Odyssée, livre XXIV
ïki IX-NËUVIÊMË SIÈCLE.
Jt m'étonne que les voyageurs, en parlant de la plaine de Troie^ négligent presque toujours les souvenirs de VÉnéide, Troie a pourtant fiaiit la gloire de Virgile, comme elle a fait celle d'Homère. C'est une rare destinée pour un pays, d'avoir inspiré les plus beaux chants des leux plus grands poètes du monde. Tandis que je voyais fuir les rivages d'Ilion, je cherchais à me rappeler les vers qui peignent si bien la flotte grecque sortant de Ténédos. et s'avançant, per sUerUia lunat , à ces bords solitaires qui passaient tour à tour sous mes yeux. Bientôt des cris affreux succédaient au silence de la nuit, et les flammes du palais de Pfiam éclairaient cette mer, où notre vaisseau vog^t paisiblement.
Les Martyrs furent la mise en œuvre des théories littéraires développées dans le Génie du christianisme^ Le poète voulut placer dans un récit épique le monde chrétien en face du paganisme et montrer la supériorité poétique du premier. U voulut opposer la parole de la Genèse à celle de V Odyssée j et Jéhovah à Jupiter. C'est à Rome que cette pensée vint frapper son esprit; là elle était en quelque sorte vivante ; elle semblait germer d'elle-même au mÙieu des ruines du cirque et des catacombes. Les martyrs de l'Église naissante, la persécution de Dioclétien offraient à Chateaubriand le rapprochement le plus frappant des deux croyances. Mais avec quel sentiment poétique n*en a-t-il pas saisi les rappoits ! Peut-on rien voir de plus beau que le tableau d'une famille grecque et d'une famille chrétienne ( I^ et n* livres ) , rien de plus caractérisé que la peinture des Francs et de leur victoire sur les Gaulois et les Romains (VI* livre), de plus terrible que la tempête du XVIII* livre, de plus gracieux que Cymodocée, de plus passionné que l'épisode de Velléda, de plus frappant que la descaription d'Athènes, de HT)me, de Jérusalem?
uvBB VI. — tnv CAMP rohahi.
Après quelques jours de marche, nous entrâmes sur le sol mare* cageux des Batâves, qui n'est qu'une mince écorce de terre flottant sur un amas d'eau. Le pays, coupé par les bras du Rhin, baigné et souvent inondé par rOcé«ii« embamssé par det fordts de pins et
CHAtËAUBlOAltD* l4à
de bouleaux, nous prâMQUit à chaque pas dés difficulté iïUittniicii-
tables.
Épuisé par les travaux de la journée, je n'avds durant îa ntiiâ que quelques heures pour délasser mes membres fatigués. Souvent; iï m'arrivait, pendant ce court repos, d'oublier ma nouvelle fortuni^; et, lorsque, aux premières blancheurs de Taube, les trompettes du camp venaient à sonner Tair de Diane, j'étais étonné d'ouvrir iBs yeux au milieu des bois. Il y avait pourtant un charme à ce réveil du guerrier échappé aux périls de la nuit. Je n'ai jamais entendu sans une certaine joie belliqueuse la fanfare du clairon répétée par l'écho des rochers. J'aimais à voir le camp plongé dans le sommeil , les tentes encore fermées d'où sortaient quelques soldats à moitié vêtus, le centurion qui se piomenait devant les faisceaux d'armes en balançant sou cep de vigne, la sentinelle immobile qui, pour résister au sommeil^, tenait un doigt levé dans Tattitude du silence; le cavalier qui traversait le fleuve coloré des feux du matin, le victimaire qui puisait Teau du sacrifice, et souvent un berger appuyé sur sa houlette, qui regardait boire son troupeau.
Cette vie des camps ne me fit point tourner les yeux avec regret vers les délices de Naplés et de Rome, mais elle réveilla en moi une autre espèce de souvenirs. Plusieurs fois, pendant les longues nuits de Tautomne, je me suis trouvé seul, placé en sentinelle, comme un simple soldat, aux avant-postes de l'armée. Tandis que je contem-^ plais les feux réguliers des lignes romaines et les feux épars des hordes des Francs; tandis que, Tare à demi tendu, je prétais l'oreille au murmure de l'armée ennemie, au bruit de la mer et au cri des oiseaux sauvages qui volaient dans L'obscurité, je réfléchissais sur ma bizarre destinée. Je songeais que j'étais là , combattant pour les barbares, tyrans de la Grèce, contre d'autres barbares dont je n'avais reçu aucune injure. L'amour de la patrie se ranimait au fond de mon cœur; FArcadie se montrait à moi dans tous ses charmes. Que de fois, durant les marches pénibles, sous les pluies et dans les fanges de la Batavie ; que de fois, à l'abri des huttes des bergers où nous passions la nuit; que de fois, autour du feu que nous allumions pour nos veilles à la tète du camp, que de fois, dis-je, avec de jeunes Grecs exilés comme moi, je me suis entretenu de notre cher pays t Nous racontions les jeux de notre enfance, les aventures de' notre jeunesse, les histoires de nos familles. Un Athénien vantait les arts et la politesse d'Athènes, un Spartiate demandait la préférence pour Lacédémo'ne, un Macédonien mettait la phalange bien au-dessus de la légiou, et ne pouvait souffrir qut l'on compar&t César à Alexandre. < C'est à ma patrie que vous devez Homère, » s'écriait un soldat de Smyme; et à l'instant même il chantait ou le dénombrement des vaisseaux^ ou le combat d'Ajax et d'Hector : ainsi les Athéniens, prisonniers à Syracuse^ redisaient autrefois les vers d'Euripide, pour se consoler de leur captivité.
Mais lorsque, jetant les yeux autour de nous, nous apercevions les horizons noirs et plats de la Germanie, ce ciel sans lumières qui semble vous écraser sous sa voûte abaissée, ce soleil impuissant qui ne peint les objets d'aucune couleur ; quand nous venions à nous rappeler les paysages éclatants de la Grèce, la haute et riche bordure de leurs horizons, le parfum de nos orangers, la beauté de nos fleurs, l'azur velouté d'un ciel où se joue une lumière dorée, alors il nous prenait un désir si violent de revoir notre terre natale, que nous étions près d'abandonner les aigles, il n'y avait qu'un Grec parmi nous qui blâmât ces sentiments, qui nous exhortât à remplir nos devoirs et à nous soumettre à notre destinée. Nous le prenions pour un lâche : quelque temps après il combattit et mourut en héros, et nous apprîmes qu'il était chrétien.
Les Francs avaient été surpris par Constance : ils évitèrent d'abord le combat; mais, aussitôt qu'ils eurent rassemblé leurs guerriers, ils vinrent audacieusement au-devant de nous, et nous offrirent la bataille sur le rivage de la mer. On passa la nuit à se préparer de part et d'autre, et le lendemain, au lever du jour, les armées se trouvèrent en présence.
La légion de Fer et la Foudroyante * occupaient le centre de l'armée de Constance ^
En avant de la première ligne paraissaient les vexillaires, distingués par une peau de lion qui leur couvrait la tête et les épaules. Ils tenaient levés les signes militaires des cohortes, l'aigle, le dragon, le loup, le minotaure. Ces signes étaient parfumés et ornés de branches de pin, au défaut de fleurs.
Les hastati, chargés de lances et de boucliers, formaient la première ligne après les vexiilaires.
Les princes, armés de l'épée, occupaient le second rang, et les triarii venaient au troisième. Ceux-ci balançaient le pilum de la main gauche ; leurs boucliers étaient suspendus à leurs piques plantées devant eux, et ils tenaient le genou droit en terre, en attendant le signal du combat.
Des intervalles ménagés dans la ligne des légions étaient rempli s par des machines de p:uerre.
Â^'aile gauche de ces légions, la cavalerie des alliés déployait son rideau mobile. Sur des coursiers tachetés comme des tigres et prompts comme des aigles, se balançaient avec grâce les cavalières de Numance, de Sagonte, et des bords enchantés du Bétis. Un léger cha<peau de plumes ombrageait leur front, un petit manteau de laine noire flottait sur leurs épaules, une épée recourbée retentissait à leva côté. La tête penchée sur le cou de leurs chevaux, îles rônes entre les
1. Outre le numéro de son rang, la légion portait encore un nom tiré de ses divinités , de son pays et de ses exploits. {Chateaubriand.)