‹ Textes classiques de la littérature française: extraits des grands écrivains français avec (volume 2)Chapitre 34 sur 126 · II · texte numérisé non relu

II

66 DÎX-HUITIÊME BIÊGLE.

Je crois que ce qui perdit surtout Pompée fat la taotite quil eut d« penser qu'en élevant César, comme il avait fait, il eût manqué de prévoyance. Il s'accoutuma le plus tard qu'il put à cette idée ; il no se mettait point en défense pour ne point avouer qu'il se fût mis en danger; il soutenait au sénat que César n'oserait faire la guerre; et parce qu'il l'avait dit tant de fois, il le redisait toujours.

Il semble qu'une chose avait mis César en état de tout entreprendre : c'est que, par une malheureuse conformité de noms^ on avait joint à son gouvernement de la Gaule cisalpine celui de la Oaule d'au delà les Alpes.

La politique n'avait point permis qu'il 7 eût des armées auprès de Rome; mais elle n'avait pas souffert non plus que l'Italie f(M entièrement dégarnie de troupes : cela fit qu'on tint des foroes Considérables dans la Gaule cisalpine, c'est-à-dire dans le pays qui est depuis le Rubicon, petit fleuve de la Romagne, jusqu'aux Alpes^ Mais, pour tasm^ rer la ville de Rome contre ces troupes^ on fit le célèbre éénahiê'wnsulte que l'oti' voit encore gravé sur le chemin de Rimitll à Gésèfie, par lequel on dévouait aux dieux Infernaux, et l'on déclarait sacrilège et parricide, quiconque, avec une légion, arec une armée, Oti ateo une cohorte, passerait le Rubicon.

A un gouvernement si important qui tenait la ville en échec. On etk joignit une autre plus considérable encore : c'était celui de lA Oaliltf transalpine, qui comprenait les pays du midi de la France, qui, ayant donné à César l'occasion de fuire la guerre pendant plusieurs afltiéea & tous les peuples qu'il voulut, fit que ses soldats rieillirent areC Iiti et qu'il ne les conquit pas moins que les barbares. Si César n'avait point eu le gouvernement de la Gaule transalpine, il n'aurait |K)bat corrompu ses soldats, ni fait respecter son nom par tant de victoires. S'il n'avait pas eu celui de la Gaule cisalpine. Pompée durait ptt Tar* rêter au passage des Alpes ; au lieu que, dès le commencement de la guerre, il fut obligé d'abandonner l'Italie : ce qui fit petdre à Son parti la réputation, qui dans les guerres civiles est la |)Uissatld0 même.

La même frayeur qu'Annibal porta dans Rome après la bataille de Cannes, César l'y répandit lorsqu'il passa le Rubicon. Pompée, èper* du, ne vit, dans les premiers moments de la guerre, de parti ft ptfin* dre que celui qui reste dans les affaires désespérées : il ne sut que céder et que fuir; il sortit de Rome, y laissa le trésor publie ) il ne put nulle part retarder le vainqueur; il abandonna une partie de 80s troupes, toute l'Italie, et passa la mer.

On parle beaucoup de la fortune de César ; mais cet liomitlë e3(-< traordinaire avait tant de grandes qualités, sans pas un dêfetut^ ^Oi* qu'il e^i bien des vices, qu'il eût été bien difficile que, quelque Armée qu'il eût commandée, il n'eût été vainqueur, et qu'en quelq[ti6 république qu'il fût né, il ne l'eût gouvernée.

Cés.ir, après avoir défuit les lieutenants de Pompéa en Espagnol

ltONtE8Qt3iËti4 6t

alla en Grèce le ebereber lui-même^ Ptimpée, q[ui trait la o^ de la

mer et des forces supérieures , était sur le point de Vciir l'armée dt César détruite par la misère et par la faim; mais comme il ayait sour yerainement le faible de vouloir être approuvé, il ne pouvait s'empô^ cher de prêter Toreille aux vains discours de ses gens, qui le raillaieni ou Taccusaient sans cesse. Il veut, disait l'un, se perpétuer dans le oommandementj et être, comme Âgameihnon , le roi des rois. Je vous avertis, disait un autre^ que nous ne mangerons pas encore cette an- Bée des figues de^ Tusculum. Quelques succès particuliers qu'il eut achevèrent de tourner la tête à cette troupe sénatoriale. Ainsi> pont d'être pas blâmé^ il fit une chose que la postérité blâmera toujours» de sacrifier tant d'avantages pour aller, avec des troupes neuvelles^ combattre une arUiée qui avait vaincu tant de fois.

Lorsque les restes de Pharsale se furent retirés eh Afrique^ Seipion, qui les commandait, ne voulut jamais suivre l'avis de Caton^ de tral^ ner là guerre en longueur : enflé de quelques avantages, il risqua toutj et perdit tout; et lorsque Brutus et Gassius rétablirent ce p3tH\, la même précipitation perdit la république une troisiètne fois.

Vous remarquerez que dans ces guerres civile8> qui durèrent jsi longtemps, la puissance de Rome s'accrut sans cesse au dehors. BdUS Marins, Sylla, Pompée j César, Antoine, Auguste, Rome^ toujours pluâ terrible, acheva de détruire tout les rois qui restaient encore.

Il n'y a point d'État qui menace si fort les autres d'une conquête que celui qui est dans les horreurs de la guerre civile. Tout le monde, noble, bourgeois, artisan, laboureur, y devient soldat ; et lorsque pa^ la paix les forces sont réunies, cet État a de grands avantages sui* les autres qui n'ont guère que des citoyens. D'ailleurs^ dans les guerres civiles, il se fbrme souvent de grands hommes^ parce que dans la confusion ceux qui ont du mérite se font jour : chacun se place et se met à son rang : au lieu que dans les autres temps on est placé, et on l'est souvent tout de travers. Et pour passer de l'exemple des Ro* mains à d'autres plus récents, les Français n'ont jamais été si redotrtables au dehors qu'après les querelles des maisons dé Bourgogne et d'Orléans, après les troubles de la Ligue, après les guerres civiles de la mindrité de Louis XIII, et de celle de Louis XIV. L'Angleterre n'a jamais été si respectée que sous Cromwell, après les guerres du Ibng parlement. Les Allemands n'ont pris la supériorité sur les TurCs qu'après les guerres civiles d'Allemagne. Les Espagnols, sous Philippe V, u*abord après les guerres civiles pour la succession, ont tnontré en Sicile une fotce qui a étonné l'Europe; et nous voyons aujourd'hui la Perse renaître des cendres de la guerre bivile et humilier les Turbs.

Enfin la république fut opprimée; et il n'en faut pâS accuser l'âinbition de qUelc[tieâ particuliers, il eh faut accuser l^homine, toujours plus avide du pouvoir à mesure qu'il en a davantage, et qtii ne désire tout que parce qu'il possède beaucoup.

Si César et Pompée avaient pensé comme Caton^ d'autres auraient

68 DIX-HUITIÊME SIÈCLE.

pensé comme firent César et Pompée ; et la république, destinée & périr, aurait été entraînée au précipice par une autrie main.

César pardonna à tout le monde ; mais il me semble que la modéra* tion que l'on montre après qu'on a tout usurpé ne mérite pas do grandes louanges.

i Quoi que l'on ait dit de sa diligence après Pharsale, Cicéron Taccuse de lenteur avec raison. Il dit à Cassius qu'ils n'auraient jamais cru que le parti de Pompée se fût ainsi relevé en Espagne et en Afrique, et que, s'ils avaienl pu prévoir que César se fût amusé à sa guerre d'Alexandrie, ils n'auraient pas fait leur paix, et qu'ils se seraient retirés avec Scipion et Caton en Afrique. Ainsi un fol amour lui fit essuyer quatre guerres; et, en ne prévenant pas les deux dernières, il remit en question ce qui avait été décidé à Pbarsale.

César gouverna d'abord sous des titres de magistrature, car les hommes ne sont guère touchés que des noms. Et comme les peuples d'Asie abhorraient ceux de consul et de proconsul, les peuples d'Europe détestaient celui de roi : de sorte que dans ces temps-là ces noms faisaient le bonheur ot le désespoir de la terre. César ne laissa pas de tenter de se faire mettre le diadème sur la tête : mais voyant que le peuple cessait ses acclamations, il le rejeta. Il fit encore d'autres tentatives ; et je ne puis comprendre qu'il pût croire que les Romains, pour le souffrir tyran, aimassent pour cela la tyrannie, ou crussent avoir fait ce qu'ils avaient fait.

Un jour que le sénat lui déférait de certains honneurs, il négligea de se lever; et pour lors les plus graves de ce corps achevèrent de perdre patience. *

On n'offense jamais plus les hommes que lorsqu'on choque leurs cérémonies et leurs usages. Cherchez à les opprimer, c'^est quelquefois une preuve de l'estime que vous en faites; choquez leurs coutumes, c'est toujours une marque de mépris.

César, de tout temps ennemi du sénat, ne put cacher le mépris qu'il conçut pour ce corps, qui était devenu presque ridicule depuis qu'il n'avait plus de puissance : par là sa clémence même fut insultante. On regarda qu'il ne pardonnait pas, mais qu'il dédaignait de punir.

Il porta le mépris jusqu'à faire lui-même les sénatus-consultes ; il les souscrivait du nom des premiers sénateurs qui lui venaient dans l'esprit. « J'apprends quelquefois, dit Cicéron, qu'un sénatus-consulte passé à mon avis a été porté en Syrie et en Arménie, avant que j'aie su qu'il ait été fait; et plusieurs princes m'ont écrit des lettres de remerclments sur ce que j'avais été d'avis qu'on leur donnât le titre > rois, que non-seulement je ne savais pas être rois, mais mêma qu'ils fussent au monde. »

On peut voir dans les lettres de quelques grands hommes de ce

* temps-là, qu'on a mises sous le nom de Cicéron, parce que la plupart

sont de lui, l'abattement et le désespoir des premiers hommes de la

république à cette révolution subite qui les priva de leurs honneurs^

et de leurs occupations même , l&rsque, le sénat étant sans fonction^ ce crédit qu'ils avaient eu par toute la terre, ils ne purent plus l'espérer que dans le cabinet d'un seul ; et cela se voit bien mieux dan> ces lettres que dans les discours des historiens. Elles sont le chefd'œuvre de la naïveté de gens unis par une douleur commune, et d'un siècle où la fausse politesse n'avait pas mis le mensonge partout; enfin on n'y voit point, comme dans la plupart de nos lettres modernes, des gens qui veulent se tromper, mais des amis malheureux qui cherchent à se tout dire.

Il était bien difficile que César pût défendre sa vie: la plupart des conjurés étaient de son parti, ou avaient été par lui comblés de bienfaits; et la raison en est naturelle. Ils avaient trouvé de grands avantages dans sa victoire; mais, plus leur fortune devenait meilleure, plus ils commençaient à avoir part au malheur commun * ; car, à u|i homme qui n'a rien, il importe assez peu, à certains égards, en quel gouvernement il vive.

De plus, il y avait un certain droit des gens, une opinion établie dans toutes les républiques de Grèce et d'Italie, qui faisait regarder comme un homme vertueux l'assassin de celui qui avait usurpé la souveraine puissance. Â Rome surtout, depuis l'expulsion des rois, la loi était précise, les exemples reçus : la république armait le bras de chaque citoyen, le faisait magistrat pour le moment, et l'avouait pour sa défense.

Brutus ose bien dire à ses amis que quand son père reviendrait sur la terre il le tuerait tout de même'; et, quoique par la continuation de la tyrannie, cet esprit de liberté se perdît peu à peu, les conjurations, au commencement du règne d'Auguste, renaissaient toujours.

C'était un amour dominant pour la patrie qui, sortant des règles ordinaires des crimes et des vertus, n'écoutait que lui seul, et ne voyait ni citoyen, ni ami, ni bienfaiteur, ni père : la vertu semblait s'oublier pour se surpasser elle-même; et l'action qu'on ne pouvait d'abord approuver, parce qu'elle était atroce, elle la faisait admirer comme divine.

En effet, le crime de César, qui vivait dans un gouvernement libre, n'était-il pas hors d'état d'être puni autrement que par un assassinat 7 Et demander pourquoi on ne l'avait pas poursuivi par la force ouverte ou par les lois, n'était-ce pas demander raison de ses crimes ?

1. Je ne parle pas des satellites d'un tyran, qui seraient perdus après lui, mais de ses compagnons dans un gouvernement libre, (ifoniesquieu.)

2. LeUret de Brutut,dajïs le recueil de celles de Cicéron, lettre zvi.

fO DIX-HUITIÉMB SIÈCLE.

DIALOGUE DE STUiA. ET D'EUCRATB.

Quelques jours après que Sylla se fut démis de la dictature , j'apprii que la réputation que j'avais parmi les philosophes lui faisait souhaiter de me voir. 11 était à sa maison de Tibur, où il jouissait des premiers moments tranquilles de sa vie. Je ne sentis point devant lui le désordre où nous jette ordinairement la présence des grands hommes. Et dès que nous fûmes seuls : « Sylla, lui dis-je, vous vous êtes donc mis vous-même dans cet état de médiocrité qui afQige presque tous les humains ? Vous avez renoncé à cet empire que votre gloire et vos vertus vous donnaient sur tous les hommes ? La fortune semble être gênée de ne plus vous élever aux honneurs.

— Eucrate, me dit-il, si je ne suis plus en spectacle à l'univers, c'est la faute des choses humaines , qui ont des bornes , et non pas la mienne. J'ai cru avoir rempli ma destinée dès que je' n'ai plus eu à faire de grandes choses. Je n'étais point fait pour gouverner tranquillement un peuple esclave. J'aime à remporter des victoires, à fonder ou détruire des Ëtats, à faire des ligues, à. punir un usurpateur; mais pour ces minces détails de gouvernement, où les génies médiocres ont tant d'avantages , cette lente exécution des lois, cette discipline d'une milice tranquille, mon âme ne saurait s'ei; occuper.

— Il est singulier, lui dis-je, que vous ayez porté tant de délicatesse dans Tambition. Nous avons bien vu des grands hommes peu touchés du vain éclat et de la pompe qui entourent ceux qui gouvernent ; mais il y en a bien peu qui n'aient été sensibles au plaisir de gouverner, et de faire rendre à leurs fantaisies le respect qui n'est dû qu'aux lois.

— Et moi, me dit-il, Eucrate, je n'ai jamais été si peu content que lorsque je me suis vu maître absolu daps Rome, que j'ai regardé autour de moi, et que je n'ai trouvé ni rivaux ni ennemis.

« J'ai cru qu'on dirait quelque jour que je n'avais châtié que des esclaves. Veux-tu, me suis-je dit, que dans ta patrie il n'y ait plus d'hommes qui puissent être touchés de ta gloire? Et, puisque tu établis la tyrannie, ne vois-tu pas bien qu'il n'y aura point après toi d^ prince si lâche que la flatterie ne t'égale, et ne pare de ton nom, de tes titres, et de tes vertus mêmes?

— Seigneur, vous changez toutes mes idées de la façon dont je vous vois agir. Je croyais que vous aviez de l'ambition, mais aucun amour pour la gloire : je voyais bien que votre âme était haute; mais je ne soupçonnais pas qu'elle fût grande : tout dans votre vie semblait me montrer un homme dévoré du désir de commander, et qui, plein des plus funestes passions, se chargeait avec plaisir de la honte, des remords, et de la bassesse même, attachés à la tyrannie. Car enfin, vous avez tout sacrifié à votre puissance; vous vous êtes rendu redoutable à tous les Romains; vous aysz exercé sans pitié les fonctions de la plus ter-

rible magistrature qui fût jamais. Le sénat ne vit qu'en tremblant un défenseur si impitoyable. Quelqu'un vous dit : « Sylla jusqu'à quand a répandras-tu le sang romain ? veux-tu ne commander qu'à des mure railles ? » Pour lors vous publiâtes ces tables qui décidèrent de la vie et de la mort de chaque citoyen.

— Et c'est tout le sang que j'ai versé qui m'a mis en état de faire la plus grande de toutes mes actions. Si j'avais gouverné les Romains avec douceur, quelle merveille que l'ennui, que le dégoût, qu'un caprice, m'eussent fait quitter le gouvernement? mais Je me suis démis de la dictature dans le temps qu'il n'y avait pas un seul homme dans l'univers qui ne crût que la dictature était mon seul asile. J'ai paru devant les Romains^ citoyen au milieu de mes concitoyens, et j'ai osé leur dire : « Je suis prêt à rendre compte de tout « le sang que j'ai versé pour la république; je répondrai à tous ceux « qui viepdront me demander leur père, leur fils, ou leur frère. » Tous les Romains se sont tus devant moi.

— Cette belle action dont vous me parlez me parait bien imprudente. 11 est vrai que vous avez eu pour yous le nouvel étonnement dans lequel vous avez mis les Romains; mais comment osâtes-vous leur parler de vous justifier, et de prendre pour juges des gens qui yous devaient tant de vengeances ?

« Quand toutes vos actions n'auraient été que sévères pendant que yous étiejs le maître, elles devenaient des crimes affreux dès que vous ne Tétiez plus.

— Vous appelez des crimes , me (|it-il, ce ^i a fait le salut ^e la république. Vouliez-ypus que je visse tranquillement des sénateurs trahir le sénat pour ce peuple qui, simaginant que la, liberté doit être aussi extrême que le peut être l'esclavage, cherchait à abolir la magistrature même?

« I^e peuple^ gêné par les lois et par la gravité du sénat, a toujours travaillé à renverser l'un et l'autre. Mais celui qui est assez ambitieux pour le servir contre le sénat et les lois le fut toujours assez pour devenir son maître, C'est ainsi que nous avons vu finir tant de républiques dans la QrècQ et dans l'Italie.

«f Pour prévenir un pareil malheur, le sénat a toujours été obligé d'occuper i la guerre ce peuple indocile» l\ a été forcé malgré lui à ravager la terre, et h soumettre tant de nations dont l'obéissance nous pèse. A présent que l'univers n'^ plus d'ennemis h nous donner, quel serait le destin de la république? Et sans moi le sénat aurait-il pu empêcher que le peuple, dans sa fureur aveugle pour la liberté, ne se livrât lui-même à Marins, ou au premier tyran qui lui aurait fait espérer l'indépendance?

« Les dieux, qui ont donné à la plupart des hommes une lâche ambition, ont attaché à la liberté presque autant de malheurs qu'à la servitude. Mais, quel que doive être le prix de cette noble liberté, il faut bien le payer aux dieux.

72 DIX-HUITIÊME SIECLE.

« La mer engloutit les vaisseaux, elle submerge des pays entiers, elle est pourtant utile aux humains.

« La postérité jugera ce que Rome n'a pas encore osé examiner : elle trouvera peut-être que je n'ai pas versé assez de sang, et que tous les partisans de Marius n'ont pas été proscrits.

— 11 faut que je Ta voue, Sylla, vous m'étonnez. Quoi! c'est pour le bien de votre patrie que vous avez versé tant de sang! et vous avez eu de rattachement pour elle!

— Eucrate, me dit-il, je n*eus jamais cet amour dominant pour la patrie, dont nous trouvons tant d'exemples dans les premiers temps de la république : et j'aime autant Goriolan, qui porte la flamme et le fer jusqu'aux murailles de sa ville ingrate, qui fait repentir chaque citoyen de l'affront que lui a fait chaque citoyen, que celui qui chassa les Gaulois du Capitole. Je ne me suis jamais piqué d'être Tesclave ni l'idol&tre de la société de mes pareils : et cet amour tant vanté est une passion trop populaire pour être compatible avec la hauteur de mon âme. Je me suis uniquement conduit par mes réflexions, et surtout par le mépris que j'ai eu pour les hommes. On peut juger, par la manière dont j'ai traité le seul grand peuple de l'univers, de l'excès de ce mépris pour tous les autres.

« J'ai cru qu'étant sur la terre, il fallait que j'y fusse libre. Si j^étais né chez les barbares, j'aurais moins cherché à usurper le trône pour commander que pour ne pas obéir. Né dans une république, j'ai obtenu la gloire des conquérants en ne cherchant que celle des hommes libres.

M Lorsque avec mes soldats je suis entré dans Rome, je ne respirais ni la fureur ni la vengeance. J'ai jugé sans haine, mais aussi sans pitié, les Romains étonnés. «Vous étiez libres, ai-je dit, et vous vouliez « vivre en esclaves! Non. Mais mourrez, et vous aurez l'avantage de « mourir citoyens d'une ville libre. »

« J'ai cru qu'ôter la liberté à une ville dont j'étais citoyen était le plus grand des crimes. J'ai puni ce crime-là; et je ne me suis point embarrassé si je serais le bon ou le mauvais génie de la république. Cependant le gouvernement de nos pères a été rétabli : le peuple a expié tous les affronts qu'il avait faits aux nobles : la crainte a suspendu les jalousies ; et Rome n'a jamais été si tranquille.

«c Vous voilà instruit de ce qui m'a déterminé à toutes les sanglanl/ss tragédies que vous avez vues. Si j'avais vécu dans ces jours heureux de la république où les citoyens, tranquilles dans leurs maisons, y rendaient aux dieux une âme libre, vous m'auriez vu passer ma vie daus cette retraite, que je n'ai obtenue que par tant de sang et de sueur.

— Seigneur, lui dis-je, il est heureux que le ciel ait épargné ai} genre humain le nombre des hommes tels que vous. Nés pour la médiocrité, nous sommes accablés par les esprits sublimes. Pour qu'un homme soit au-dessus de l'humanité, il en coûte trop cher à tous les autres.

« Vous avez regardé Tambition des héros comme une passion commune, et vous n'avez fait cas que de Tambition qui raisonne. Le désir insatiable de dominer, que vous avez trouvé dans le cœur de quelques citoyens, vous a fait prendre la résolution d'être un homme extraordinaire : l'amour de votre liberté vous a fait prendre celle d'être terrible et cruel. Q^ii dirait qu'un héroïsme de principe eût été plus funeste qu'un héroïsme d'impétuosité? Mais si, pour vous empêcher d'être esclave, il vous a fallu usurper la dictature, comment avez-vous osé la rendre? Le peuple romain^ dites-vous, vous a vu désarmé, et n'a point attenté sur votre vie. C'est un danger auquel vous avez échappé ; un plus grand danger peut vous attendre. Il peut vous arriver de voir quelque jour un grand criminel Jouir de votre modération, et vous confondre dans la foule d'un peuple soumis.

— J'ai un nom , me dit-il, et il me suffit pour ma sûreté et celle du peuple romain. Ce nom arrête toutes les entreprises; et il n'y a point d'ambition qui n'en soit épouvantée. Sylla respire, et son génie est plus puissant que celui de tous les Romains. Sylla a autour de lui Chéronée, Orchomène et Signion; Sylla a doané à chaque famille de Rome un exemple domestique et terrible : chaque Romain m'aura toujours devant les yeux; et, dans ses songes mêmes, je lui apparaîtrai couvert de sang ;^ il croira voir les funestes tables, et lire son nom à la tête des proscrits. On murmure en secret contre mes lois; mais elles ne seront pas effacées par des flots même de sang romain. Ne suis-je pas au milieu de Rome? Vous trouverez encore chez moi le javelot que j'avais à Orchomène, et le bouclier que je portai sur les murailles d'Athènes. Parce que je n'ai point de licteurs, en suis-je moins Sylla? J'ai pour moi le sénat, avec la justice et les lois; le sénat. a pour lui mon génie, ma fortune et ma gloire.

— J'avoue, lui dis-je, que, quand on a une fois fait trembler quelqu'un, on conserve presque toujours quelque chose de l'avantage qu'on a pris .

— Sans doute, me dit-il. J'ai étonné les hommes, et c'est beaucoup. Repassez dans votre mémoire l'histoire de ma vie : vous verrez que j'ai tout tiré de ce principe, et qu'il a été l'âme de toutes mes actions. Ressouvenez-vous de mes démêlés avec Marins : je fus indigné de voir un homme sans nom, fier de la bassesse de sa naissance, entreprendre de ramener les premières familles de Rome dans la foule du peuple ; et, dans cette situation, je portais tout le poids d'une grande âme. J'étais jeune, et je me résolus de me mettre en état de demander compte à Marius de ses mépris. Pour cela, je l'attaquai avec ses propres armes^ c'est-à-dire par des victoires contre les ennemis de la république.

« Lorsque, par le caprice du sort, je fus obligé de sortir de Rome , je me conduisis de même : j'allai faire la guerre à Mithridate; et je crus détruire Marius à force de vaincre l'ennemi de Marius. Pendant que je laissai ce Romain jouir de son pouvoir sur la populace^ je mul-

tipliais ses mortiOcations ; et je le forçais tous les jours d*aller au Capitole rendre grâces aux dieux des succès dont je le désespérais . Je lui faisais une guerre de réputation plus cruelle cent fois que celle que mes légions faisaient au roi barbare. Il ne sortait pas un seul mot de ma bouche qui ne marquât mon audace, et mes moindres actioni, toujours superbes, étaient pour Marins de funestes présages. Enfla MUbridate demanda la paix : les conditions étaient raisonnables ; et, «i Borne avait été tranquille, ou si ma fortune n'avait pas été ehaneelante, je les aurais acceptées. Mais le mauvais état de mes aflkiree m'obligea de les rendre plus dures; j'exigeai qu'il détruisit sa floMe, et qu'il rendit aux rois ses voisins tous les £tats dont il lee avait é^ pouillés. « Je te laisse, lui dis-je, le royaume de tes pères, à toi qui « devrais me remercier de ce que je te laisse la main avec laquelle « tu as signé Tordre de faire mourir en un jour cent mille Romains. « Mitbridate resta inmiobile ; et Marius, au milieu de Rome, en trembla.

c Cette même audace qui m'a si bien servi contre Mitbridate, contre Marius, contre son fils, contre Thélésinus, contre le peuple, qui » soutenu toute ma dictature, a aussi défendu ma vie le jour que je l'ai quittée; et ee jour assure ma liberté pour jamais.

— • Seigneur, lui dis-je, Marius raisonnait eomme vous, lorsque^ couvert du sang de ses ennemis et de celui des Romains, il montrait cette audace que vous avez punie. Vous avez bien pour vous quelques victoires de plus, et de plus grands excès. Mais, en prenant la dictature, vous aves donné l'exemple du crime que vous avea puni. Voilft l'exemple qui sera suivi, et non pas celui d'une modération qu'on ne fera qu'admirer.

c Quand les dieui ont souffert que Sylla se soit impunément ftdl dictateur dans Rome, ils y ont proscrit la liberté pour jamais. Il ftai« drait qu'ils fissent trop de miracles pour arracher à présent du cœur de tous les capitaines romains l'ambition de régner. Vous leur av^ appris qu'il y avait une voie bien plus sûre pour arriver à la tyrannie^ et la garder sans péril. Vous avez divulgué ce fatal secret, et 6té ce qui fait seul les bons citoyens d'une république trop riohe et trop grande, le désespoir de pouvoir l'opprimer. »

Il changea de visage, et se tut un moment. « Je ne erains, me dit* il avec émotion, qu'un homme *, dans lequel je crois voir plusieurs Marius. Le hasard, ou bien un destin plus fort, me l'a tait épargner. Je le regarde sans cesse; j'étudie son âme : il caehe des desseins pro* fonds; mais, s'il ose jamais former celui de commander à des hommes que j'ai faits mes égaux, je jure par les dieux que je punirai son insolence. »

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