DU VRAI, DU BEAU ET DU BIEN
EXTRAIT DE LA Vm* ET DE LA DC* LEÇON. — SUR L'ART.
L'homme n'est pas fait seulement pour connaître et aimer le beau dans les œuvres de la nature, il est doué du pouvoir de le reproduire. A la vue d'une beauté naturelle, quelle qu'elle soit, physique ou morale, son premier besoin est de sentir et d'admirer. H est pénétré, ravi^ et quelquefois aussi accablé *du sentiment de la beauté. Mais quand le sentiment est énergique, il n'est pas longtemps stérile. Nous voulons revoir, nous voulons sentir encore ce qui noujB a causé un plaisir si vif, et pour cela nous tentons de faire revivre la beauté qui nous a charmés, non pas telle qu'elle était, mais telle que notre imagination nous la représente. De là une œuvre originale et propre à l'homme, une œuvre d'art. L'art est la reproduction libre de la beauté, et le pouvoir en nous capable de la reproduire s'appelle le génie.
Quelles sont les facultés qui servent à cette libre reproduction tlu
1. Cours professé en 1818, publié seulement en 1836| d'après les ré-
, livré enfin au public ]^r Beau et du Bien, Pans,
dactions de ses élè?es, par Adolphe Garnier, livré enfin au public par Fauteur lui-môme en 1853. (Du Vrai, du r - • -
Didier.)
beau? les mêmes qui servent à le reconnaîtie et à le sentir. Le goût porté au degré suprême, c'est le génie, si vous y joignez toutefois un élément de plus. Quel est cet élément ?
Trois facultés entrent dans cette faculté complexe qui se nomme le goût: l'imagination, le sentiment, la raison.
Ces trois facultés sont assurément nécessaires au génie, mais elles ne lui suffisent pas. Ce qui distingue essentiellement le génie du goût^ c'est l'attribut de puissance créatrice. Le goût sent, il juge, il discute, il analyse, mais il n'invente pas. Le génie est avant tout inventeur et créateur. L'homme de génie n'est pas le maître de la force qui est en lui ; c'est par le besoin ardent, irrésistible, d'exprimer ce qu'il éprouve qu'il est homme de génie. II souffre de contenir les sentiments ou les images ou les pensées qui s'agitent dans son sein. On a dit qu'il n'y a point d'homme supérieur sans quelque grain de folie; mais cette folie-là, comme celle de la croix, est la partie divine de la raison. Cette puissance mystérieuse, Socrate l'appelait son démon. Voltaire l'appelait le diable au corps ; il l'exigeait même d'une comédienne pour être une comédienne de génie. Donnez-lui le nom qu'il vous plaira, il est certain qu'il y a un je ne sais quoi qui inspire le génie, et qui le tourmente aussi jusqu'à ce qu'il ait épanché ce qui lé consume, jusqu'à ce qu'il ait soulagé en les exprimant ses peines et ses joies, ses émotions, ses idées, et que ses rêveries soient devenues des œuvres vivantes. Ainsi deux choses caractérisent le génie; d'abord la vivacité du besoin qu'il a de produire, ensuite la puissance de produire ; car le besoin sans la puissance n'est qu'une maladie qui simule le génie, mais qui n'est pas lui. Le génie, c'est surtout, c'est essentiellement la puissance de faire, d'inventer, de crét'r. Le goût se contente d'observer et d'admirer. Le faux génie, l'imagination ardente et impuissante, se consume en rêves stériles et ne produit rien ou rien de grand. Le génie seul a la vertu de convertir ses conceptions en créations.
Si le génie crée, il n'imite pas.
Mais le génie, va-t-on dire, est donc supérieur à la nature, puisqu'il ne l'imite point. La nature est l'œuvre de Dieu ; l'homme est donc le rival de Dieu.
La réponse est très-simple. Non, le génie n'est point le rival de Dieu; mais, lui aussi, il en est l'interprète. La nature l'exprime à sa manière, le génie humain l'exprime à la sienne.
Arrêtons-nous un moment à cette question tant de fois agitée, si l'art n'est autre chose que l'imitation de la nature.
Sans doute, en un sens, l'art est une imitation; car la création absolue n'appartient qu'à Dieu. Où le génie peut-il prendre les éléments sur lesquels il travaille, sinon dans la nature dont il fait partie? Mais se borne-t-il à les reproduire tels que la nature les lui fournit, sans y rien ajouter qui lui appartienne? N'est-il que le copiste de la réalité? Son seul mérite alors est celui de la fidélité de la copie. Et quel tra-
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Vail plus stérile que dé calquer des œurres essentiellement inimitabies par la vie dont elles sont douées, pour en tirer un simulacre médiocre ? Si l'art est un écolier servile, il est condamné à n'être jamais qu'un écolier impuissant .
Le véritable artiste sent et admire profondément la nature; maié tout dans la natute n'est pas également admirable. Ainsi que nous venons de le dire, «lie a quelque chose par quoi elle surpasse infiniment i'art^ c'est la vie. Hors de là, Tart peut à son tour surpasser la nature, à là condition de ne pas youloir Timiter trop scrupuleusement. Tout objet naturel, si beau qu'il soit^ est défectueux par quelque côté, l'ont ce qui est réel est imparfait. Ici, Thorrible et le hideux s'unissent au sublime; là, Télégance et la grâce sont séparées de la grandeur et de la force. Les traits de la beauté sont épars et divisés. Les réunir arbitrairement, emprunter à tel visage ime bouche, à tel autre des yeux, sans une règle qui préside à ce choix et dirige ces emprunts, c'est composer des monstres; admettre une règle, c'est admettre déjà un idéal digèrent de tous les individus. Cest cet idéal que le véritable artiste se forme en étudiant la nature. Sans elle, il ne l'eût jamais conçu ; mais avec cet idéal, il la juge elle-même, il la rectifie, et il ; se entreprendre de se mesurer avec elle.
L'idéal est l'objet de la contemplation passionnée de l'artiste. Assidûment et silencieusement médité, sans cesse épuré par la réflexion et vivifié par le sentiment, il échauffe le génie et lui inspire l'irrésistible besoin de le voir réalisé et vivant. Pour cela, le génie prend dans la nature tous les matériaux qui le peuvent servir, et leur appliquant sa main puissante, comme llichel-Ange imprimait son ciseau sur le marbre docile, il en tire des œuvres qui n'ont pas de modèle dans la nature, qui n'imitent pas autre chose que l'idéal rêvé ou. conçu, qui sont en quelque sorte une seconde création inférieure à la premfère par l'individualité et la vie, mais qui lui est bien supérieure, ne craignons pas de le dire, par la beauté intellectuelle et morale dont elle est empreinte.
La beauté morale est le fond de toute vraie beauté. Êe tond est un peu couvert et voilé dans la nature. l'art le dégage, et lui donne des formes plus transparentes. C'est par cet endroit que l'art, quand il connaît bien sa puissance et ses ressourcés, institue aveela nature une lutte où il peut avoir l'avantage.
Etablissons bien la fin de l'art : elle est Vk précisément où est sa puissance. La fin de l'art est l'expression de la beauté morale à l'aide de la beauté physique. Celle-ci n'est pour lui qu'un symbole de celle là. Dans la nature ce symbole est souvent obscur : l'art en l'éclaircissant atteint des effets que la nature ne produit pas toigours. La nature peut plaire davantage, car encore une fois elle possède en un degré incomp^abla ce qui fait le plus grand charme de l'imagination et des yeux, la vie; l'art touche plus, parce qu'en exprimant surtout la beauté morale il s'adresse plus directement à la source des émo-
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lions profondes. L'art p«m être plus pathétique qUé là flàfiiie, et lé
pathétique, c'est le signe et la mesure de la grande beauté.
Deux extrémités également dangereuses :.un idéal môH, ôii Tàbsence dMdéal. Ou bien on copie le modèle ^ et <m mahque l t^àie beauté ; ou bien on travaille de tôte^ et ôh tombe dans une idéalité sans caractère. Le génie est une perception prompte et sûre de la juste proportion dans laquelle Fidéal et le naturel^ la foriiie et la pensée se doivent unir. Cette union est la perfection de Târti les chefsd'œuvre sont à ce prix^
Il importe, à mon sens^ de salyré ce pHndpé daUd l'enseigùéinéUt des arts. On demande si les élevés doivent éomî&ënôef paf Tétude de Tidéal ou du réel. Je n'hésite poiiit à répondre : pat Tun et|)ar l'autre. La nature elle-même n'offre jamais le général sans Tindividuel, ni riHdividuel sans le général. Toute figul^ est composée de tfàits inditlduelâ qui la distinguent de toutes les autres eftont sa physionomie propre, et en môme temps elle a des traits généraux ^ui côâàtituetit 6d qu'on appelle la figure humaine. Ce sont eéë linéàfiieM eOUstitutiill^ c'est ce t^pe qu'on donne à retracef à l*élèf e qui débute dans l'art du dessin. 11 serait bon aussi, je crois, pour le préserver du sec et de l'abstrait , de Texeroer de bonne heure à la copie de quélcjue objet ]Sà>> turei, surtout d'une figure vivante. Ce serait uieiitb léi élèves à là Traie école de la nature. Ib s'accoutumeraient ainsi à ûe jamais sdcriûer aucun des deux éléments essentiels du béàU^ au6unê des detu toûditions impérieuses de l'art
Mais, en réunissant ées detit éléments^ ces deux cdhditionii, tl lés faut distinguer et savoir les mettre à leur place. Il n'y à pas d'idéal vrai sans forme déterminée, il n'y à pas d'unité sans variété, de genrd sans individus ; mais enfin le fond du beau, c'est l'idèè | ce qui fait l'art, c'est avant tout la idéalisation de l'idée, et non pas nmitation de telle ou telle forme particulière.
Il est encore une théorie qui revient pat Un diiôUf i l'imitation i e'est celle qui fait de l'illusion le but de l'drt. À ce compte ; le beau idéal de là peinture est un trompé-l'œil, ôt son chef-d'œuvre sont ces raisins de Zeuxis que les oiseaut venaient becqueter. Le comble do l'art pour une pièce de théâtre serait de vous persuader que vous ètea enprésenee de la réalité, Gé qu'il y a de vtai dans cette opinion, c'est qu'une œuvre d'art n'est belle qu'à la Condition d'être vivante, et pa# exemple la loi de l'art dramatique est de ne point mettre sur la scène de pâles fantômes du passé, mais dés personnages empruntés à Vima^ gination ou à l'histoire, comme on voudra, mais animés, mais paa* siennes^ mais parlant et agissant comme il appartient à des hommea et non à des ombres. C'est la natufé humaine qu'il s'agit de représenter ft ettfhmdme soUs UU jour magi(|ue oui ne la dëûgure point et qui l'agrandisée. Cette magie, c'est lé génie même de l'art. 11 noua enlève aux misères qui nous assiègent, et nous transporte en des régions où nous fious fStrouveUs elic(>fe, car nous ne voulons jamais
nous perdre de vue, mais où nous nous retrouvons transformés à notre avantage, où toutes les imperfections de la réalité ont fait place à une certaine perfection, où le langage que Ton parle est plus égal et plus relevé, où les personnages sont plus beaux, où même la laideur n*est point admise, et tout cela en respectant l'histoire dans une juste mesure, surtout sans sortir Jamais des conditions impérieuses de la nature humaine. L'art a-t-il trop oublié l'humanité? il a dépassé son but, il ne l'a pas atteint; il n*a enfanté que des chimères sans intérêt pour notre âme. A-t-il été trop humain, trop réel, trop nuT il est resté en deçà de son but ; il ne l'a donc pas atteint davantage.
L'illusion est si peu le but de l'art, qu'elle peut être complète et n'avoir aucun charme. Ainsi, dans l'intérêt de l'illusion, on a mis au théâtre un grand soin dans ces derniers temps à la vérité historique du costume. A la bonne heure; mais ce n'est pas là ce qui importe. Quand vous auriez retrouvé et prêté à l'acteur qui joue le rôle de Brutus le costume que porta jadis le héros romain, le poignard même dont il frappa César, cela toucherait assez médiocrement les vrais connaisseurs. Il y a plus : lorsque l'illusion va trop loin, le sentiment de l'art disparaît pour faire place à un sentiment purement naturel, quelquefois insupportable. Si je croyais qu'Iphigénie est en effet sur le point d'être immolée par son père à vingt pas de moi, je sortirais de la salle en frémissant d'horreur. Si l'Ariane que je vois et que j'entends était la vraie Ariane qui va être trahie par sa sœur, à cette scène pathétique où la pauvre femme, qui déjà se sent moins aimée, demande qui donc lui ravit le cœur jadis si tendre de Thésée, je ferais comme ce jeune Anglais qui s'écriait en sanglotant et en s'efTorçant de s'élancer sur le théâtre : « C'est Phèdre, c'est Phèdre, » comme s'il eût voulu avertir et sauver Ariane !
Mais, dit-on, le but du poète n'est-il pas d'exciter la pitié et la terreur? Oui, mais d'abord en une certaine mesure; ensuite il doit y mêler quelque autre sentiment qui tempère ceux-là ou les fa^se servir à une autre fin. Si celle de l'art dramatique était seulement d'exciter au plus haut degré la pitié et la terreur, l'art serait le iival impuissant de la nature. Tous les malheurs représentés à la scène sont bien languissants devant ceux dont nous pouvons tous les jours nous donner le triste spectacle. Le premier hôpital est plus rempli de pitié et de terreur que tous les théâties du monde. Que doit faire le poète dans la théorie que nous combattons? Transporter à la scène la réalité le plus possible, et nous émouvoir fortement en ébranlant nos sens par la vue de douleurs affreuses. Le grand ressort du pathétique serait alors la représentation de la mort, surtout celle du dernier supplice. Tout au contraire, c'en est fait de l'art dès que la sensibilité est trop excitée. Pour reprendre un exemple que nous avons déjà employé, qui constitue la beauté d'une tempête, d'un naufrage? qui nous attache à ces grandes scènes de la.nature? Ce n'est certes pas la pitié et la terreur : cessentiments poignants et déchiraoti aoui éloigaeraieiit bien plutôt II faut
itne émotion toute différente de celles-là^ et qui en triomphe, pour nous retenir sur le rivage ; cette émotion, c'est le pur sentiment du beau et du sublime, excité et entretenu par la grandeur du spectacle, par la vaste étendue de la mer, le roulis des vagues écumantes, le bruit imposant du tonnerre. Mais songeons-nous un seul instant qu'il y a là des malheureux qui souffrent et qui peut-être vont périr? Dès là ce spectacle nous devient insupportable. Il en est ainsi de Tart : quelques sentiments qu'il se propose d'exciter en nous, ils doivent toujours être tempérés et dominés par celui du beau. Produit-il seulement la pitié ou la terreur physique, il révolte, il ne charme plus; il manque l'effet qui lui appartient pour un effet étranger et vulgaire.
Par ce même motif, je ne puis accepter sans réserve une autre théorie qui , confondant le sentiment du beau avec le sentiment moral et religieux, met l'art au service de la religion et de la morale, et lui donne pour but de ûous rendre meilleurs et de nous élever à Dieu. Il y a ici une distinction essentielle à (aire. Si toute beauté couvre une beauté morale, si l'idéal monte sans cesse vers l'infini, l'art qui exprimo la beauté idéale épure Tàme en l'élevant vers l'infini , c'est-àdire vers Dieu. L'art produit donc le perfectionnement de Tàme, mais il le produit indirectement. Le philosophe qui recherche les effets et les causes sait quel est le dernier principe du beau, et ses effets certains, bien qu'éloignés. Mais l'artiste est avant tout un artiste; ce qui l'anime est le sentiment du beau ; ce qu'il veut faire passer dans l'ftme du spectateur, c'est le même sentiment qui remplit la sienne. Il se confie à la vertu de^la beauté; il la fortifie de toute la puissance, de tout le charme de l'idéal; c'est à elle ensuite de faire son œuvre; l'artiste ti fait la sienne, quand il a procuré à quelques ftmes d'élite le sentiment exquis de la beauté. Ce sentiment pur et désintéressé est un noble allié du sentiment moral et du sentiment religieux ; il les réveille , les entretient, les développe , mais c'est un sentiment distinct et spécial. De même , l'art, fondé sur ce sentiment, qui s'en inspire et qui le répand, est à son tour un pouvoir indépendant. Il s'associe naturellement à tout ce qui grandit l'âme, à la morale et à la religion ; mais il ne relève que de lui-même.
Par leur objet, tous les arts sont égaux; tous ne sont arts que parce qu'ils expriment l'invisible. On ne peut trop le répéter, l'expression est la loi suprême de l'art. La chose à exprimer est toujours la même : c'est l'idée, c'est l'esprit, c'est l'âme, c'est l'invisible, c'est rinfini. Mais, comme il s'agit d'exprimer cette seule et même chose en s'adressant aux sens qui sont divers, la différence des sens divise l'art en des arts différents.
Semblables par leur but commun, tous les arts diffèrent par les effets particuliers qu'ils produisent, et par les procédés qu'ils emploient. Ils ne gagnent rien à échanger leurs moyens et à ôter les limites qui les séparent. Je m'incline devant l'autorité de l'antiquité ; mais, peut-être . faute d'habitude et par un reste de préjugé, j'ai quelque peine à me
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représehter ateo plaisir des statues composédé de plusieurs métaui, surtout des statues peintes. Sans prétendre que la sculpture n'ait pas jusqu'à un certain point son coloris, celui d'une matiôre parfaitement pure, celui surtout que la main du temps lui imprime, malgré toutes les séductions d'un grand talent contemporain, je goûte peu, ]e l'avoue^ cet artifice qui s'efforce de donner au marbre la morbidezza de là peinture. La sculpture est une Muse austère ; elle a ses grâces à elle,, mais qui ne sont celles d'aucun autre art. La vie de la couleur lui doit demeurer étrangère : il ne resterait plus qu'à vouloir lui communiquer le mouvement de la poésie et le vague de la musique 1 Et celle^^ci que gagnera-t-elle à viser au pittoresque , quand son domaine propre est le pathétique? Donnez au plus savant symphoniste une tempête à rendre. Rien de plus facile à imiter que le sifflement des vents et le bruit dU tonnerre. Mais par quelles combinaisons d*harmonie fera-t-il pahdtré aux yeux la lueur des éclairs déchirant tout à coup le voile delà nuit, et ce qu'il y a de plus formidable dans la tempête^ lé mouvement des flots qui tantôt s'élèvent comme une montagne, tantôt s'abaissent et semblent se précipiter dans des abîmes sans fond? Si l'auditeur n'est pas averti du sujet, il ne le soupçonnera jamais, et je défie qu'il dis-^ tingue une tempête d'une bataille. En dépit de la science et du génie, des sons ne peuvent peindre des formes. La musique bien conseillée se gardera de lutter contre l'impossible ; elle n'entreprendra pas d'expH« mer le soulèvement et la chute des vagues, et d'autres phénomènes semblables ; elle fera mieux : avec des sons elle fera passer dans notre âme les sentiments qui se succèdent en nous pendant les scènes diverses de la tempête. C'est ainsi qu'Haydn deviendra le rival, le vainqueUf même du peintre, parce qu'il a été donné à la musique de remuer et d'ébranler l'âme plus profondément encore que la peinture.
Depuis le Laocoon de Lessing, il n'est plus permis de répéter, sàn^ de grandes réserves, l'axiome fameux: Ut pictUra poesiSj ou du moitié il est bien certain que la peinture ne peut pas tout ce que peut la poésie. Tout le monde admire le portrait de la Renommée tracé par Virgile; mais qu'Un peintre s'avise de réaliser cette figure symbolique ; qu'il nous représente un monstre énorme avec cent yeut) cent bouches et cent oreilles, qui des pieds touche la terre et cache sa têtd dans les cieux, une pareille figure pourra bien être ridicule.
Ainsi les arts ont un but commun et des moyens entièrement différents. De là les règles générales commune^ à tous, et les règles particulières à chacun d'eux. Nous n'avons ni le temps ni le droit d'entrer à cet égard dans aUcun détail. Nous nous bornons à rappeler que la grande loi qui domine toutes les autres est celle de l'expression. Toute œuvre d'art qui a'éiprlme pas une idée ne signiâe rien, il faut qu'en s'adressant à tel ou tel sens, elle pénètre jusqu'à Tesprit, jusqu'à l'âme, et y porte une pensée, un sentiment capable de la toucher on de l'élever. De cette règle fondamentale dérivent toutes les autres , par exemple celle qjaé l'on McoàidUtidd safls (Sesse et avec taût de tâisoUf
COUSIN. âtd
2a eompoâitioit. G*ést là qtié â'àppliqiiè pàftîdidierèmeÂt le précepte de runitô et de k tariété. Mais, en disant ceià^ on n'a rien dit tant ^'on n'a pas dêtenniné la nature de runité dont on teut parler < La Traie unité, C'est l'unité d'eipression, et la ?ariété n*est faite qi^e pour répandre sur l'œUvré entière l'Idée oii le sentiment unique qu'elle doit exprimer. Il est inutile défaite remarquer au'entre la composition ainsi entendue, et ce qu'on tioMmè souvent amsi, comme la symétrie et l'arrangeniëïit déâ paires selon des i^ègles artificielles, il y a un àblmô. La vr^é Cotnpositiôii est le moyen le plus puissant d*eir pression.
Totis les arts Vrais sont expressifs, mais ils le sont diversementé Prenez U niiisique; c'est l'art sans contredit le plus pénétrant, le plu9 intime. Il y a physiquement et moralement entre un son et l'&me un rapport merveilleux. Il semble que l'âme est un écho où le son prenâ une puissance nouvelle. On raconte de la musique ancienne des choses extraoï^dinâires. Et il né faut pas croire que la grandeur des effets Stippose ici des moyens très-compliqués. Non, moins la musique lui de bruit, et plus elle touché. iDonnez quelques notes à Pergolèse f donnéz-lui aussi quelques voix pures et suaves, et il vous ravit jusqu'au ciel, il vous emporte dans les espaces de l'infini^ il vous plonge dans d'ineffables rêveries. Le pouvoir propre de la musique est d'ouvrir à rimagination une carrière sans limites, de se prêter avec une souplesse étonnante à toutes les dispositions de chacun ^ d'irriter ou de bercer, aux sons de la plus simple mélodie^ nos sentiments aecoutumés, nos affections favorites. Sous ce rapport; la musique est ub art sans iivàl : elle n^est pourtant pas le premier des arts.
La musique paye la rançon du pouvoir immense qui lui a été dmmé} elle éveille plus que tout autre art le sentiment de l'inânii parce qu'eUe est vague, obseuré^ indéterminée dans ses effets. Ëile est juste l'arl opposé à k Sculpture, qui porte moins vers l'infini, parce que tout «d elle eât arrêté avec la dernière précision. Telle est la force et en même temps là fàiblësàe de la musique; elle exprime tout et elle n'exprime rien en partiôulier. ta sculpture, au contraire, ne tait guère rêver, car elle réprésente nettement ieûé chose et non pas telle autre. La musique ne peint pas, elle touche; elle met en mouvement l'imagination, non celle qui reproduit des images mais celle qui fait battre le cœur, car il est l^surde dé borner l'imagination a l'einpire des images* Le cosur Une fois ému ébranle tout le reste; c'est ainsi que la musique peut indirectement et jusqu'à un certain point susciter des images et des idées; mais sa puissance directe et naturelle n'est ni sur l'imagination représentative ni sur l'intelligence; elle est sur le cœur : c'est un asSe2 bel avantage.
Le domaine de la musique est le sentiment, mais là même son pou* Toir est plus profond qu'étendu, et si elle exprime certains sentiment<i avec une force incomparable, elle n'en exprime qu'un fort petit nombre. Par voie d'aâsôdatiôn, (die peut les réveiller tous, mais directe-
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ment elle en produit très-peu, et encore les plus simples et les plus élémentaires, la tristesse et la joie avec leurs mille nuances. Demandez à la musique d'exprimer la magnanimité, la résolution vertueuse, et d'autres sentiments de ce genre, elle en est aussi incapable que de peindre un lac ou une montagne. Elle s'y prend comme elle peut; elle emploie le large, le rapide, le fort, le doux, etc., mais c'est à l'imagination à faire le reste, et l'imagination ne fait que ce qui lui plaît. Sous la même mesure, celui-ci met une montagne et celui-là l'océan ; le guerrier y puise des inspirations héroïques, le solitaire des inspirations religieuses. Sans doute les paroles déterminent l'expression musicale, mais le mérite alors est à la parole, non. à la musique ; et quelquefois la parole imprime à la musique une précision qui la tue et lui ôte ses effets propres, le vague , l'obscurité, la monotonie, mais aussi l'ampleur et la profondeur, j'allais presque dire l'infinitude. Je n'admets nullement cette fameuse définition du chant : une déclamation notée. Une simple déclamation bien accentuée est assurément préférable à des accompagnements étourdissants; mais il faut laisser à la musique son caractère, et ne lui enlever ni ses défauts ni ses avan* tages. Il ne faut pas surtout la détourner de son objet et lui demander ce qu'elle ne saurait donner. Elle n'est pas faite pour exprimer des sentiments compliqués et factices, 6]ll terrestres et vulgaires. Son charme singulier est d'élever l'âme vers l'infini. Elle s'allie donc naturellement à la religion, surtout à cette religion de l'infini qui est en même temps la religion du cœur; elle excelle à transporter aux pieds de l'éternelle miséricorde l'âme tremblante sur les ailes du repentir, de l'espérance et de l'amour. Heureux ceux qui, à Rome^ au Vatican, dans les solennités du culte catholique, ont entendu les mélodies de Léo, de Durante, de Pergolèse sur le vieux texte consacré 1 Ils ont un moment entrevu le ciel, et leur âme a pu y monter sans distinction de rang, de pays, de croyance même, par ces degrés invisibles et mystérieux, composés pour ainsi dire de tous les sentiments simples, naturels, universels, qui sur tous les points de la terre tirent du sein de la créature humaine un soupir vers un autre monde t Entre la sculpture et la musique, ces deux extrêmes opposés, est la peinture, presque aussi précise que l'une, presque aussi touchante que l'autre. Comme la sculpture, elle marque les formes visibles des objets, mais en y ajoutant la vie; comme la musique, elle exprime les sentiments les plus profonds de l'âme, et elle les exprime tous. Ditesmoi quel est le sentiment qui ne soit pas sur la palette du peintre? Il a la nature entière à sa disposition, le monde physique et le monde moral, un cimetière, un paysage, un coucher de soleil, l'océan, les grandes scènes de la vie civile et religieuse, tous les êtres de la création, par-dessus tout le visage de Thomme, et son regard, ce vivant miroir de ce qui se passe dans l'âme. Plus pathétique que la sculpture, plus claire que la musique , la peinture s^élève, selon nous, au-de^us de toutes deux, parce qu'elle exprime davantage la beauté sous toutes
ses formes j Tâme humaine. dans toute la richesse et la ?ariëtô de ses
sentiments.
Mais i!artpar excellence, celui qui surpasse tous les autres, paroa qu'il est incomparablement le plus expressif, c'est la poésie.
La parole est Tinstrument de la poésie; la poési» la façonne à son usage et l'idéalise pour lui faire exprimer la beauté idéale. Elle lui donne le charme et la puissance de la mesure; elle en fait quelque chose d'intermédiaire entre la voix ordinaire et la musique, quelque chose à la fois de matériel et d'immatériel , de fini., de clair et de précis, comme les contours et les formes les plus arrêtées , de vivant et d'animé comme la couleur, de pathétique et d'infini comme le son. Le mot en lui-mftme, surtout le mot choisi et transfiguré par la poésie, est le symbole le plus énergique et le plus universel. Armée de ce talisman qu'elle a fait pour elle, la poésie réfléchit toutes les images du monde sensible, comme la sculpture et la peinture; elle réfléchit le sentiment comme la peinture et la musique, avec toutes ses variétés, que la musique n'atteint pas, et dans leur succession rapide que ne peut suivre la peinture, aussi arrêtée et immobile que la sculpture; et elle n'exprime pas seulement tout cela, elle exprime ce qui est inaccessible à tout autre art, je veux dire la pensée, entièrement séparée des sens et même du sentiment, la pensée qui n'a pas de formes, la pensée qui n'a pas de couleur, la pensée qui ne laisse échapper aucun son, qui ne se manifeste dans aucun regard , la pensée dans son vol le plus sublime, dans son abstraction la plus raffinée.
Songez-y. Quel monde d'images, de sentiments, de pensées à la fois distinctes et confuses, suscite en vous ce seul mot : la patrie! et cet autre mot, bref et immense : Dieu! Quoi de plus clair et tout ensemble de plus profond et de plus vaste!
Dites à l'architecte, au sculpteur, au peintre, au musicien même, d'évoquer ainsi d'un seul coup toutes les puissances de la nature et de rftme ! Ils ne le peuvent , et par là ils reconnaissent la supériorité de la parole et de la poésie.
Ils la proclament eux-mêmes, car ils prennent la poésie pour la mesure de la beauté de leurs œuvres ; ils les estiment à proportion qu'elles se rapprochent davantage de l'idéal poétique. Et le genre humain fait comme les artistes : Quelle poésie! s'écrie -t-on, à la vue d'un beau tableau, d'une noble mélodie, d'un statue vivante et expressive. Ce n'est pas là une comparaison arbitraire , c'est un jugement naturel qui fait de la poésie le type de la perfection de tous les arts, l'art par excellence, qui comprend tous les autres, auquel tous aspirent, auquel nul ne peut atteindre.
Et cela ne veut pas dire que les arts doivent imiter servilement la poésie, et copier ses chefs-d'œuvre; loin de là, quand ils le tentent, la plupart du temps ils s'égarent, ils perdent leur propre génie, sans dérober celui de la poésie. Mais la poésie bâtit à son gré des palais et des temples comme l'architecture; elle les fait simples ou magnifiques;
DIX-NEUVIÈMK SIÈCLE.
tpus les ordres lui obéissent ainsi que tous I^ systèmes; les difféienfai ftges de Tart lui sont égaux; elle reproduit , sMl lui plaît, le clq.ssiquâ ou le gothique, le be^u ou le sublime, le mesuré ou Tin^ni. Lessing a pu comparer, avec la justesse la plus exquise, Homère au plus p^r^ait sculpteur, tant les formes que ce ciseau menreillei^ donne k tpu^ )es êtres sont déterminées ayec netteté 1 Et quel pe|n|re aussi qii'Hpm^re, et, dans un genre différent, le Dante I La musique sçulfi a quçlqufl cbose de plus pénétrant que la poésie, mais elle est vagufl, ^Hf §st J)0fi née, elle est fugitive. Outre sa netteté, sa yariété, S4 durent 1§ po^9 % aussi les plus patbéfiques accents. Rappelez-rvous |es paroles qu9 Prin^ laisse tomber aux pieds d'Acbille en lui redeman^fint le e^ayrp d§ son fils, plus d'un vers de Virgile, des scènes entières 4u Qi4 i$ d§ Polyeucte, la prière d'Efther agenouillée devant Pieu, lp§ çHictJif^ d'Estbcr et d'Athalie. Dans le cbant célèbre de Pergolè^f , SMf^l mater 4Qlorosaf on peut demander ce qui émeut le plu^ 49 ^^ ^^f sique ou des paroles. Le Dies irœ^ dies illa, récité seulei^e^t» 99l déjà de Telfet le plus terrible. Dans ces paroles forq^id^lon, ^qs leg coups portent, pour ainsi dire; chaque mot renferme un sentimenl distinct, une idée ^ la fois profonde et détenniné^. L'ii^tQlligepQç avance à chaque pas» et le cosur s'élance à sa suite. Li^ parole l^^u» maine, idéalisée par la poésie , a la profondeur et l'éclat 4e U nota musicale ; et elle est lumineuse autant que pathétique ; elle parle 4 l'esprit comme au cœur; elle est en cela inimitable, unique, qu'elle rassemble en elle tous les exti'êq^es et tous ]^s contrai]?e§, dfina uns harmonie qui redouble leur effet , et où tour i tour p^raisseiit ot se développent toutes les images, tous les sentiments, toutes las idiôe9, toutes les facultés humaine^, toi^s Iqs replis de Tâme, tpiis les faeetf des choses, tous les mondes réels et tous les ifiondes intelligiblefi