‹ Textes classiques de la littérature française: extraits des grands écrivains français avec (volume 2)Chapitre 31 sur 126 · L'Espagne et la Moscovie. (Montesquieu · texte numérisé non relu

L'Espagne et la Moscovie. (Montesquieu

56 DIX-HUmftME SIÈCLE. .

D'un autre côté, le consul Térentius Varron avait fui honteusement jusqu'à Venouse ; cet homme, de la plus basse naissance, n'avait été élev^ au consulat que pour mortifier la noblesse. Mais le sénat ne voulut pas jouir de ce malheureux triomphe; il vit combien il était nécessaire qu'il s'attirât dans cette occasion la confiance du peuple : i\ alla au-devant de Varron, et le remercia de ce qu'il n'avait pas désespéré de la république.

Ce n'est pas ordinairement la perte réelle que l'on fait dans une bataille (c'est-à-dire celle de quelques milliers d'hommes) qui est funeste à un état, mais la perte imaginaire et le découragement qui le prive des forces mêmes que la fortune lui avait laissées*.

Il y a des choses que tout le monde dit , parce qu'elles ont été dites une fois. On croit qu'Annibal fit une faute insigne de n'avoir point été assiéger Rome après la bataille de Cannes. 11 est vrai que d'abord la frayeur y fut extrême ; mais il n'en est pas de la consternation d'un peuple belliqueux, qui se tourne presque toujours encourage, comme de celle d'une vile populace qui ne sent que sa faiblesse. Une preuve qu'Annibal n'aurait pas réussi, c'est que les Romains se trouvèrent encore en état d'envoyer partout du secours.

On dit encore qu'Annibal fit une grande faute de mener son armée à Capoue, où elle s'amollit; mais l'on ne considère point que l'on ne remonte pas à la vraie cause. Les soldats de cette armée, devenus riches après tant de victoires, n'auraient-ils pas trouvé partout Capoue? Alexandre, qui commandait à ses propres sujets, prit dans une occasion pareille un expédient qu'Annibal, qui n'avait que des troupes mercenaires, ne pouvait pas prendre : il fit mettre le feu au bagage de ses soldats, et brûla toutes leurs richesses et les siennes. On nous dit que Koulikan, après la conquête des Indes, ne laissa à ses soldats que cent roupies d'argent*.

Ce furent les conquêtes mêmes d'Annibal qui commencèrent à changer la fortune de cette guerre. Il n'avait pas été envoyé en Italie par les magistrats de Garthage; il recevait très-peu de secours, soit par la jalousie d'un parti, soit par la trop grande confiance de l'autre. Pendant qu'il resta avec son armée ensemble, il battit les Romains mais lorsqu'il fallut qu'il mît des garnisons dans les villes, qu'il défendit ses alliés, qu'il assiégeât les places, ou qu'il les empêchât d'être assiégées, ses forces se trouvèrent petites : et il perdit en détail une partie de son armée. Les conquêtes sont aisées à faire, parce qu'on les fait avec toutes ses forces ; elles sont difficiles à conserver^ parce qu'on ne les défend qu'avec une partie île ses forces.

1. Nadir-Chah, dit aussi Thamasp-Kouli-Khan (chef des serviteurs de Thamasp) , conquérant célèbre , servit d'abord Thamasp , fils de Hussein et le rétablit sur le trône (1729) ; en 1736, il fut proclamé chah ; après onze ans d'un règne guerrier , signalé par d'éclatants succès dans l'Hindoustan, et par la prise de Delhi (1739)^ il fut assassiné par ses généraux (1747).

CBàPITRE YL — - DB LA CONDUITE QUE LES ROMAINS TINRENT POUR SOUMETTRE TOUS LES PEUPLES.

Dans le cours de tant de prospérités, où Ton se néglige pour Tordinaire, le sénat agissait toujours avec la même profondeur; et, pendant que les armées consternaient tout , il tenait à terre ceux qu'il trouvait abattus.

n s'érigea en tribunal qui jugea tous les peuples : à la fin de cbaque . guerre, il décidait des peines et des récompenses que chacun avait méritées. 11 ôtait une partie du domaine du peuple vaincu pour la donner aux alliés; en quoi il faisait deux choses : il attachait à Rome des rois dont elle avait peu à craindre, et beaucoup à espérer; et il en affaiblissait d'autres dont elle n'avait rien à, espérer, et tout à craindre.

On se servait des alliés pour faire la guerre à un ennemi; mais, d'abord, on détruisit les destructeurs. Philippe fut vaincu par le moyen des Étoliens, qui furent anéantis d'abord après pour s'être joints à Antiochus. Antiochus fut vaincu par le secours des Rhodiens ; mais, après qu'on leur eut donné des récompenses éclatantes, on les humilia pour jamais, sous prétexta qu'ils avaient demandé qu'on fît la paix avec Persée.

Quand ils avarient plusieurs ennemis sur les bras, ils accordaient une trêve au plus faible, qui se croyait heureux de l'obtenir, comptant pour beaucoup d'avoir différé sa ruine.

Lorsque l'on était occupé à une grande guerre , le sénat dissimulait toutes sortes d'injures, et attendait, dans le silence, que le temps de la punition fût venu; que si quelque peuple lui envoyait les coupables, il refusait de les punir, aimant mieux tenir toute la nation pour criminelle, et se réserver une vengeance utile.

Comme ils faisaient à leurs ennemis des maux inconcevables,, il ne se formait guère de ligues contre eux ; car celui qui était le plus éloignC du péril ue voulait pas en approcher.

Par là ils recevaient rarement la guerre, mais la faisaient toujours dans le temps, de la manière et avec ceux qu'il leur convenait ; et, de tant de peuples qu'ils attaquèrent, il y en a bien peu qui n'eussent souffert toutes sortes d'injures si l'on avait voulu les laisser en paix. I Leur coutume étant de parler toujours en maîtres, les ambassadeurs qu'ils envoyaient chez les peuples qui n'avaient point encore senti leur puissance étaient sûrement maltraités : ce qui était un prétexte sûr pour faire une nouvelle guerre *.

Gomme ils ne faisaient jamais la paix' de bonne foi, et que, dans le dessein d'envahir tout, leurs traités n'étaient proprement que des sus-

1. Un des exemples de cela, c'est leur guerre avec les Dalmates. Voyez Polybe. {Montesquieu.)

ï;8 niX-HUITJÈME SIÈCLE.

pensions de guerre, ils y mettaient des conditions qui commeDçaient toujours la ruine de l'Etat qui les acceptait. Ils faisaient sortir les garnisons des places fortes, ou bornaient le nombre des troupes de terre, ou se faisaient livrer les cbevaux ou les éléphants: et si ce peuple était puissant sur la mer, ils l'obligeaient de brûler ses vaisseaux, et quelquefois d'aller habiter plus avant, dans les terres.

Après avoir détruit les armées d'un prince, ils ruinaient ses finances par des taxes excessives, ou un tribut, sous prétexte de lui faire payer les frais de la guerre : nouveau genre de tyrannie, qui le forçait d'oppYîmer ses sujets, et de perdre leur amour.

Lorsqu'ils accordaient la paix à quelque prince, ils prenaient quelqu'un de ses frères ou de ses enfants en otage : ce qui leur donnait le moyen de troubler son royaume à leur fantaisie. Quand ils avalent le plus proche héritier, ils intimidaient le possesseur ; s'ils n'avaient qu'un prince d'un degré éloigné, ils s'en servaient pour animer les révoltes des peuples.

Quand quelque prince ou quelque peuple s'était soustrait de Tobétssance de son souverain, ils lui accordaient d'abord le titre d*allié du peuple romain * ; et par là ils le rendaient sacré et inviolable : de manière qu'il n'y avait point de roi, quelque grand qu'il fût, qui pût un moment être sûr de ses sujets, ni même de sa famille.

Quoique le titre de leur allié fût une espèce de servitude, il itait néanmoins très recherché * , car on était sûr que Ton ne recevait d'injures que d'eux, et Ton avait sujet d'espérer qu'elles seraient moindres. Ainsi il n'y avait point de services que les peuples- er les rois ne fussent prêts de rendre, ni de bassesses qu'ils ne fissent pour l'obtenir.

Ils avaient plusieurs sortes d'alliés. Les uns leur étaient unis ptr des privilèges, et une participation de leur grandeur, comme les Latins et les Herniques; d'autres, par l'établissement même, comme leurs colonies; quelques-uns par les bienfaits, comme furent Masainisse, Euménès et Attalus, qui tenaient d'eux leur royaume ou leur agrandissement ; d'autres, par des traités libres,, et ceux-là devenaient sujets par un long usage de l'alliance, comme les rois d'Egypte^ de Bithynie, de Cappadoce, et la plupart des villes grecques; plusieurs enfin par des traités forcés, et par la loi de leur sujétion, comme Philippe et Ântiochus : car ils n'accordaient point de paix à un ennemi ^^ qui ne contint une alliance : c'est-à-dire qu'ils ne se soumettaient point de peuple qui ne leur servit à en abaisser d'autres.

Lorsqu'ils laissaient la liberté à quelques villes, ils y faisaient d'abord naître deux factions : l'une défendait les lois et la liberté du

1. Voyez surtout leur traité avez les Juifs, au livre !•' des Machabées, chap. viii. (Montesquieu.)

2. Ariarathe fit un sacrifice aux dieux, dit Polybe, pour les remercier de ce qu'il avait obtenu cette alliance. {Montesquieu,)

pays; l'autre soutenait qu'il n'y avait de lois que la volonté des Romains : et, coTmme cette dernière faction était toujours la plus puissante, on voit bien qu'une pareille liberté n'était qu'un nom.

Quelquefois ils se rendaient maîtres d'un pays sous prétexte de succession : ils entrèrent en Asie, en Bithynie, en Libye, par les testaments d'Attalus,de Nicomède et d'Appion; et l'Egypte fut enchaînée par celui du roi de Cyrène.

Pour tenir les grands princes toujours faibles, ils ne voulaient pas qu'ils reçussent dans leur alliance ceux à qui ils avaient accordé la , leur; et comme ils ne la refusaient à aucun des voisins d'un prince puissant, cette condition, mise dans un traité de paix, ne lui laissait plus d'alliés.

De plus, lorsqu'ils avaient vaincu quelque prince considérable, ils mettaient dans le traité qu'il ne pourrait faire la guerre pour ses différends avec les alliés des Romains (c'est-à-dire ordinairement avec tous ses voisins) , mais qu'il les mettrait en arbritage : ce qui lui ôtait pour l'avenir la puissance militaire.

Et, pour se la réserver toute, ils en privaient leurs alliés mômes; dès que ceux-ci avaient le moindre démêlé, ils- envoyaient des ambassadeurs qui les obligeaient de faire la paix. Il n'y a qu'à voir comme ils terminèrent les guerres d'Attalus et de Prusias.

Quand quelque prince avait fait une conquête qui souvent l'avait épuisé, un ambassadeur romain survenait d'abord, qui la lui arrachait des mains. Entre mille exemples, on peut se rappeler comment, avec Une parole, ils chassèrent d'Egypte Antiochus.

Sachant combien les peuples d'Europe étaient propres à la guerrd, ils établirent comme une loi qu'il ne serait permis à aucun roi d'Asie d'entrer en. Europe, et d'y assujettir quelque peuple que ce fût. Le principal motif de la guerre qu'ils firent à Mithridaté fut que, contre cette défense, il avait soumis quelques barbares.

Lorsqu'ils voyaient que deux peuples étaient en guerre» quoiqu'ils n'eussent aucune alliance, ni rien à démêler avec l'un ni avec l'autre, ils ne laissaient pas de paraître sur la scène, et comme nos chevaliers errants, ils prenaient le parti du plus faible. C'était, dit Denys d'Halicarnasse , une ancienne coutume des Romains d'accorder toujours leur secours à quiconque venait l'implorer.

Ces coutumes des Romains n'étaient point quelques faits particuliers arrivés par hasard, c'étaient des principes toujours constants ; et cela se peut voir aisément: car les maximes dont ils firent usage contre les plus grandes puissances furent précisément celles qu'ils avaient employées dans les commencements contre les petites villes qui étaient autour d'eux.

Ils se servirent d'Euménès et de Massinisse pour subjuguer Philippe et Antiochus, ^comme ils s'étaient servis des Latins et des Berniques pour subjuguer -les Volsques et les Toscans ; ils se firent livrer les flottes de Carthage et des rois d'Asie, comme ils s'étaient fait donner

les barques d'Antium ; ils ôtèrent les liaisons politiques et civiles en* tre les quatre parties de la Macédoine, comme ils ayaient autrefois rompu Tunion dés petites villes latines.

Mais surtout leur maxime constante fut de diviser. La république d*Achaîe était formée par une association de villes libres : le sénat déclara que chaque ville se gouvernerait dorénavant par ses propres lois, sans dépendre d'une autorité commune.

La république des Béotiens était pareillement une ligue de plusieurs villes; mais comme dans la guerre contre Persée, les unes suivirent le parti de ce prince, les autres celui des Romains, ceux-ci les reçurent en grâce, moyennant la dissolution de Talliance commune.

Si un grand prince * qui a régné de nos Jours avait suivi ces maximes lorsqu'il vit un de ses voisins détrôné, il aurait employé de plus grandes forces pour le soutenir, et le borner dans Tlle qui lui resta fidèle : en divisant la seule puissance qui pût s'opposer à ses desseins, il aurait tiré d'immenses avantages du malheur même de son allié*.

Lorsqu'il y avait quelques disputes dans un Ëtat, ils jugeaient d*abord l'affaire ; et par là ils étaient sûrs de n'avoir contr» eux que la partie qu'ils avaient condamnée. Si c'étaient les princes du môme sang qui se disputaient la couronne, ils les déclaraient quelquefois tous deux rois ^ ; si l'un d'eux était en bas âge* , ils décidaient en sa faveur, et ils en prenaient la tutelle, comme protecteurs de l'univers. Car ils avaient porté les choses au point que les peuples et les rois étaient leurs sujets, sans savoir précisément par quel titre; étant établi que c'était assez d'avoir ouï parler d'eux pour devoir leur être soumis.

Ils ne faisaient jamais de guerres éloignées sans s^être procuré quelque allié auprès de l'ennemi qu'ils attaquaient, qui pût joindre ses troupes à l'armée qu'ils envoyaient; et, comme elle n'était jamais considérable par le nombre, ils observaient toujours d'en tenir une autre dans la provincç la plus voisine de l'ennemi, et une troisième dans Rome, toujours prête à marcher. Ainsi ils n'exposaient qu'une très-petite partie de leurs forces, pendant que leur ennemi mettait au hasard toutes les siennes.

Quelquefois ils abusaient de la subtilité des termes de leur langue^ Ils détruisirent Garthage, disant qu'ils avaient promis de conserver la cité, et non pas la ville. On sait comment les Ëtoliens, qui s'étaient abandonnés à leur foi, furent trompés : les Romains prétendirent que

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