LIVRE VI
CHABLES Xn À BENDER^
Après la défaite de Pultawa, le i^i de Suède s*étidt réfugié en Turquie. II séjourna tfois ^ps et deaui à Be^der^ et parvint à armer le sultan eon^re le czar, son ennemi. La paix cpncli^e, le V août 1741, entre le Grand Seigneur et le czar, Charles, au lieu de retourner dans son royaume, comme on Ty invitait, s'obstina k rester sur le territoire de l'empire ottoman. Le sultan envoya au bâcha de Bender Tordre de l'en chasser par la force.
L'ordre du Grand ^eigpeur étant venu de passer au fil de Pépéetous leà Suédois qui feraient la moindre résistance, et de ne pas épargner la vie du roi, le hacha eut la complaisance de montrer cet ordre à M. Fabrice^, afin qu'il fit un dernier effort sur l'esprit de Charles. Fabrice vfnt faire aussitôt ce triste rapport. « Avez-vous vu Tordre dont
1. Bender, en Bessarabie, sur le Dniester, appartient à la Russie depuis 1813.
2. Le baron Fabrice, gentilhomme du duc de Holstein, envoyé au-
Srès de Charles XII, à Bender, pour y manager les intérêts du jeûna uc son maître.
vous parlez? dit le roi. — Oui, répondit Fabrice. — Eh bien, ditesleur de ma part que c*est un second ordre qu'ils ont supposé, et que je ne veux point partir. » Fabrice se jetaà ses pieds , se mit en colère, lui reprocha son opiniâtreté; tout fut inutile. « Retournez à vos Turcs, lui dit le roi en souriant; s'ils m'attaquent, je saurai bien me défendre. »
Les chapelains du roi se mirent aussi à genoux devant lui, le conjurant de ne pas exposer à un massacre certain les malheureux restes de Pultawa, et surtout sa personne sacrée; l'assurant de plus que cette résistance était injuste, quMI violait les droits de Thospitalité en s'opiniâtrant à rester par force chez des étrangers qui l'avaient si longtemps et si généreusement secouru. Le roi, qui ne s'était point fâché contre Fabrice, se mit en colère contre ses prêtres , et leur dit qu'il les avait pris pour faire des prières et non pour lui dire leurs avis.
Le général Hord et le général Dahidorif, dont le sentiment avait toujours été de ne pas tenter un combat dont la suite ne pouvait être que funeste, montrèrent au roi leurs estomacs couverts de blessures reçues à son service ; et l'assurant qu'ils étaient prêts à mourir pour lui, ils le supplièrent que ce fût au moins dans une occasion plus nécessaire, oc Je sais par vos blessures et par les miennes, leur dit Charles Xll, que nous avons vaillamment combattu ensemble ; vous avez fait votre devoir jusqu'à présent, faites-le encore aujourd'hui. » Il n'y eut plus alors qu'à obéir; chacun eut honte de ne pas chercher de mourir avec le roi. Ce prince, préparé à l'assaut, se flattait en secret du plaisir et de l'honneur de soutenir avec trois cents Suédois les efforts de toute une armée. Il plaça chacun à son poste : son chancelier MuUern, le secrétaire Ehrenpreus et les clercs, devaient défendre la maison de la chancellerie, le baron Fief, à la tête des officiers de la bouche, étaitàun autre poste : les palefreniers, les cuisiniers avaient un autre endroit à garder ; car avec lui tout était soldat : il courait à cheval de ses retranchements à sa maison, promettant des récompenses à tout le monde, créant des officiers, et assurant de faire capitaines les moindres valets qui combattraient avec courage.
On ne fût pas longtemps sans voir l'armée des Turcs et des Tartares qui venaient attaquer le petit retranchement avec dix pièces de canon et deux mortiers ; les queues de cheval flottaient en l'air, les clairons sonnaient, les cris àe Allah j Allah! se faisaient entendre de tous côtés. Le baron de Grothusen remarqua que les Turcs ne mêlaient dans leurs cris aucune injure contre le roi, et qu'ils l'appelaient seulement demir-i hashf tête de fer. Aussitôt il prend le parti de sortir seul sans armes dea retranchements: il s'avance dans les rangs des janissaires, qui presque tous avaient reçu de l'argent de lui: « Eh quoi! mes amis, leur dit-il eii| propres mots, venez-vous massacrer trois cents Suédois sans défense^ vous, braves janissaires, qui avez pardonné à cent mille Russes quand! ils vous ont crié amman (pardon), avez-vous oublié les bienfaits que vous avez reçus de nous? et voulez-vous assassiner ce grand roi de
Suède que vous aimez tant, et qui vous a fait tant de libéralités? Mes amis, il ne demande que trois jours, et les ordres du sultan ne sont pas si sévères qu'on vous le fait croire. »
Ces paroles firent un effet que Grothusen n'attendait pas lui-même; les janissaires jurèrent sur leurs barbes qu'ils n'attaqueraient point la roi , et qu'ils lui donneraient les trois jours qu'il demandait. £n vain on donna le signal de l'assaut : les janissaires, loin d'obéir, mena» Gèrent de se jeter sur leurs chefs si l'on n'accordait pas trois jours au roi de Suède; ils vinrent en tumulte à la tente du bâcha de Bender, criant que les ordres du sultan étaient supposés. A cette sédition inopinée le hacha n'eut à opposer que la patience.
n feignit d'être content de la généreuse résolution des janissaires, et leur ordonna de se retirer à Bender. Le kan des Tartares , homme violent, voulait donner immédiatement l'assaut avec. ses troupes; mais le bacba, qui ne prétendait pas que les Tartares eussent seuls l'honneur de prendre le rbi, tandis qu'il serait pimi peut-être de la désobéissance de ses janissaires, persuada au kan d'attendre jusqu'au len> demain.
Le hacha, de retour à Bender , assembla tous les officiers des janissaires et les plus vieux soldats; il leur lut et leur fit voir l'ordre positif du sultan et le fetfa du mufti. Soixante des plus vieux, qui avaient des barbes blanches vénérables, et qui avaient reçu mille présents des mains du roi, proposèrent d'aller eux-mêmes le supplier de se mettre entre leurs mains, et de soufirir qu'ils lui servissent de gardes.
Le hacha le permit; il n'y avait point d'expédient qu'il n'eût pris plutôt que d'être réduit à faire tuer ce prince. Ces soixante vieillards allèrent donc le lendemain matin à Varnitza, n'ayant dans leurs mains que de longs bâtons blancs, seules armes des janissaires quand ils ne vont point au combat; car les Turcs regardent comme barbare la coutume des chrétiens de porter des épées en temps de paix, et d'entrer armés chez leurs amis et dans leurs églises.
Ils s'adressèrent au baron,de Grothusen et au chancelier MuUern; ils leur dirent qu'ils venaient dans le dessein de servir de fidèles gardes au roi, et que, s'il voulait, ils le conduiraient à Andrinople, où il pourrait parier lui-même au Grand Seigneur. Dans le temps qu'ils faisaient cette proposition, le, roi lisait des lettrés qui arrivaient de Constantinople , et que Fabrice, qui ne pouvait plus le voir, lui avait fait tenir secrètement par un janissaire : elles étaient du comte Poniatowski , qui n^ pouvait le servir à Bender .ni à Andrinople, étant retenu à Constantinople par ordre de la Porte depuis Tindiscrète demande des mille bourses : il mandait au roi que les ordres du sultan pour saisir ou massacrer sa personne royale en cas de résistance n'étaient que trop réels; qu'à la vérité le sultan était trompé par ses ministres, mais que plus l'empereur était trompé dans cette affaire, . plus il voulait être obéi ; qu'il fallait céder au temps, et plier sous la nécessité; qu'il prenait 1\ liberté da lui conseiller de tout tenter au-
iù DIX-HÛITIÊMÊ SIÈCLE.
près des ministres par la voie des négociations, de ne point itieltra de rinflexibilité où il ne fallait que de la douceur, et d'attendre de la politique et du temps le remède à on mal que la violence aigrirait éans ressource.
Mais ni les propositions de ces vieux janissaires ni les lettres de Poniatowski ne purent donner seulement au^ roi Tidée qu'il pouT&it fléchir sans déshonneur : 11 aiùiait mieux mourir de la main des Turcs que d'être en quelque sorte leur prisonnier. Il renvoya ces janissaires sans les vouloir voir, et leur fit dire que, s'ils ne se retiraient, il leur ferait couper la barbe ; ce qui est dans l'Orient le plus outra^jeânt de tous les affronts.
Les vieillards, remplis de l'indignation la plus vive, s'eif retournèrent en criant : « Ah, la tête de fer! puisqu'il veut périr, qu'il périsse! » Ils vinrent rendre compte au bâcha de leur commission, et apprendre à leurs camarades à Bender l'étrange réception qu'on leur avait faite. Tous jurèrent alors d'obéir aux ordres du bâcha sans délai, et eurent autant d'impatience d'aller à l'assaut qu'ils en avaient eu peu le jour précèdent.
L'ordre est donné dans le moment : les Turcs marchent aux retran* chements; lés Tartares les attendaient déjà, et les canons oommeaçaient à tirer : les janissaires d'un côté , et les Tartares de Fantrâ, forcent en un instant ce petit camp. Â peine vingt Suédois tirèrent l'épée; les trois cents soldats furent enveloppés, et faits prisonniers sans résistance. Le roi était alors à cheval entre sa maison et son camp avec les généraux Hord, Dahldorff et Sparre ; voyant que tous les soldats s'étaient laissé prendre en sa présence, il dit de sang-froid à ces trois officiers : « Allons défendre la maison; nous combattrons, ajouta-t-il en souriant, pro arts et foèis, »
Aussitôt il galope avec eux vers cette maison, où il avait mis environ quarante domestiques en sentinelle, et qu'on avait fortifiée du mifloz qu'on avait pu.
Ces généraux , tout accoutumés qu'ils étaient à l'opiniâtre Jnti^pidite de leur maître, oe pouvaient se lasser d'admirer qu'il voulût de sang-froid et en plaisantant se défendre contre dix canons, el toute une armée : ils le suivirent avec quelques gardes et quelques domestiques, qui faisaient en tout vingt personnes.
Mais quand ils furent à la porte ils la trouvèrent assiégée de Janissaires; déjà près de deux cents Turcs ou Tartares étaient entrés par une fenêtre, et s'étaient rendus maîtres de to^s les appartements, à la réserve d'une grande salle où les domestiques du roi s'étaient retirés. Cette salle était heureusement près de la porte par où le roi voulait entrer avec sa petite troupe de vingt personnes : il s'était jeté en bas de son cheval , le pistolet et l'épée à la main , et sa suite en avait fait autant.
Les janissaires tombent sur lui de tous côtés; ils étaient animés par la promesse qu'avait faite le hacha de huit ducats d'or à chacun da
' VOLTAIEB. S?
peux qui auraient leuloment (ouehé wm habit, en cas qufon pét le pendre. ^ blessait et il tuait tpus ceux qui s'approchaient de sa pe^ sonne. Un janissaire qu'il avait blessé lui appuya son mousqueton sur le visage; si le bras du Turc n'avait £ait un mouvement, causé pai la foule qui allait et qui venait comme des vagues, le roi était mort : la baile glissa sur son nez, lui emporta un bout de Toreille, et alla casser le bras au général Hord, dont la destinée était d'être toujouia blessé à ctS^té de son maître.
liO roi enfonça son épée dans Testomac du janissaire; en môme temps ses domestiques, qui étaient enfermés dans la grande salle, en ouvrent la porte : le roi entre comme un trait, suivi de sa petite troupe; on referme la porte dans Tinstant, et on la barricade avec tout ce qu'on peut trouver. Voilà Charles XII dans cette salle enfermé avec toute sa suite, qui consistait en près de soixante hommes, of£* ciers, gardes, secrétaires, valets de cbambre, domestiques de toute espèce.
Les janissaires et les Tartares pillaient le reste de la maison > et remplissaient les appartements. « Allons un peu chasser de ches moi ces barbares, » dit-il ; et, se mettant à la tête de son monde , il ouvrit lui-môme la porte de la salle qui donnait dans son appartem^it à coucher ; U entre, et &it feu sur ceux qui pillaient.
Les Turcs, chargés de butin , épouvantés de la subite apparition de ce roi qu'ils étaient accoutumés à respecter, jettent leurs armes, i^autent par la fenêtre, ou se retirent jusque dans les caves : le roi profitant de leur désordre , et les siens animés par le succès, poursuivent les Turcs de chambre en chambre, tuent ou blessent ceux qui ne fuient point, et en un quart d'heure^ nettoient la maison d'ennemis.
Le roi aperçut^ dans la chaleur du combat, deux janissaires qui se cachaient sous son lit; il en tua un d'un coup d'épée; l'autre lui demanda pardon en criant amman, «< Je te donne la vie, dit le roi au Turc, à condition que tu iras faire au hacha un fidèle récit de ce que tu as vu. » Le Turc promit aisément ce qu'on voulut, et on lui permit de sauter par la fenêtre comme les autres.
Les Suédois étant enfin maîtres de la maison refermèrent et barricadèrent encore les fenêtres. Us ne manquaient point d'armes; une chambre basse pleine de mousquets et de poudre avait échappé à la recherclie tumultueuse des janissaires; on s'en servit à propos : les Suédois tiraient à travers les fenêtres, presque à bout portant, sur cette multitude de Turcs, dont ils tuèrent deux cents en moins d'un demi-quart d'heure.
Le canon tirait contre la maison; mai^, les pierres étant fort molles, il ne faisait que des trous el ne renversait rien.
Le khan des Tartares et le bâcha, qui voulaient prendre le roi en vie, honteux de perdre du monde, t d'occuper une armée entière contre soixante personnes, jugèrent à propos de mettre le feu à la
maison pour obliger le roi de se rendre ; ils firent lancer sur le toit, contre les portes et contre les fenêtres, des flèches entortillées de mèches allumées : la maison fut en flammes en un moment; le toit tout embrasé était près de fondre sur les Suédois. Le roi donna tranquillement ses ordres pour éteindre le feu : trouvant un petit baril plein de liqueur, il prend le baril lui-même, et, aidé de deux Suédois, il le jette à Tendroit où le feu était le plus violent ; il se trouva que ce baril était rempli d'eau-de-vie, mais la précipitation, inséparable d'un tel embarras, empêcha d'y penser. L'embrasement redoubla avec plus de rage : l'appartement du roi était consumé; la grande salle où les Suédois se tenaient était remplie d'une fumée afl'reuse , mêlée de tourbillons de feu qui entraient par les portes des appartements voisins; la moitié du toit était abîmée dans la maison même; l'autre tombait en dehors en éclatant dans les flammes.
Un garde, nommé Walberg, osa, dans cette extrémité, crier qu'il fallait se rendre. « Voilà un étrange homme, dit le roi, qui s'imagine qu'il n*est pas plus beau d'être brûlé que d'être prisonnier. » Un autre garde, nommé Rosen, s'avisa de dire que la maison de la chanc^erie, qui n'était qu'à cinquante pas, avait un toit de pierres et était à répreuve du feu, qu'il fallait faire une sortie, gagner celte maison et s'y défendre. « Voilà un vrai Suédois, » s'écria le roi; il embrassa ce garde et le créa colonel sur-le-champ. « Allons, mes amis, dit-il, prenez avec vous le plus de poudre et de plomb que vous pourrez, et gagnons la chancellerie l'épée à la main. »
Les Turcs qui cependant entouraient cette maison tout embrasée voyaient avec une admiration mêlée d'épouvante que les Suédois n'en sortaient point ; mais leur étonnement fut encore plus grand lorsqu'ils virent ouvrir les portes, et le roi et les siens fondre sur eux en désespérés. Charles et ses principaux officiers étaient armés d'épées et de pistolets : chacun tira deux coups à la fois à l'instant que la porte s'ouvrit; et dans le même clin d'œil, jetant leurs pistolets et s'arinant de leurs épées, ils firent reculer les Turcs plus de cinquante pas; mais le moment d'après cette petite troupe fut entourée : le roi, qui était en bottes selon sa coutume, s'embarrassa dans ses éperons et tomba; vingt et un janissaires se jettent aussitôt sur lui : il jette en l'air son épée pour s'épargner la douleur de la rendre ; les Turcs l'emmènent au quartier du bâcha, les uns le tenant sous les jambes, les autres sous les bras, comme on porte un malade que l'on craint d'incommoder.
Au moment que le roi se vit saisi, la violence de son tempérament et la fureur où un combat si long et si terrible avait dû le mettre firent place tout à coup à lar douceur et à la tranquillité; il ne lui échappa pas un mot d'impatience, pas un coup d'œil de colère; il regardait les janissaires en souriant, et ceux-ci le portaient en criant Alldh! avec une indignation mêlée de respect. Ses officiers furent pris au même temps et dépouillés par les Turcs et par les Tartares. Ce fut
le 12 février de Tan 1713 qu'arriva cet étrange événement, qui eut encore des suites singulières.