L'OISEAU- MOUCHE
De tous les êtres animés, voici le plus élégant pour la forme, et le plus brillant pour les couleurs. Les pierres et les métaux polis . par notre art ne sont pas comparables à ce bijou de la nature ; elle l'a placé dans l'ordre des oiseaux au dernier degré de grandeur, maxime miranda in minimis; son chef-d'œuvre est le petit oiseàu-mouchej elle Ta comblé de tous les dons qu'elle n'a fait que partager aux autres oiseaux; légèreté, rapidité, prestesse, grâce et riche parure, tout appartient à ce petit oiseau favori. L'émeraude, le rubis, la topaze brillent sur ses habits, il ne les souille jamais de la poussière de la terre, et, dans sa vie tout aérienne, on le voit à peine toucher le gazon par instants ; il est toujours en l'air, volant de fleurs en fleurs \ il a leur fraîcheur comme il a leur éclat ; il vit de leur necti^r et n'habite que les climats où sans cesse elles se renouvellent.
C'est dans les contrées les plus chaudes du nouveau monde que sq trouvent toutes les esp^ces d oiseaux-mouches: elles sont assez nombreuses et paraissent confinées entre les deux tropiques : car ceux qui s'avancent en été dans les zones tempérées n'y font qu'un court séjour ; ils semblent suivre le soleil, s'avancer, se retirer avec lui, et voler sur l'aile des zéphirs à la suite d'un printemps étemel.
Pour le volume, les petites espèces de ces oiseaux soi^t au-dessous de la grande mouche asile (le (oen) pour la grandeur^ et du bourdon
pour la grosseur. Leur beo eit une aiguille finf, et leur langue UQ fii
délié ; leurs petits yeux noirs ne paraissent quç à&xx point9 brlllai)t9 ; les plumes de leurs ailes sont si délicates qu'elles en paraissent transparentes ; à peine aperçoit-on leurs pieds, tant ils sont courts et menus ; ils en font peu d'usage, ils ne se posent que pour passer la nuit, et se laissent pendant le jour emporter dans les airs ; leup vol est cou* tinu, bourdonnant et rapide. Le battemeat de leurs ail^s est si vif, que l'oiseau s'arrôtant dans les airs parait non seulement immobile, mais tout à fait sans action ; on le voit s'arrêter ainsi quelques instants devant une fleur, et partir comme un trait pour aller à une autre; il les visite toutes, plongeant sa petite langue dans leur sein, les flattant de ses ailes, sans jamais s'y fi](er, mais aussi sans lef quitter jamais ; il ne presse ses inconstances que pour mieux suivra ses amours et multiplier ses jouissances innocentes, car cet amant léger des fleurs vit à leurs dépens sans les flétrir ; il ne fkit que pomper leur miel, et c'est à cet usage que sa langue paraît uniquement destinée.
' Rien n'égale la vivacité de ces petits oiseaux, si ce n'est leur courage, ou plutôt leur audace ; on les voit poursuivre avec furie des oiseaux vingt fois plus gros qu'eux, s'attacber à leur corps, et se laissant emporter par leur vol, les becqueter à coups redoublés, jusqu'à
e qu'ils aient assouvi leur petite colère. Quelquefois môme ils se lir :rrent entre eux de très-vifs combats, L'impatience parait être leur ime; s'ils s'approchent d'une fleur, et qu'ils la trouvent fanée, ils lui irrachent les pétales avec une précipitation qui marque leur dépit. [Is n'ont point d'autie voix qu'un petit cri, screpy screp, fréquent et répété ; ils le font entendre dans les bois dès l'aurore, jusqu'à ce qu'aux premiers rayons du soleil tous prennent l'©8§or et se dispersent dans les campagnes.
J.-^J. ROUSSEAU
Jean- Jacques Rousseau, né en 1713 à GenëvO; était fils d''un horloger. Son enfance rêveuse fut développée d'une manière précoce par la lecture des Grands hommes de Plutarque et des romans héroïques du dix-septième siècle. Tour à tour clerc de greffier, apprenti graveur, séminaristç, laquais, maître de musique à Lausanne, précepteur chea M. de Mably grand-prévôt de Lyon (1740), secrétaire de M. de Montaigu ambassadeur de France à Venise^
commis chez M. Dupuis fermier général (1748), il refit lui-même Téducation de son esprit, et travailla obscurexnent à se rendre maître du grand art d'écrire. En 1749 TAcadémie de Dijon ayant proposé cette question : Le pro^ grès des sciences et des arts cht-il contribué à corrompre ou à épv/rer les mœurs, Jean-Jacques concourut, et prit parti contre les arts et les sciences^ qu'il condamna au nom de la vertu. Son Discours éloquent et paradoxal fut couronné. Quatre ans après, Rousseau qui avait abandonné sa place de commis, et s'était fait copiste de musique, afin de vivre indépendant, répondit à une nouvelle question de la même Académie sur V Origine de V inégalité parmi les hommes, par un nouveau Discours plus hardi encore que le premier ; à son avis, la civilisation rend Thomme malheureux et coupable, et le sauvage seul est bon, libre et heureux. Après un voyage à Genève, où il retourna au calvinisme qu'il avait abjuré, Rousseau, revenu à Paris, se lia avec Mme d'Épinay, qui fit construire pour lui dans la vallée de Montmorency le célèbre Ermitage (1756). Il écrivit dans cette retraite la Nouvelle Héloïse (1759), le Contrat social, symbole d'une politique nouvelle et modèle achevé d'exposition philosophique, et YÉmile, roman philosophique sur l'éducation (1762), qui attira sur lui la persécution. Décrété de prise de corps par le parlement de Paris, il se réfugia à Métiers- Travers dans la principauté de Neuchâtel. Forcé de quitter la Suisse, il accepta l'hospitalité que lui offrait David Hume en Angleterre (1766). En 1770, il reparut à Paris, aigri, chagrin, malade. En 1778, il accepta une retraite que lui offrait M. de Girardin à Ermenonville ; à peine y ë tait-il établi qu'il mourut presque subitement, à l'âge de 66 ans. Il laissait plusieurs ouvrages manuscrits, entre autres ses Confessions, le plus intéressant et le plus profondément original de ses écrits.
Outre les ouvrages déjà cités, Rousseau a laissé des opéras, des lettres sur la musique française, un dictionnaire de musique, un dictionnaire de botanique, une très-^belle Lettre à d*Alembert sur les speôtades.
J.-J. ROUSSBAD. 97
Une des éditions les plus complètes des Œuvres de Rousseau^ est celle qua donnée M» Musset'Pathay^ 23 voL in-8, Paris^ 1823-26.
Bousseau a rendu trois grands services à son siècle et au nôtre : en politique, il chercha dans le droit national une base solide pour le pouvoir; en morale, il réveilla le sentiment du devoir, et prêcha avec une éloquente conviction Texistence de Dieu et la spiritualité de Tâme ; enfin, comme conséquence de ces nobles principes, il renouvela le& sources de la poésie et lui apprit à voir, à aimer la nature. C'est là que s'exerça son iufluence la moins mélangée, la plus complètement bienfaisante. Sans daigner se faire ni critique, ni législateur littéraire, il fit pâlir, par le contraste de ses pages brûlantes, cette poésie froidement spirituelle qui ne consentait à regarder la campagne qu'à travers les fenêlres dorées des salons. Élevé loin de Paris, où Thomme est si grand et la nature si petite, plein des souvenirs de ses belles montagnes, de ses beaux lacs de la Suisse, ayant vingt fois passé et repassera pied, dans ses voyages solitaires, à travers les plus beaux sites de la France et de la Lombardie, il avait de bonne heure ouvert son âme à cette voix enchaoteresse de la campagne : devenu homme et écrivain, il prit assez ses ffanches coudées avec le public pour oser lui plaire par une voie inusitée. Il jeta donc naïvement dans ses écrits toutes ces pures et poétiques émotions : ils en reçurent un charme inouï. Soit qu'il nous montre les rochers de jlfeiï/ene avec le lac majestueux qui se déroule à leurs pieds, avec leurs forêts de noirs sapins^ et les riants et champêtres asiles cachés dans un de leurs replis; soit qu'il fixe nos yeux et notre cœur sur sa tranquille solitude des CharmetteSy plus simple, plus commune, mais parfumée de tous les souvenirs de son bonheur, une poésie nouvelle, inconnue encore à la France, éclate à chaque instant sous sa plume ; il lui suffit d'un mot, d'un trait pour nous toucher et nous attendrir. La Fontaine avait aimé la nature, il avait osé le dire même au dix-septième siècle, mais il l'avait dit en passant, en peu de mots. Chez Rousseau, cet amour devient une passion pro-
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fonde, une espèce de culte sérieux, un langage saoré qnt Dieu et le poète se parlent dans la solitude.
11 est à remarquer que le plus grand poète du dix-huitième siècle n'écrivit pas en vers. Sans doute notre Tersification noble et dédaigneuse comme on l'avait faite, ne lui parut pas assez souple pour se plier à toutes ses pensées. Toutefois un vague besoin de mélodie tourmentait ce grand écrivaiB: il chercha dans la musique le complément d'expression que la langue parlée refusait à ses sentiments. Son organisation italienne en fit un grand musicien pour son époque, et l'étude passionnée de cet art communiqua même à sa prose une harmonie admirable qu'on ne retrouve chexanean de ses contemporains.