PAUL ET VIRGINIE
DESCRIPTION d'une TEMPÊTE ET D'uN NAUFRAGE.
Tout présageait l'arrivée prochaine d'un ouragan. Les nuages qu'où distinguait au zénith étaient à leur centre d'un noir affreux et cuivrés sur leurs bords. L'air retentissait des cris des pailles-en-culs, des frégates, des coupeurs d'eau, et d'une multitude d'oiseaux de marine, qui, malgré l'obscurité de Tatmosphère, venaient de tous les points de l'horizon chercher des retraites dans l'île.
Vers les neuf heures du matin, on entendit du côté de la mer des bruits épouvantables, comme si des torrents d'eau, mêlés à des tonnerres, eussent roulé du haut des montagnes. Tout le monde s'écria : « Voilà l'ouragan ! » et dans l'instant un tourbillon affreux de vent enleva la brume qui couvrait Tîle d'Ambre et son canal. Le Saint- Géran parut alors à découvert, avec son pont chargé de monde, ses vergues et ses mâts de hune amenés sur le tillac, son pavillon eD berne, quatre câbles sur son avant, et un de retenue sur son arrière ; il était mouillé entre l'île d'Ambre et la terre, en deçà de la ceinture de récifs qui entoure l'Ile -de France, et qu'il avait franchie par un endroit où jamais vaisseau n'avait passé avant lui. Il présentait sou avant aux flots qui venaient de la pleine mer, et à chaque lame d'eau qui s'engageait dans le canal, sa proue se soulevait tout entière, de sorte qu'on en voyait la carène en l'air; mais, dans ce mouvement, sa poupe, venant à plonger, disparaissait à la vue jusqu'au couronnement, comme si elle eût été submergée. Dans cette position, où le vent et la mer le jetaient à terre, il lui était également impossible de s'en aller par où il était venu, ou, en coupant ses câbles, d'échouer sur le rivage, dont il était séparé par de hauts- fonds semés de récifii. Chaque lame qui venait briser sur la cdte ' s'avançait en mugissant jusqu'au fond des anses, et y jetait des galets à plus de cinquante