‹ Textes classiques de la littérature française: extraits des grands écrivains français avec (volume 2)Chapitre 30 sur 126 · CHAPITRE IV. — PARALLÈLE DE ROME ET DE CARTHAGE · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. — PARALLÈLE DE ROME ET DE CARTHAGE

Garthage, devenue riche plus tôt que Rome, avait aussi été plus tôt corrompue : ainsi, pendant qu*à Rome les emplois publics ne s'obtenaient que par la vertu , et ne donnaient d'utilité que l'honneur et une préférence aux fatigues , tout ce que le public peut donner aux parti* culiers se vendait à Carthage, et tout service rendu par les particuliers y était payé par le public.

La tyrannie d'un prince ne met pas un État plus près de sa ruine que rindifférence pour le bien commun n'y met une république. L'avantage d'un Ëtat libre est que les revenus y sont mieux adminis* très ; mais lorsqu'ils le sont plus mal? L'avantage d'un Ëtat libre est qu'il n'y a point de favoris; mais quand cela n'est pas, et qu'au lieu des amis et des parents du prince il faut faire la fortune des amis et des parents de tous ceux qui ont part au gouvernement, tout est . perdu; les lois y sont éludées plus dangereusement qu'elles ne sont violées par un prince qui , étant toujours le plus grand citoyen de l'Ëtatj a le plus d'intérêt à sa conservation.

Les anciennes mœurs* un certain usage de la pauvreté» rendaient k

Rome les fortunes à peu près égales; mais à Garthage des particuliers

avaient les richesses des rois.

De deux factions qui régnaient à Garthage, Tune voulait toujours la paix, et l'autre toujours la guerre; de façon qu'il était impossible d'y jouir de Tune ni d'y bien faire l'autre.

Pendant qu'à Rome la guerre réunissait d'abord tous les intérêts^ elle les séparait encore plus à Garthage •.

Dans les États gouvernés par un prince les divisions s'apaisent aisément, parce qu'il a dans ses mains une puissance coercitive qui ramène les deux partis; mais dans une république elle sont plus durables, parce que le mal attaque ordinairement la puissance même qui pourrait le guérir.

A Rome, gouvernée par les lois, le peuple souffrait que le sénat eût la direction des affaires; à Cai'thage, gouvernée par des abus, le peuple voulait tout faire par lui-même.

Garthage , qui faisait la guerre avec son opulence contre la pauvreté romaine, avait , par cela même, du désavantage : l'or et l'argent s'épuisent; mais la' vertu, la constance, la force et la pauvreté oe s'épuisent jamais.

Les Romains étaient ambitieux par orgueil , et les Carthaginois par avarice; les uns voulaient commander, les autres voulaient acquérir; et ces derniers, calculant sans cesse la recette et la dépeiise^ firent toujours la guerre sans l'aimer.

Des batailles perdues, la diminution du peuple, l'affaiblissement du commerce, l'épuisement du trésor public, le soulèvement des nations voisines, pouvaient faire accepter à Garthage les conditions de paix les plus dures; mais Rome ne se conduisait point par le sentimentdes biens et des maux; elle ne se déterminait que par sa gloire; et comme elle n'imaginait point qu'elle pût être si elle ne commandait pas, il n'y avait point d'espérance, ni de crainte, qui pût l'obliger à faire une paix qu'elle n'aurait point imposée.

Il n'y a rien de si puissant qu'une république où l'on observe les lois, non pas par crainte, non pas par raison, mais par passirâ, comme furent Rome et Lacédémone; car pour lors il se joint à la sagesse d'un bon gouvernement toute la force que pourrait avoir une faction.

Les Garthaginois se servaient de troupes étrangères, et les Romains employaient les leurs. Gomme ces derniers n'avaient jamais regardé les vaincus que comme des instruments pour des triomphes futurs, ils

1. La présence d'Annibal fit cesser parmi les Romains toutes les divisions ; mais la présence de Scipion aigrit celles qui étaient déjà parmi les Carthaginois : elle ôta au gouvernement tout ce qui lui restait de force; les généraux, le sénat, les grands, devinrent plus suspects au. peuple, et le peuple devint plus furieux. Voyez dans Appien toute cette guerre du premier Scipion. {Montesquieu.)

rendirent soldats tous les peuples qu'ils avaient soumfs ; et plus ils eurent de peine à les vaincre, plus ils les jugèrent propres à être incorporés dans leur république. Ainsi nous voyons lés Samnites , qui ne furent subjugués qu'après vingt-quatre triomphes, devenir les auxiliaires des Romains; et, quelque temps avant la seconde guerre punique, ils tirèrent d'eux et de Jieurs alliés, c'est-à-dire d'un pays qui n'était guère plus grand que les États du pape et de Naples, sept cent mille hommes de pied, et soixante et dix mille de cheval, pour opposer aux Gaulois.

Dans le fort de la seconde guerre punique, Rome eut toujours sur pied de vingt-deux à vingt -quatre légions; cependant il paraît par Tite Live que le cens n'était pour lors que d'environ cent trente-sept mille citoyens.

Garihage employait plus de forces pour attaquer, Rome, pour se défendre; celle-ci, comme on vient de dire, arma un nombre d'hommes prodigieux contre les Gaulois et Annibal qui l'attaquaient, et elle n'envoya que deux légions contre les plus grands rois : ce qui rendit ses forces étemelles.

L'établissement de Carthage dans son pays était moins solide que celui de Rome dans le sien : cette dernière avait trente colonies autour d'elle, qui en étaient comme les remparts. Avant la bataille de Cannes, aucun allié ne l'avait abandonnée : c'est que les Samnites et les autres peuples d'Italie étaient accoutumés à sa domination.

La plupart des villes d'Afrique étant peu fortifiées se rendaient d'abord à quiconque se présentait pour les prendre ; aussi tous ceux qui y débarquèrent, Agathocle, Régulus, Scipion, mirent-ils d'abord Carthage au désespoir.

On ne peut guère attribuer qu'à un mauvais gouvernement ce qui leur arriva dans toute la guerre que leur fit le premier Stipion : leur ville et leurs armées même étaient affamées, tandis que les Romains étaient dans l'abondance de toutes choses.

Chez les Carthaginois, les armées qui avaient été battues devenaient plus insolentes; quelquefois elles mettaient en croix leurs généraux, et les punissaient de leur propre lâcheté. Chez les Romains, le consul décimait les troupes qui avaient fui , et les ramenait contre les ennemis.

Le gouvernement des Carthaginois était très-dur : ils avaient si fort tourmenté les peuples d^Espagne, que, lorsque les Romains y arrivèrent, ils furent regardés comme des libérateurs; et, si Ton fait attention aux sommes immenses qu'il leur en coûta pour soutenir une guerre où ils succombèrent, on verra bien que l'injustice est mauvaise ménagère, et qu'elle ne remplit pas même ses vues.

La fondation d'Alexandrie avait beaucoup diminué le commerce de Carthage. Dans les premiers temps, la superstition bannissait en quel^ que façon les étrangers de l'Egypte; et, lorsque les Perses l'eurent conquise^ ils n'avaient songé qu'à affaiblir leurs nouveaux sujets; mais,

sous les rois grecs, TËgypte fit presque tout le commerce du mondé , et celui de Carthage commença à déchoir.

I Les puissances établies par le commerce peuvent subsister longtemps dans leur médiocrité -, mais leur grandeur est de peu de durée. Elles s'élèvent peu à peu, et sans que personne s'en aperçoive; car elles ne font aucun acte particulier qui fasse du bruit et signale leur puissance; mais, lorsque la chose est venue au point qu'on ne peut plus s'empô* cher de la voir, chacun cherche à priver cette nation d'un avantagr qu'elle n'a pris, pour ainsi dire, que par surprise.

La cavalerie carthaginoise valait mieux que la romaine, par deiu raisons : l'une, que les chevaux numides et espagnols étaient meil* leurs que ceux d'Italie; et l'autre, que la cavalerie romaine était mal armée : car ce ne fut que dans les guerres que les Romains firent en Grèce qu'ils changèrent de manière, comme nous l'apprenons de Polybe.

Dans la première guerre punique, Régulus fut battu dès qutt les Carthaginois choisirent les plaines pour faire combattre leur ca?alerie j et dans la seconde, Annibal dut à ses Numides ses principales victoires.

Scipion ayant conquis l'Espagne, et fait alliance avec Massinisse, ôta aux Carthaginois celte supériorité. Ce fut la cavalerie numide qui gagna la bataille de Zama, et finit la guerre.

Les Carthaginois avaient plus d'expérience sur la mer, et connaissaient mieux la manœuvre que les Romains; mais il me semble que cet avantage n'était pas pour lors si grand qu'il le serait aujourd'hui.

Les anciens n'ayant pas la boussole ne pouvaient guère naviguer que sur les côtes; aussi ils ne se servaient que de bâtiments à rames, petits et plats; presque toutes les rades étaient pour eux des ports; la science des pilotes était très-bornée, et leur manœuvre très-peu de chose : aussi Aristote disait-il, qu'il était inutile d'avoir un corps de marinleiSi et que les laboureurs suffisaient pour cela.

L'art était si imparfait , qu'on ne faisait guère avec mille rames que ce qui se fait aujourd'hui avec cent.

Les grands vaisseaux étaient désavantageux, en ce qu'étant difficilement mus par la chiourmc, ils ne pouvaient pas faire les évolutions nécessaires. Antoine en fit à Actium une funeste expérience : ses na« vires ne pouvaient se remuer, pendant que ceux d'Auguste^ plus légers, les attaquaient de toutes parts.

Les vaisseaux anciens étant à rames , les plus légers brisaient aisément celles des plus grands, qui pour lors n'étaient plus que des ma chines immobiles, comme sont aujourd hui nos vaisseaux démâtés.

Depuis l'invention de la boussole, on a changé de manière; on a abandonné les rames , on a fui les côtes, on a construit de gros vaisseaux; la machine est devenue plus composée, et les pratiques se sont multipliées.

L'invention de la poudre a fait une chose qu'on n'aurait pas soup*

çofmée : c'est que la force des années navales a plus que jamais consisté dans Tart; car, pour résister à la violence du canon, et ne pas essuyer un l'eu supérieur, il a fallu de gros navires. Mais à la grandeur de la machine on a dû proportionner la puissance de Part.

Les petits vaisseaux d'autrefois s'accrochaient soudain, et les soldats combattaient des deux parts; on mettait sur une flotte toute une armée de terre. Dans la bataille navale que Régulus et son collègue gagnèrent, ott vit combattre cent trente mille Romains contre cent cinquante mille Carthaginois. Pour lors les soldats étaient pour beaucoup, et les gens de l'art pour peu; à présent les soldats sont pour rien, ou pour peu, et les gens de l'art pour beaucoup.

La victoire du consul Duillius fait bien sentir cette différence. Les Romains n'avaient aucune connaissance de la navigation ; une galère carthaginoise échoua sur leurs côtes; ils se servirent de ce modèle pour en bâtir : en trois mois de temps leurs matelots furent dressés, leur flotte fut construite, équipée, elle mit à la mer, elle trouva l'armée navale des Carthaginois et la battit.

A peine à présent toute une vie suffit-elle à un prince pour former une flotte capable de paraître devant une puissance qui a déjà l'empire de la mer : c'est peut-être la seule chose que l'argent seul ne peut pas faire. Et si de nos jours un grand prince réussit d'abord*, l'expérience a fait voir à d'autres que c'est un exemple qui peut ôtre plus admiré que suivi*.

La seconde guerre punique est si fameuse que tout le monde la sait. Quand on examine bien cette foule d'obstacles qui se présentèrent devant Ânnibal, et que cet homme extraordinaire surmonta tous, on a le plus beau spectacle que nous ait fourni l'antiquité.

Rome fut un prodige de constance. Après les journées du Tésin, de Trébies, et de Trasimène ; après celle de Cannes, plus funeste encore, abandonnée de presque tous les peuples d'Italie, elle ne demanda point la paix. C'est que le sénat ne se départait Jamais des maximes anciennes : il agissait avec Annibal comme il avait agi autrefois avec Pyrrhus, à qui il avait refusé de faire aucun accommodement tandis qu'il serait en Italie; et je trouve dans Denys d'Halicarnasse que, lors de la négociation de Coriolan, le sénat déclara qu'il ne violerait point ses coutumes anciennes ; que le peuple romain ne pouvait faire de paix tandis que les ennemis étaient sur ses terres; mais que, si les Volsques se retiraient, on accorderait tout ce qui serait juste.

Rome fut sauvée par la force de son institution. Après la bataille de Cannes, il ne fut pas permis aux femmes môme de verser des larmes; le sénat refusa de racheter les prisonniers, et envoya les misérables restes de Tarmée faire la guerre en Sicile , sans récompense, ni aucun honneur militaire, jusqu'à ce qu'Annibal fût chassé d'Italie.

1, Louis XIV. (Montesquieu.)

Page 1