ANDRÉ CHÉNIER
André Ghënier, né à Gonstantinople en 1762, était Falné des deux fils du consul général de France dans cette ville. Leur mère, jeune grecque pleine d'esprit et de beauté, se chargea de leur première éducation et leur inspira Tamour de Tart et de la simplicité antiques. Marie- Joseph, entraîné dans le tourbillon de la littérature contemporaine par un amour prématuré de la gloire, perdit bientôt cette originalité native. Il fit, comme tout le monde, mais avec plus de talent que la plupart, des tragédies classiques, pleines d'allusions philosophiques et de tirades à effet. André, fidèle an culte de la Grèce, s'efforça d'introduire le génie antique, le génie grec, dans la poésie française, avec moins d'exclusion, avec moins de dédaigneuse réserve que les grands poètes du dix-septième siècle. Racine avait moissonné~4es plus hauts et les plus riches épis : André voulait glaner modestement au fond des sillons négligés, sûr d'y trouver mille charmantes et naïves choses. Il voulait trouver par étude et par système ce que la Fontaine avait parfois deviné par l'heureux instinct de sa nature : il essayait en vers ce que P.-L. Gourier tenta plus tard pour la prose. André n'est pas du tout de son siècle : il est à la fois plus ancien et plus moderne : c'est un païen fervent, un adorateur de Paies et des Muses. La plus belle de ses odes, celle qu'il composa à la Gonciergerie, dans Tattente de l'appel fatal qui devait l'envoyer à Téchafand, la Jeune Captive^ ne contient pas une pensée qu'Horace ou TibuUe n'eussent pu produire. L'amour qu'il conçoit n'est autre chose que l'amour antique et païen.
Ce point de vue toutefois, et surtout ce style, étaient un
progrès immense qui relevait au-dessus de ses contempo^ rains ; il est permis de douter qu'ils en eussent goûté tout le charme. Aussi, est-ce par une heureuse fatalité que ces précieux fragments restèrent enfouis pendant trente ans, tels qu'une statue antique, et ne reparurent au jour qa*en 1819 comme pour donner le signal de la renaissance des beaux vers. Pourquoi faut-il qu'une carrière si belle ait été interrompue par un assassinat juridique, et qu'au lieu d'une œuvre complète telle que Ghénier la méditait, il n'ait laissé que d'admirables esquisses, des chants divins mais inachechevés? Révolté par les excès de la révolution, il osa les blâmer hautement dans le Journal de Paris; il fut traduit pour ce fait devant le tribunal révolutionnaire et condamné ànM>rten 1794
Ses omvres ont été recueillies en 2 vol, in-8, par MM. Ch* Robert et H. de La Touche (1826); ses vers avaient paru pour la première fois en 1819 chez Foulon et Baudoin; ils ont été réimprimés en un volume, Charpentier , 1840.
L'AVEUaLE'.
N Dieu dont Tare est d'argent, dieu de Glaros, écoute,
Sminthée* Apollon, je périrai sans doute,
8i tu ne sers de guide à cet aveugle errant. »
C'est ainsi qu'achevaitTaveugle en soupirant,
Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre
S'asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre,
Le suivaient, accourus aux abois turbulents
Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants;
Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète,
Protégé du vieillard la faiblesse inquiète;
Ils récoutaient de loin, et s'approchant de lui :
« Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui?
Serait-ce un habitant de Tempire céleste ?
Ses traits sont grands et fiers; de sa ceinture agreste
Pend une lyre informe, et les sons de sa voîk
1. Homère, que la tradition représente aveugle, errant de contrée en contrée, demandant peu, obtenant moins encore, comme TŒdipe de Sophocle, et payant d'un hymne ou d'un récit épique l'hospitalité qu'on lui marchandait Quelquefois.