BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
Bernardin de Saint-Pierre, né au Havre en 1737, mort en 1814, eut, comme Jean-Jacques, une longue et douloureuse éducation de poète. Dès son enfance il voyage, il parcourt le monde ; un instinct vague et inquiet le pousse de rinde en Allemagne^ des rives de la Néwa aux mornes de rile de France. Pauvre, sans amiS| aigri par des tracasseries indignes de son talent, il reporte sur la nature tout l'amour qu'il ne peut donner aux hommes qui l'entourent : il est malade d'idéal. C'est seulement à Tftge de trente-six ans qu'il se fit écrivain. Bientôt il se lie avec Rousseau, qui vivait comme lui, seul et mécontent au milieu de sa gloire. Souvent ces deux hommes si bien laits pour se eom-
BERNARDIN DE SÂINT-PUBRRB. 103
prendre se promenaient ensemble dans les campagnes voisines de Paris; et la tendre misanthropie du voyageur s'al^ lumait à la verve encore puissante de l'énergique vieillard. Sans doute Rousseau développait chez son ami son déisme sincère, qui prenait dans l'âme de Bernardin plus de douceur et d*émotion ; il le tenait en garde contre la sèche et froide analyse , et lui faisait remarquer que « quand Thomme commence à raisonner, il cesse de sentir. »
C'est de ces voyages, de cette solitude, de cette amitié que naquit le livre des Études de la nature (1784). Il porte le cachet de l'illustre écrivain qui contribua sans doute à l'inspirer, mais il ne rappelle Rousseau qu'en l'affaiblissant. L'éloquence entraînante du maître tourne à l'élégie dans le disciple, et l'indignation amère du premier n'est dans le second que de la mauvaise humeur.
Il est arrivé plusieurs fois à des écrivains d'un génie secondaire d'avoir dans leur vie un jour d'inspiration si heureux qu'ils produisent une œuvre courte, il est vrai, mais excellente et impérissable, une œuvre qui résume tout leur talent, toute leur pensée dans sa forme la plus favorable^ et assure l'immortalité à leur nom. Bernardin de Saint- Pierre eut aussi son jour de bonheur, et ce jour produisit un des chefs-d'œuvre de notre littérature, Paul et Virginie, création charmante qu'on admire avec le cœur et qu'on n'applaudit qu'en pleurant. Cet ouvrage ne différait pas au fond de toutes les autres compositions de Bernardin : c'était la même inspiration morale, le même idéal de religion et de vertu sous l'œil d'un Dieu indulgent et au sein d'une imposante nature. Seulement l'imagination du poète, souvent flottante et vagabonde, s'était concentrée cette fois dans une simple et heureuse fiction*
Ce roman, ou plutôt ce poème délicieux, eut le double bonheur de déplaire aux coryphées de la littérature et d'ob« tenir un succès immense dans le public. Cette dissidence entre une nation et sa littérature officielle annonçait une révolution dans le goût. On se lassait de l'analyse, de la sécheresse noble : on aspirait à quelque chose de simplement
104 DIX-HUITIÈMB SIÈCLE.
et de naturellement beàa. On retrouvait avec charme l'image dû bonheur et de la vertu dans la peinture la plus vraie de la vie commune et vulgaire.
Paul et Virginie fut publié en 1788. Bernardin de Saint- Pierre fit paraître ensuite YArcadiôy roman politique et moral, qu'il n'a pas achevé, les VœiLxd'un solitaire (1789), la Chaumière indienne (1791), les Harmonies de la namre(1796).
M. Aimé Martin a donné une> édition des Œuvres com* plètes de Bernardin de Saint-Pierre, 12 vol. tn-8, 1818- 1820 ; ily a joint en 1826 la Correspondance de Vautewr, k voZ.in-8. — M, Patin a écrit un Éloge de -Bernarrfin (18 16).