SUR LE CARACTÈRE DES FRANKS. — LETTRE VI
Les Frank» n'étaient point un peuple, mais une confédération de peuplades anciennement distinctes, différant même d'origine, bien que toutes appartinssent à la race tudesque ou germanique. En effet, les unes te rattachaient à la branche occidentale et septentrionale de cette grande race, à celle dont l'idiome originel a produit les dialectes et les patois du bas-allemand ; les autres étaient issues de la branche centrale, dont l'idiome primitif, adouci et un peu mélangé, est aujourd'hui la langue littéraire de l'Allemagne. Formée, comme les ligues germaniques les plus anciennement connues, de tribus dominantes ou sujettes, la ligue des Franks, au moment où elle entra en lutte avec la puissance romaine, étendait son empire sur les côtes de la mer du Nord, depuis l'embouchure de l'Elbe jusqu'à celle du Rhin, et sur la rive droite de ce dernier fleuve, à peu près jusqu'à l'endroit où le Mein s'y jette. A l'est et au sud, Tassociation franke confinait avec les associations rivales des Saxons et des Alamans. Mais il est impossible de fixer la limite de leur territoire respectif. D'ailleurs, ces liioi* *
tes variaient souvent au gré des chances de la guerre ou de l'inconstance naturelle aux Barbares; et des populations entières, soit de bon gré, soit par contrainte^ passaient alternativement d-une confédération dans l'autre.
Les écrivains modernes s'accordent à donner au nom des Frariks la signification d'hommes libres; mais aucun témoignage ancien, aucune preuve tirée deà racines de Tidiome germanique ne les y autorisent. Cette opinion, née du défaut de critique, et propagée par La vanité nationale, tombe dès qu'on examine historiquement les différentes siguifications du nom dont le nôtre est dérivé, et qui, dans notre langue actuelle, exprime tant de qualités diverses. C'est depuis la conquête de la Gaule , et par suite de la haute position sociale acquise dans ce pays par les hommes de race franke, que leur vieille dénomination prit un sens correspondant à toutes les qualités que possédait ou prétendait posséder la noblesse du moyen âge, comme la liberté, la résolution^ la loyauté, la véracité, etc. Au treizième siècle, le mot franc exprimait tout ensemble la richesse, le pouvoir et Timportance politique; on Topposait à chétif, c'est-à-dire pauvre et de basse condition. Mais cette idée de supériorité, non plus que celle d'indépendance, transportée de la langue française dans les autres langues de l'Europe, n'a rien de commun avec la signification primitive du mot tudesque.
Soit qu'on l'écrivit avec ou sans l'n euphonique , frak ou frankj comme le latin ferox, voulait dire /îer, intrépide j féroce K L'on sait que la férocité n'était point regardée comme une tache dans le carac tère des guerriers germains; et cette remarque peut s'appHquer aux Franks d'une manière spéciale; car il paraît que, dès la formation de leur ligue, affihés au culte d'Odin, ils partageaient la frénésie belliqueuse des sectateurs de cette religion. Dans son principe, leur confédération dérivait, non de l'affranchissement d'un grand nombre de tribus, mais de la prépondérance, et probablement de la tyrannie de quelques-unes. 11 n'y avait donc pas lieu pour la communauté de se pruclamer indépendante; mais elle pouvait annoncer, et c'est cequ*à mon avis elle se proposa en adoptant un nom collectif, qu'elle était une société de braves résolus à se montrer devant l'ennemi sans peur et sans miséricorde.
Les guerres des Franks contre' les Romains, depuis le nJîlieudu troisième siècle, ne furent point des guerres défensives. Dans ses entreprises militaires, la confédération avait un double but, celui de gagner du terrain aux dépens de l'empire, et celui de s'enrichir par le pillage des provinces limitrophes. Sa première conquête fut celle de la grande île du Rhin qu'on nommait l'Ile des Bataves. Il est évident qu'ell nourrissait le projet de s'emparer de la rive gauche du fleuve^ et de
1. On trouve dans de très-anciens glossaires, Franai a feritate dtca*. Frechf en allemand moderne, signifie hardi, téméraire; vrang, en hollandais^ veut dire âpre, rude. (Augustin Thierry.)
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conquérir le nord de la Gaule. Animés par de petits succès et par les relations de leurs espions ou de leurs coureurs, à la poursuite de ce dessein gigantesque, les Franks suppléaient à la faiblesse de leurs moyens d'attaque par une activité infatigable. Chaque année ils lan* çaient de l'autre côté du Rhin des bandes de jeunes fanatiques dont l'imagination s'était enflammée au récit des exploits d'Odin et des plaisirs qui attendaient les braves dans les salles du palais des morts. Peu de ces enfants perdus repassaient le fleuve. Souvent leurs incursions, qu'elles fussent avouées ou désavouées par les chefs de leurs tribus, étaient cruellement punies, et les légions romaines venaient mettre à feu et à sang la rive germanique du Rhin; mais, dès que le fleuve était gelé, les passages et l'agression recommençaient. S'il arrivait que les postes militaires fussent dégarnis par les mouvements de troupes qui avaient lieu d'une frontière de Pempire à l'autre, toute la confédération, chefs, hommes faits et jeunes gens, se levait en armes pour faire une trouée et détruire les forteresses qui protégeaient la rive romaine. Cest à Taide de pareilles tentatives, bien des fois réité- Tées, que s'accomplit enfin, dans la dernière moitié du cinquième siècle, la conquête du nord de la Gaule par une portion de la ligue des Franks. Parmi les tribus dont se composait la confédération franke, un certain nombre se trouvaient placées plus avantageusement que les autres pour l'invasion du territoire gaulois. C'étaient les plus occidentales, celles qui habitaient les dunes voisines de l'embouchure du Rhin. De ce côté, la frontière romaine n'était garantie par aucun obstacle naturel ; les forteresses étaient bien moins nombreuses que vers le cours du haut Rhin; et le pa^s, coupé de marécages et de vastes forêts, offrait un terrain aussi peu propre aux manœuvres des troupes régulières qu'il était favorable aux courses aventureuses des bandes germaniques. C'e^ en effet près de l'embouchure du Rhin que sa rive gauche fut la première envahie d'une manière durable, et que les incursions des Franks eurent un résultat fixe, celui d'un établissement territorial qui s'agrandit de proche en proche. Le nouveau rôle que jouèrent dès lors, comme conquérants territoriaux, les Franks de la contrée maritime, leur fit prendre un ascendant marqué sur le reste de la confédération. Soit par influence, soit par force, ils devinrent population dominante, et leur principale tribu, celle qui habitait, vers les bouches de TTssel, le territoire appelé Salilandy ou pays de Sale, devint la tête de toutes les autres. Les Saliskes, ou Saliens, furent regardés comme les plus nobles d'entre les Franks ; et ce tut dans une famille salienne, celle des MerowingSy ou enfants de Merowig, que la confédération prit ses rois, lorsqu'elle eut le besoin d'en créer*.
1. II est pro^le oue le nom de Merotoings ou Méirovingiens est d'une date anténeure à l'existence de Merowig ou Mérovée, successeur de Glodion. Ce nom parait avoir appartenu à une ancienne famille extrêmement nombreuse, et dont les membres 4tftttnt r^Muidns sur
AttÔUStlN IBÎEÎIRY. iSd
te premier de ces rois, dont Thistoire constate rèxlstenee p«r des faits positifs, est Chlodio; car Faramond, fils de Markomir, quoique son nom soit bien germanique et son règne possible, ne figure pas dans les bistoires les plus dignes de foi. C'est au nom de Chlodio que se rattachèrent, dans les temps postérieurs, tous les souvenirs de la conquête. On lui attribuait à la fois l'honneur d*être entré le premier sur le territoire des Gaules et celui d'avoir porté jusqu'au bord de la Somme la domination des Franks. Ainsi Ton personnifiait en quelque sorte les Tictoires obtenues par une succession de chefs dont les noms demeuraient dans l'oubli, et Ton concentrait sur quelques années des progrès qui avaient dû être fort lents, et mêlés de beaucoup de traverses. Voici de quelle manière ces événements sont présentés par un his^ torien très-postérieur, il est vrai, plein de fables, mais qui paraît être l'écho fidèle d'anciennes traditions populaires.
« Les éclaireurs revinrent et rapportèrent que la Gaule était la plus « noble des régions, remplie de toute espèce de biens, plantée de « forêts d'arbres fruitiers ; que c'était une terre fertile, propre à tout « ce qui peut subvenir aux besoins des hommes. Animés par un tel « récit, les Franks prennent les armes et s'encouragent, et, pour se « venger des injures qu'ils avaient eu à souffrir des Romains, ils ai- «( guisent leurs épées et leurs cœurs; ils s'excitent les uns les autres « par des défis et des moqueries à ne plus fuir devant les Romains, H mais à les exterminer. En ces jours-là les Romains habitaient de- « puis le fleuve du Rhin jusqu'au fleuve de la Loire; et depuis le « fleuve de la Loire jusque vers l'Espagne dominaient les Goths ; les « Burgondes, qui étaient aiiens comme eux, habitaient de l'autre « côté du Rhône. Le roi Chlodio ayant donc envoyé ses coureurs juS' m qu'à la ville de Cambrai, lui-môme passa bientôt après le Rhin « avec une grande armée. Entré dans la forêt Charbonnière, il prit K la cité de Tournai et de là s'avança jusqu'à Cambrai. Il y résida « quelque temps et donna ordre que tous les Romains qui s'y trou- « valent fussent mis à mort par Tépée. Gardant cette ville, il s'avança c plus loin et s'empara du pays jusqu'à la rivière de Somme *....»
Ce qu'il y a de plus curieux dans cette narration, c'est qu'elle re< trace d'une manière assez vive le caractère de barbarie empreint dans cette guerre, où les envahisseurs joignaient à l'ardeur du pillage la haine nationale et une sorte de haine religieuse. Tout né se passa pas avec une continuité de progrès si régulière ; et le terrain de la seconde province belgique fut plus d'une fois pris et repris avant de rester au pouvoir des Franks. Clodion lui-même fût battu par les légions ro-
tout le territoire des Franks saliens. On trouve même dans les doeor ments du sixième siècle des passages où il parait désigner la masse entière des tribus saliennes. {Augustin Thierry.)
1. Gesta Francorumf per Roriconem monachum. {/ScnpUn'ei rerum gaUiearum et franeiearum, t. III , p. 4.)
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maines et obligé de ramener ses troupes en désordre vers le Rliin. Le souvenir de ce combat nous a été conservé par un poëte latin du cinquième siècle*. Les Franks étaient arrivés jusqu'à un bourg appelé Helena, qu'on croit être la ville de Lens. Ils avaient placé leur camp, fermé par des chariots, sur des collines près d'une petite rivière, et se gardaient négligemment à la manière des Barbares, lorsqu'ils furent surpris par les Romains sous les ordres d'Aétius. Au moment de l'attaque ils étaient en fêtes et en danses pour le mariage d'un de leurs chefs. On entendait au loin le bruit de leurs chants, et l'on voyait la fumée dû feu où cuisaient les viandes du banquet. Tout à coup les légions débouchèrent, en files serrées et au pas de course, par une chaussée étroite et un pont de bois qui traversait la rivière. Les Barbares eurent à peine le temps de prendre leurs armes et de former leurs li« gnes. Enfoncés et obligés à la retraite, ils entassèrent pêle-mêle, sur leurs chariots, tous les apprêts de leur festin, des mets de toute espèce et de grandes marmites parées de guirlandes. Mais les voitures, avec ce qu'elles contenaient, dit le poète, et l'épousée elle-même^ blonde comme son mari y tombèrent entre les mains des vainqueurs.
La peinture que les écrivains du temps tracent des guerriers franks à cette époque, et jusque dans le sixième siècle, a quelque chose de singulièrement sauvage. Ils relevaient et rattachaient sur le sommet du front leurs cheveux d'un blond roux, qui formaient une espèce d'ai grette et retombaient par derrière en queue de cheval. Leur visage était entièrement rasé , à l'exception de deux longues moustaches qui leur tombaient de chaque côté de la bouche. Ils portaient des habits de toile serrés au corps et sur les membres avec un large ceinturon auquel pendait l'épée. Leur arme favorite était une hache à un ou deux tranchants, dont le fer était épais et acéré et le manche très court. Ils commençaient le combat en lançant de loin cette hache, soit au visage, soit contre le bouclier de l'ennemi, et rarement ils manquaient d'atteindre l'endroit précis où ils voulaient frapper.
Outre la hache, qui, de leur nom, s'appelait francisque, ils avaient une arme de trait qui leur était particulière, et que, dans leur langue, ils nommaient hang , c'est-à-dire hameçon. C'était une pique de médiocre longueur et capable de servir également de près et de loin. La pointe, longue et forte, était armée de plusieurs barbes ou crochets tranchants et recourbés. Le bois était couvert de lames de fer dans presque toute sa longueur, de manière à ne pouvoir êure brisé ni entamé à coups d'épée. Lorsque le hang s'était fiché au travers d'un bouclier, les crocs dont il était garni en rendant l'extraction impossible, il restait suspendu, balayant la terre par son extrémité ; alors le f*rank qui l'avait jeté s'élançait, et posant un pied sur le j» velot, appuyait de tout le poids de son corps et forçait l'adversaire à baisser le bras et à se dégarnir ainsi la tète et la poitrine. Quelque-