‹ Textes classiques de la littérature française: extraits des grands écrivains français avec (volume 2)Chapitre 56 sur 126 · Surnom phrygien d'ApoUon · texte numérisé non relu

Surnom phrygien d'ApoUon

ANDRÉ GHËNIERi lU

fimeuvenl l'air et Tonde et le ciel et les bois. »

Mais il entend leurs pas, prête Toreille, espère^ Se trouble, et ten^ déjà la main et la prière. « Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger (Si plutôt, sous un corps terrestre et passager. Tu n'es point quelque dieu protecteur de la Grèoe^ Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse I) ; Si tu n'es qu'un mortel» vieillard infortuné^ Les humains près de qui les flots t'ont amené Aux mortels malheureux n'apportent point d'injuresi Les destins n'ont jamais de faveurs qui soient pures i Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux ; Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux.

— Enfants, car votre voix est enfantine et tendre,

Vos discours sont prudents, plus qu'on eût dû l'attendri;

Mais, toujours soupçonneux, l'indigent étranger

Croit qu'on rit de ses maux et qu'on veut l'outrager :

Ne me comparez point à la troupe immortelle :

Ces rideS; ces cheveux, cette nuit éternelle,

Voyez; est-ce le front d'un habitant des cieux?

Je ne suis qu'un mortel, un des plus malheureux.

— Prends, et puisse bientôt changer ta destinée I » Disent-ils. Et tirant ce que pour leur journée

Tient la peau d'une chèvre aux crins noirs et luisants»

Ils versent à l'envi sur ses genoux pesants.

Le pain de pur froment, les olives huileuses,

Le fromage et^ Tamande, et les figues mielleuses,

Et du pain à son chien entre ses pieds gisant,

Tout hors d'haleine encor, humide et languissant,

Qui malgré les rameurs se lançant à la nage,

L'avait loin du vaisseau rejoint sur le rivage.

K Le sort, dit le vieillard, n'est pas toujours de fér.

Je vous salue, enfants, venus de Jupiter;

Heureux sont les parents qui tels vous firent naître!

Mais venez, que mes mains cherchent à vous connaître ;

Je crois avoir des yeux. Vous êtes beaux tous trois»

Vos visages sont doux, car douce est votre voix.

Qu'aimable est la vertu que la grftce environne 1

Croissez, comme j'ai vu ce palmier de Latone * ,

Alors qu'ayant des yeux je traversai les flots;

Car jadis, abordant à la sainte Délos,

Je vis près d'Apollon, à son autel de pierre,

Dn palmier, don du ciel) merveille de la terrsi

1. Le palmier au pied duquel Latone donna le jour à Apoiloû ei a Diane.

116 DTX-HUrnfeME SIECLE.

Vous croîtrez, comme lui, grands, féconds, révérés, Puisque les malheureux sont par vous honorés. Le plus âgé de vous aura vu treize années :

A peine, mes enfants, vos mères étaient nées, Que j'étais presque vieux. Assieds-toi près de moi, Toi. le plus grand de tous ; je me confie à toi. Prends soin du vieil aveugle. — sage magnanime! Comment, et d*où viens-tu? car l'onde maritime Mugit de toutes parts sur nos bords orageux.

— Des marchands de Cymé m'avaient pris avec eux*. J'allais voir, m'éloignant des rives de Carie,

Si la Grèce pour moi n'aurait point de patrie,

Et des dieux moins jaloux, et de moins tristes jours :

Car jusques à la mort nous espérons toujours.

Mais pauvre, et n'ayant rien pour payer mon passage.

Ils m'ont je ne sais où jeté sur le rivage.

— Harmonieux vieillard, tu n'as donc point chanté? Quelques sons de ta voix auraient tout acheté.

— Enfants 1 du rossignol la voix pure et légère N'a jamais apaisé le vautour sanguinaire;

Et les riches, grossiers, avares, insolents.

N'ont pas une âme ouverte à sentir les talents.

Guidé par ce bâton, sur l'arène glissante.

Seul, en silence, au bord de Tonde mugissante',

J'allais, et j'écoutais le bêlement lointain

Des troupeaux agitant leurs sonnettes d'airain.

Puis j'ai pris cette lyre, et les cordes mobiles

Ont encor résonné sous mes vieux doigts débiles.

Je voulais des grands dieux implorer la bonté,

i^ surtout Jupiter, dieu d'hos()italité,

Lorsque d'énormes chiens, à la voix formidable,

Sont venus m'assaillir; et j'étais miséralde,

Si vous (car c'était vous) , avant qu'ils m'eussent pris,

M'eussiez armé pour moi les pierres et les cris.

— Mon père, il est donc vrai, tout est devenu pire? Car jadis, aux accents d'une éloquente lyre.

Les tigres et les loups, vaincus, humiliés.

D'un chanteur comme toi vinrent baiser les pieds '• ~ Les barbares ! j'étais assis près de la poupe : Aveugle vagabond, dit l'insolente troupe.

Chante ; si ton esprit n'est point comme tes yeux, Amuse notre ennui, tii rendras grâce aux dieux.... J'ai fait taire mon cœur qui voulait les confondre;

T. Gymé ou Gume, ville d'Ëolie. — t. Homère , Iliade, I, Ten 3^ 3. Orphée.

ANDRÉ GâËNlËR. lit

Ma bouclie ne s'est point ouverte à leur répondre; Ils n'ont pas entendu ma yoix, et sous ma main J'ai retenu le dieu courroucé dans mon sein.

Cymé, puisque tes fils dédaignent Mnémosyn'e^, Puisqu'ils ont fait outrage à la muse divine, Que leur vie et leur mort s'éteignent dans l'oubli ; Que ton nom dans la nuit demeure enseveli I

— Viens, suis-nous à la ville, elle est toute voisine, Et chérit les amis de la muse divine.

Un siège aux clous d'argent te place à nos festins ; Et là, les mets choisis, le miel et les bons vins, Sôus la colonne où pend une lyre d'ivoire , Te feront de tes maux oublier la mémoire.

Et si, dans le chemin, rapsode ingénieux.

Tu veux nous accorder des chants dignes des cieux, Nous dirons qu'Apollon, pour charmer les oreilles. T'a lui-même dicté de si douces merveilles.

— Oui, je le veux; marchons. Mais où m'entraînez-vous t Enfants du vieil aveugle, en quel lieu sommes-nous?

— Sicos est l'île heureuse où nous vivons, mon père.

— Salut, belle Sicos, deux fois hospitalière! Car sortes bords heureux je suis déjà venu; Amis, je la connais. Vos pères m'ont CQnnu :

Ils croissaient comme vous; mes yeux s'ouvraient encore Au soleil, au printemps, aux roses de l'aurore ; , J'étais jeune et vaillant. Aux danses des guerriers, A la courf^e, aux combats, j'ai paru des premiers. J'ai vu Corinthe, Argos, et Crète et les cent villes. Et du fleuve Egyptus les rivages fertiles; Mais la terre et la mer, et l'âge et les malheurs. Ont épuisé ce corps fatigué de douleurs; La voix me reste. Ainsi la cigale innocente.

Sur un arbuste assise, et se console et chante. Commençons par les dieux ; Souverain Jupiter; Soleil, qui vois, entends, connais tout; et toi, mer, Fleuves, terre, et noirs dieux des vengeances trop lentes. Salut I Venez à moi, de l'Olympe habitantes.

Muses! Vous savez tout, vous déesses; et nous. Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous. » Il poursuit; et déjà les antiques ombragçs Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages ; Et pâtres oubliant leur troupeau délaissé, Et voyageurs quittant leur chemin commencé, Couraient. Il les entend, près de son jeune guide,

1, Déesse de la jnémoire, et mère des Muses.

lié DIX-HDITIÈMB SIÊOLB.

L^un sur l'autre pressés, tendre une oreille avide} Et Nymphes et Sylvains sortaient pour l'admirer, Et l'écoutajent en foule, et n'osaient respirer; Car, en de longs détours de chansons vagabondeS| Il enchaînait de tout les semences fécondes, Les principes du feu, les eaux, la terre et rair^ Les fleuves descendus du sein de Jupiter, Les oracles, les arts, les cités fralernelles^ Et depuis le cliaos les amours immortelles.

Uk JEXTNE GAPTXVE.

St-Laare.

<c L'épi naissant mûrit de la faux respecté ; Sans crainte du pressoir, le pampre tout Tété

Boit les doux -présents de l'aurore :

Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui, Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui,

Je ne veux pas mourir encore.

Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la Mort, Moi je pleure et j'espère; au noir .souffle du nord

Je plie et relève ma tête.

S'il est des jours amers, il en est de si douxl Hélas 1 quel miel jamais n'a laissé de dégoûtif

Quelle mer n'a poipt de tempête?

L'illusion féconde habite dans mon sein.

D'une prison sur moi les murs pèsent en valu.

J'ai les ailes de l'espérance ; Echappée aux réseaux de l'oiseleur cruel, Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel

Philomèle chante et s'élance.

Est-ce à moi de mourir? Tranquille Je m'endors, Et tranquille je veille, et ma veille aux remords

Ni mon sommeil ne sont en proie.

Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux; Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieui

Ranime presque de la joie.

Mon beau voyage encore est si loin de sa fini Je pars, et des ormeaux qui bordent le cheiftiil

J'ai passé les premiers à peine.

Au banquet de la vie à peine commencé, Un instant seulement mes lèvres ont pressé

La coupe en mes mains encor pleine.

AI7DRË GHËNIBft. li^

le ne suis qu^an printemps, je veux yoir la moisson; Et eomme le soleil, de saison en saison,

Je veux achever mon année.

Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin, Je n'ai vu luire encor que les feux du matin,

Je veux achever ma journée.

Mort! tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi; Va consoler les cœurs que la honte, l'elTroi,

Le pâle désespoir dévore.

Pour moi Paies encore a des asiles verts, Les Amours des baisers, les Muses des concerts;

Je ne veux pas mourir encore. >>

Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois S'éveillait écoutant ces plaintes, cette voix,

Ces vœux d'une jeune captive*; Et secouant le joug de mes jours languissants, Aux douces lois des vers je pliais les accents

De sa bouche aimable et naïve.

Ces chants, de ma prison, témoins harmonieux, Feront à quelque amant des loisirs studieux

Chercher quelle fut cette belle :

I^ grâce décorait son front et ses discours, Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours.

Ceux qui les passeront près d'elle.

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