I. Réflexions critiques sur quelques poètet
Les ridicules fins et déliés dont vous parlez ne sont agréables que pour un petit nombre d'esprits déliés. Il faut au public des traits plus mar* qués. De plus, ces ridicules si délicats ne peuvent guère fournir des personnages de théâtre. Un défaut presque imperceptible n'est guère plaisant. Il faut des ridicules forts , des impertinences dans lesquelles il entré de la passion, qui soient propres à l'intrigue. Il faut un joueur, on avare, un jaloux, etc. Je suis d'autant plus frappé de cette vérité, [[ue je suis actuellement occupé d'une fête pour le mariage de M. le Dauphin, dans laquelle il entre une comédie, et je m'aperçois plus que jamais que ce délié, ce fin, ce délicat, qui font le charme de la conversation, ne conviennent guère au théâtre. C'est cette fête qui m'empôcbe d'entrer avec vou», monsieur, dans un plus long détail, et de /ous soumettre mes idées ; mais rien ne m'empêche de sentir le plaisir que me donnent les vôtres.
Je ne prêterai à personne le dernier manuscrit que vous avez eu la bonté de me confier. Je ne pus refuser le premier à une personne digne d'en être touchée. La singularité frappante de cet ouvrage, en faisant des admirateurs, a fait nécessairement des indiscrets. L'ouvrage a couru. Il est tombé entre les mains de M. de la Bruère, qui, n'en connaissant pas l'auteur, a voulu, dit-on, en enrichir son Jfercure. Ce M. de la Bruère est un homme de mérite et de goût. Il faudra que vous lui pardonniez. Il n'aura pas toujours de pareils présents à faire aji public. J'ai voulu en arrêter l'impression, mais on m'a dit qu'il nen était plus temps. Avalez, je vous en prie, ce petit dégoût, si vous haïssez la gloire.
Votre état me touche à mesura que je vois les productions de votre esprit si vrai , si naturel , si facile et quelquefois si sublime. Qu'il serve à vous consoler, comme il servira à me charmer. Conservez -moi une amitié que vous devez à celle que vous m'avez inspirée. Adieu, monsieur; je vous embrasse tendrement.
Ch. Secondât, baron de Montesquieu, naquit au château de la Brède, près de Bordeaux, le 18 janvier 1689. Dès ses premières années il sentit un goût dominant pour Tétude. Il a dit lui-même qu'il n'avait jamais éprouvé de chagrin dont une heure de lecture sérieuse ne l'eût consolé. Il fut reçu conseiller au parlement de Bordeaux en 1714, et y était président à mortier deux ans après, par la mort d'im de ses
oncles, qui lui laissa sa charge et ses biens. En 1721, il lança dans le monde un ouvrage anonyme, les Lettres Per^ sanes, mordante satire des ridicules vrais ou supposés de la société européenne, qui parvint du premier coup à la popularité. Cinq ans après, en 1726, il se démit de sa charge pour se livrer tout entier à l'étude. En 1727, il entra à l'Académie française. Après avoir employé plusieurs années à visiter la plus grande partie de l'Europe, étudiant les mœurs et les institutions des peuples, il se retira dans son château de la Brède, où il écrivit ses deux plus grands ouvrages, les Gan-sidérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains^ publiées en 1734, et l'Esprit des lois^ qui parut en 1748. Après la publication de l'Esprit des lois y Montes* quieu prit part h la rédaction de VÈncyclopédie, pour laquelle il écrivit l'Essai sur le goût. Il mourut h. I^aris, le 10 février 1755, à l'âge de soixante-dix ans.
Les Œuvres de Montesquieu ont été publiées par Auger^ 1816, 6 voL in-S ; par Lequien, 1819, 8 vol. m-8.
M, Villemain a écrit un Éloge de MontesquieUf couronné en 18 15 par V Académie française ^
CONSIDÉHATIONS SUR LES CAUSES DE LA GRANDEUB ÇT DE LA DÉCADENCE DES ROMAINS.
Le génie observateur de Montesquieu, sa méthode essAtiellement historique se révèlent dans les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains. C'est l'Esprit des lois essayé sur un seul, mais sur un grand et admirable peuple, avant d'être appliqué à l'humanité tout entière. Le sujet était heureusement choisi. La destinée de Rome pré^ sente les évolutions d'une politique raisonnée, un système suivi d'agrandissement qui ne permet pas d'attribuer au hasard la fortune de cette glorieuse ville. Bossuet lui-même,
1. Voir sur Montesquieu : Chateaubriand, Génie du Chrittianisme
la Littérature franmodèles â^éloquenes
I. Tuir sur xuuuisBquiau ; Liu<ii6<iuoriana , uenie au < la partie, livre IV, cliap. y; Villemain, Tableau de la Littérature française au dix-huitième stède; Berryer, Leçons et modèl
judiciaire.
dans YHistoire universelle^ malgré son parti pris de rappor* ter tous les événements à l'intervention surnaturelle de Dieu, ne peut s'empêcher d'expliquer les progrès de cette puissance par la force des institutions et le génie des hommes. Montesquieu n'a eu qu'à marcher sur ses traces. Saisissant les grands principes qu'avait posés son illustre prédécesseur, il les a en quelque sorte renouvelés par l'intelligence profonde des détails. Sans doute la critique historique a jeté de nos jourd de nouvelles lumières but les premiers siècles de Rome ; sans doute l'expérience de la vie politique et des agitations populaires a été pour les hommes du dix-neuvième siècle un commentaire de l'antiquité qui manquait aux plus grands génies des âges précédents ; toutefois, si l'on considère la sagacité qui rapproche et interprète les documents qu'elle possède, le talent d'artiste qui distribue et mélange la lumière pour placer chaque vérité suivant les lois de la perspective, la précision élégante, privilège de la vraie ri' chesse, le style en un mot, le don de faire un livre, de frapper les faits extérieurs ^ l'empreinte de son esprit et de sa pensée, nul, dans l'histoire de Rome, n'a encore surpassé Montesquieu, si ce n'est Bossuet.