà dans une foule de récits, ne permettaient à Voltaire d'autre supériorité que celle du style et de la précision.
Minorité de louis xiv. — victoires des français sous le grand conté, alors duc d'enghien,
•CHAPITRE m.
Le cardinal de Richelieu et Louis XIII venaient de mourir, l'un admiré et haï, l'autre déjà ouhlié. Us avaient laissé aux FrançaU, alori
32 DIX-HUITIÈME SIÈGLB.
contre la fureur du soldat vainqueur. Le duc d'Ënghien eut autant de soin de les épargner qu'il en avait pris pour les vaincre.
Le vieux comte de Fuentes, qui commandait cette infanterie espagnole, mourut percé de coups. Condé en rapprenant dit « qu'il voudrait être mort comme lui, s'il n'avait pas vaincu. »
Le respect qu'on avait en Europe pour les armées espagnoles se tourna du côté des armées françaises , qui n'avaient point depuis cent ans gagné de bataille si célèbre ; car la sanglante journée de Maiignan, disputée plutôt que gagnée par François I" contre les Suisses, avait été l'ouvrage des bandes noires allemandes* autant que des troupes françaises. Les journées de Pavie et de Saint-Quentin étaient encore des époques fatales à la réputation de la France. Henri IV avait eu le malheur de ne remporter des avantages mémorables que sur sa propre nation. Sous Louis XIII, le maréchal de Guébriant avait eu de petits succès, mais toujours balancés par des pertes. Les grandes batailles qui ébranlent les États, et qui restent à jamais dans la mémoire des hommes, n'avaient été livrées en ce temps que par Gustave-Adolphe.
Cette journée de Rocroi devint l'époque de la gloire française et de celle de Condé. Il sut vaincre et profiter de la victoire. Ses lettres à la cour firent résoudre le siège de Thionville^ que le cardinal de Richelieu n'avait pas osé hasarder; et au retour de ses courriers, tout était déjà préparé pour cette expédition.
Le prince de Condé passa à travers le pays ennemi, trompa la vigilance du général Beck, et prit enfin Thiohville (8 auguste 1643). De là, il courut mettre le siège devant Syrck, et s'en rendit maître. Il fit repasser le Rhin aux Allemands; il le passa après eux ; il courut réparer les pertes et les défaites que les Français avaient essuyées après la mort du maréchal de Guébriant. Il trouva Fribourgpris, et le général Merci sous ses murs avec une armée supérieure encore à la sienne. Condé avait sous lui deux maréchaux de France, dont l'un était Gramont, et l'autre ce Turenne, fait maréchal depuis peu de mois, après avoir servi heureusement en Piémont contre les Espagnols. Il jetait alors les fondements de la grande réputation qu'il eut depuis. Le prince, avec ces deux généraux, attaqua le camp de Merci, retranché sur deux éminences (31 auguste 1644). Le combat recommença trois fois, à trois jours différents. On dit que le duc d'Enghien jeta son bâton de commandement dans les retranchements des ennemis, et marcha pour le reprendre l'épée à la main, à la tête du régiment de Conti Il fallait peut-être des actions aussi hardies pour mener les troupes à des attaques aussi difficiles. Cette bataille de Fribourg, plus meurtrière que décisive, fut la seconde victoire de ce prince. Merci décampa quatre jours après. Philipsbourg et Mayence rendus furent la preuve et le firuit de la victoire.
1. Les lansquenets, mercenaires allemands, dont le drapeau était noir.
Le duc d Enghien retourne à Paris, reçoit les acclamations du peuple^ et demande des récompenses à la cour; il laisse son armée au prince maréchal de Turenne. Mais cq général, tout habile qu'il est déjà, est battu à Mariendal (avril 1645). Le prince revole à Tarmée, reprend le commandement, et joint à la gloire de commander encore Turenne celle de réparer sa défaite. Il attaque Merci dans les plaines de Nordlingen. Il y gagne une bataille complète (3 auguste 1645) ; le maréchal de Gramont y est pris, mais le général Glen, qui commandait sous Merci, est fait prisonnier, et Merci est au nombre des morts. Ce général, regardé comme un des plus grands capitaines, fut enterriê près du champ de bataille ; et on grava sur sa tombe : sta, yiator ; heroem CALCAS : Arrête, voyageur; tu foules un héros. Cette bataille mit le comble à la gloire de Ccndé, et fit celle de Turenne, qui eut l'honneur d'aider puissamment le prince à remporter une victoire dont il pouvait être humilié. Peut-être ne fut-il jamais si grand qu'en servant ainsi celui dont il fut depuis Témule et le vainqueur.
Le nom du duc d'Enghien éclipsait alors tous les autres noms* (7 octobre 1646} Il assiégea ensuite Dunkerque, à la vue de Parmée espagnole, et il fut le premier qui donna cette place à la France.
Tant de succès et de services, moins récompensés que suspects è la cour, le faisaient craindre du ministère autant que des ennemis. On le tira du théâtre de ses conquêtes et de sa gloiire, et on l'envoya en Catalogne avec de mauvaises troupes mal payées ; il assiégea Lérida et fut obligé de lever le siège (1647). On l'accuse, dans quelques livres, de fanfaronnade, pour avoir ouvert la tranchée avec des violons. On ne savait pas que c'était l'usage en Espagne.
Bientôt les affaires chancelantes forcèrent la cour de rappeler Condé* en Flandre. L'archiduc Léopold, frère de l'empereur Ferdinand III, assiégeait Lens en Artois. Condé, rendu à ses troupes qui avaient toujours vaincu sous lui, les mena droit à l'archiduc. C'était pour la troisième fois qu'il donnait bataille avec le désavantage du nombre. II dit à ses soldats ces seules paroles : « Amis, souvenez- Tous de Rocroi, de Fribourg, et de Nordiingen. »
(10 auguste 1648) Il dégagea lui-même le maréchal de Gramont, qui pliait avec l'aile gauche; il prit le général Beck. L'archiduc se sauva à peine avec le comte de Fuensaldagne. Les Impériaux et les Espagnols, qui composaient cette armée, furent dissipés; ils perdirent plus de cent drapeaux et trente-huit pièces de canon, ce qui était alors très-considérable. On leur fit cinq mille prisonniers, on leur tua trois mille hommes, le reste déserta, et l'archiduc demeura sans armée.
Ceux qui veulent véritablement s'instruire peuvent remarquer que, depuis la fondation de la monarchie , jamais les Français n'avaient gagné de suite tant de batailles et de si glorieuses par la conduite et par le courage.