‹ Textes classiques de la littérature française: extraits des grands écrivains français avec (volume 2)Chapitre 97 sur 126 · Sidoint Apollinaire, Panégyrique de Majorien · texte numérisé non relu

Sidoint Apollinaire, Panégyrique de Majorien

fois le hang attaché au bout d*une corde servait en guise de harpon à amener tout ce qu'il atteignait Pendant qu'un des Pranks lançait le trait, son compagnon tenait la corde, puis tous deux joignaient leurs efforts, soit pour désarmer leur ennemi, soit pour l'attirer lui-môme par son vêtement ou soii armure.

Les soldats franks conservaient encore cette physionomie et cette manière de combattre un demi-siècle après la conquête, lorsque I9 roi Théodebert passa les Alpes et alla faire la guerre en Italie. La garde du roi avait seule des chevaux et portait des lances du modèle romain: le reste des troupes était à pied, et leur armure paraissait misérable. Ils n'avaient ni cuirasses, ni bottines garnies de fer ; un petit nombre portait des casques, les autres combattaient nu-tôt% Pour être moins incommodés par la chaleur, ils avaient quitté leur justaucorps de toile et gardaient seulement des culottes d'étoffe ou de cuir, qui leur descendaient jusqu'au bas des jambes. Ils n'avaient ni arc y ni fronde, ni autres armes de traits, si ce n'est le hang et la francisque *. C'est dans cet état qu'ils se mesurèrent avec plus de courage que de succès contre les troupes de l'empereur Justinien.

Quant au caractère moral qui distinguait les Franks à leur entrée en Gaule, c'était, comme je l'ai dit plus haut, celui de tous les croyants à la divinité d'Odin et aux joies sensuelles du Walhalla. Ils aimaient la guerre avec passion, comme le moyen de devenir riches dans ce monde, et, dans l'autre, convives des dieux. Les plus jeunes et les plus violents d'entre eux éprouvaient quelquefois dans le combat des accès d'extase frénétique, pendant lesquels ils paraissaient insensibles à la douleur et doués d'une puissance de vie tout à fait extraordinaire. Ils restaient debout et combattaient encore, atteints de plusieurs blessures dont la moindre eût suffi pour terrasser d'autres hommes. Une conquête exécutée par de pareilles gens dut être sanglante et accompagnée de cruautés gratuites : malheureusement les détails manquent pour en marquer les circonstances et les progrès. Cette pauvreté de documents est due en partie k la conversion des Franks au catholicisme : conversion très-populaire dans toute la Gaule et qui effaça la trace du sang versé par les nouveaux chrétiens orthodoxes. Leur nom fut rayé des légendes destinées à maudire la mémoire des meurtriers des serviteurs de Dieu; et les martyrs qu'ils avaient faits dans leur invasion furent attribués k d'autres peuples, comme les Huns ou les Vandales: mais quelques traits épars, rappro* chés par la critique et complétés par l'induction , peuvent mettre en évidence ce qu'ont voilé soit la flatterie des chroniqueurs, soit la sympathie religieuse.

1. Francisca, ce mot oui suppose le sous-entendu neuris. n'est autre que la transcription latine de Ta^Jectif teutonique frankisk. (Auguttin Thierry,)

248 DIX-NEUViftMR SiftCLFî.

SUm LA VÉRITABLE ÉPOQUE DE L'ÉTABLISSEMENT DE LA MONARCHIE. — LETTRE IX.

L'un des mots répétés le plus souvent et avec le plus d'emphase, dans les écrits et les discouis politiques, c'eçt que la monarchie française avait, en 1789, quatorze siècles d'existence. Voilà encore une de ces formules qui, avec un air de vérité, faussent de tous points notre histoire. Si Ton veut simplement dire que la série des rois de France, jointe à celle des Franks, depuis rétablissement de ces derniers en Gaule, remonte à près de quatorze siècles en arrière de nous, rien de plus vrai; mais si, confondant les époques de ces différents règnes, on reporte de siècle en siècle jusqu'au sixième tout ce que l'idée de monarchie renfermait pour nous vers 1789, on se trompe grossièrement. Il faut se garantir du prestige qu'exerce, par la vue du présent, nonseulement le mot de France, mais encore celui de royauté. Il faut que l'imagination dépouille les anciens rois des attributs de puissance dont se sont entourés leurs successeurs , et quand on écrit, comme l'abbé Dubos, sur rétablissement de la monarchie française, ne pas laisser croire qu'il s'agit d'un gouvernement semblable à celui qui portait ce nom au dix-septiëm<) et au dix-huitième siècle.

Nos historiens ont coutume de distinguer trois périodes principales dans la longue durée qu'ils accordent à l'existence de la nation française. D'abord ils posent la monarchie qui , étendue , selon eux, jusqu'aux limites de la France actuelle, est dissoute vers le dixième siècle, par la révolte des gouverneurs des provinces, qu'ils appellent grands feudataires; ensuite, ils montrent la féodalité produite par cette révolte que le temps a légitimée ; enfin ils présentent la monarchie renaissant, comme ils le disent, reprenant tous ses anciens droits et devenant aussi absolue qu'au premier jour de son établissement. Le pe^t nombre de faits épars dans les Lettres précédentes suffît pour renverser l'absurde hypothèse qui attribue à Chlodowig, ou même à Karl le Grand la royauté de Louis XIV; et quant à la féodalité, loin qu'elle soit venue morceler un empire embrassant régulièremen* toute la Gaule , c'est le système féodal qui a fourni le principe sur lequel s'est établie l'unité de territoire, élément essentiel de la monarchie dans le sens moderne de ce mot.

Il est certain que ni la conquête des Franks, ni même cette seconde conquête, opérée sous une couleur politique par les fondateurs de la dynastie Carolingienne \ ne purent opérer, entre les différente!

1. Le nom de Carlovingien, forgé pour obtenir la plus grande ressemblance possible avec celui de Mérovingien ^ est un barbarisme absurde. On l'a construit comme si le nom propre dont il dérive était Karlov et non pas Karl. En latin, Carolingi et Merovingi sont exactement conformes à l'étymolo^ie teutonique; le premier de ces mots n'aurait pas dû subir en uinçais plus de cnan^ement que l'autre, (itigustin Thierry,}

parties de la Gaule, surtout entre le nord et le midi, une véritable réunion. Elles n'eurent d'autre effet que celui de rapprocher, malgré elles, dès populations étrangères l'une à l'autre, et qui bientôt se séparèrent yiolemment. Ayant le douzième siècle, les rois établis au nord de la Loire ne parvinrent jamais à faire reconnaître, seulement pour cinquante années, leur autorité au sud de ce fleuve *. Ainsi, quand bien môme on supposerait que, dès la première invasion des Franks, une monarchie à la façon moderne s'établit dans la partie de la Gaule où ils fixèrent leur habitation, ce serait encore une chose absuinle que d'étendre cette monarchie à tous les pays qu'elle embrassa dans les siècles postériears, et à la suite d'une nouvelle conquête, plus lente et plus durable que les autres.

Cette conquête, à laquelle on pourrait donner le nom d'administrative, s'effectua dans l'intervalle du douzième siècle au dix-septième , époque où elle parut accomplie, où il n'y eut plus, dans toute l'étendue de la Gaule, qu'un roi et des magistrats révocables à sa volonté. Au temps des rois franks de la race de Glovis ou de celle de Gharlemagney lorsque ces rois envoyaient des gouverneurs de leur nation dons les provinces, surtout dans les provinces méridionales, il n'était pas raie de voir ces chefs étrangers aider, contre leur propre gouvernement^ la rébellion des indigènes. La présence d'un intérêt national, toujours hostile envers l'autorité qu'ils avaient juré de servir, excitait leur ambition, et quelquefois exerçait sur eux un entraînement irrésistible. Ils entraient dans le parti des serfs romains contre la noble race dw Franks, Edil Frankono liudi, comme elle se qualifiait dans sa langue; et, devenant les chefs de ce parti, ils lui prêtaient l'autorité de leur nom et de leur expérience militaire. Ces révoltes, qui ofi'raient le double caractère d'une insurrection nationale et d'une trahison de vassaux, se terminèrent, après des fluctuations, par le complet affran* chissement de la Gaule méridionale. De là naquit cette foule d'Ëtats indépendants qu'on vit s'élever, dans l'intervalle du neuvième au onzième siècle, entre la Loire, les Pyrénées, les Alpes, et les deux mers« Mais, lorsque ces petits États se formèrent du démembrement de la conquête franke, une opinion contraire à la plénitude et à la durée de leur indépendance, celle du vasselage territorial, régnait d'un bout à l'autre de la Gaule. Fille des anciennes mœurs germaniques appliquées à un état nouveau, à la possession, par droit de conquête, d'une immense quantité de domaines, de villages, de villes entières, cette opinion avait, par une Action bizarre, transporté à la terre elle-même toutes les obligations du guerrier qui l'avait reçue en- partage. Les j terres étaient en quelque sorte, suivant la condition de leur possesseur

1. Dans le onzième siècle, Tabbé d'un monastère français, voya» ^eant dans le comté de Toulouse, disait en plaisantant : « Maintenant |e suis aussi puissant que mon seigneur le roi de France : car personne ici ne fait plus de «as de ses erdres que des miens. » (Aug, Thierry.)

une puissance qui était le résultat des victoires germaniques. Selon le témoignage d*un contemporain, Tempereur Lodewig se défiait des Gallo-FranKs, et n'avait de confiance que dans les Germains. Lorsqu'en l'année 830 les partisans de la réconciliation entre le père et le fils proposèrent, comme moyen d'y parvenir, une assemblée générale, les malintentionnés travaillèrent pour que cette assemblée eût lieu dans une ville de la France romane : « Mais l'empereur, dit le même historien, n'était pas de cet avis ; et il obtint, selon ses désirs, que le peuple fût convoqué à Nimègue : toute la Germanie s'y rendit en grande affluence afin de lui prêter secours •. »

Peu de temps après, la Germanie elle-même, jusqu'alors si fidèle à l'empire, sépara sa cause nationale de celle des nouveaux césars. Lorsque Lodewig !•', en mourant, eut laissé la domination franke partagée entre ses trois fils, Lother, Lodewig et Karl, quoique le premier eût le titre d'empereur, les nations teutoniques s'attachèrent davantage au second, qui n'était que roi. Bientôt la question de la prééminence de l'empire sur les royaumes se débattit à main armée entre les frères ; et, dès le commencement de la guerre, les Franks orientaux, les Alamans, les Saxons et les Thuringiens prirent parti contre le Keisar *.

Réduit, en fait, au gouvernement de l'Italie, de THelvétie, de la Provence et d'une petite portion de la Gaule-Belgique, l'empereur Lother eut aussi peu de partisans sur les bords du Rhin et de l'Ëlbe que sur ceux de la Seine et de la Loire. « Sachez, mandait-il à ses frères qui le priaient de les laisser en paix chacun dans son royaume, sachez que le titre d'empereur m'a été donné par une autorité supérieure, et considérez quelle étendue de pouvoir et quelle magnificence doivent accomf>agner un pareil titre'. » Cette réponse altière était, à proprement parler, un manifeste contre l'indépendance nationale dont les peuples sentaient le besoin; ils y répondirent d'une manière terrible par cette fameuse bataille de Fontanet, près d'Auxerre, où les fils des Welskes et Hes Teutskes combattirent sous les mêmes drapeaux, pour le renversement du système politique fondé par Karl le Grand. L'espèce de recueillement religieux avec lequel l'armée des confédérés se prépara à ce combat, comme au jugement de Dieu, prouve que, dans la conviction des contemporains, il devait s'y dô< cider autre chose qu'une querelle domestique.

langue d'où il provient, il servait à désigner des peuples dont la civihsation était fort avancée. (Augustin Thierry.)

1. Vie de Louis le Pieux j dans le recueil des Histoires des Gaules et de la France.

2. C'est ainsi que les Franks orthographiaient le nom de César , qu'ils employaient pour, empereur. En allemand moderne on dit keiser, {Augustin Thierry.)

3. Nithard, Histoire des divisions entre Us fis de Louis le Débonnaire, livre II, ch. x.

Si l'unité monarchique en France dérive de la féodalité, de ce

même système provient la succession héréditaire par droit de primo* géniture. C'est la féodalité qui transformant toutes les existences eil des modes de possession territoriale, tous les .offices en des tenures, introduisit d'une manière fixe, dans Tordre politique, Théréditô, règle naturelle des successions privées, à la place de l'élection, règle naturelle de la transmission des offices publics. Le chef suprême des anciens Franks, Komng (en latin Rex) , était un magistrat ; comme magistrat il était élu, quoique toujours dans la même famille. Les chefs inférieurs, Heri-Zoghe^ Graven, Rakhen-Burgh^ (en latin Puce», Comités j Judices), étaient aussi élus. Mais quand la féodalité fut complète, quand ce ne furent plus les hommes qui régirent les hommes, mais les terres qui régirent les terres, et par celles-ci les hommes euxmêmes , chaque terre exerçant toujours ses droits par son représen*tant légitime, c'est-à-dire par le successeur légitime de son propriétaire antérieur, il n'y eut plus rien d'électif. Un domaiiSe fit le roi, comme un autre faisait le duc, le comte, le vicomte; et ainsi, fils de comte fut comte, fils de duc fut duc, fils de roi fut roi.

SUR LB DÉMEMBREMENT DE l'bMPIRE DE KARL LE GRAND *.

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