‹ Textes classiques de la littérature française extraits des grands écrivains français avec notices biographiques [etc.;] recueil servant de complément à l'Histoire de la Littérature françaiseChapitre 101 sur 347 · IPHIGÉNIE · texte numérisé non relu

IPHIGÉNIE

Mon père, Cessez de tous troubler, tous n'êtes point trahi : Quand vous commanderez, tous serez obéi. Ma vie est Totre bien ; tous Voulez le reprendre : Vos ordres sans détours pouvoient se faire entendre. D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptois l'époux que vous m'aviez promis. Je saurai, s'il le faut, victime obéissante, Tendre au fer de Calchas une tète innocente, Et, respectant le coup par vous-même ordonné, Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné. Si pourtant ce respect, si cette obéissance Paroît digne à vos yeux d'une autre récompense; Si d'une mère en pleurs tous plaignez les ennuis, J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis, Peut-être assez d'honneurs environnoient ma vie Pour ne pas souhaiter qu*elle me fût raTie, Ni qu'en me l'arrachant, un séTëre destin. Si près de ma naissance, en eût marqué la fin. Fille d'Agamemnon, c'est moi qui, la première. Seigneur, tous appelai de ce doux nom de père; C'est moi qui, si longtemps le plaisir de tos yeux, Vous ai fait de ce nom remercier les dieux, Et pour qui, tant de fois prodiguant tos caresses, Vous n'avez point du sang dédaigné les foiblesses. Hélas ! avec plaisir je me faisois conter Tous les noms des pays que vous allez domptar; Et déjà, d'Ilion présageant la conquête , D'un triomphe si beau je préparois la fête. Je ne m'attendois pas que, pour le commencer, Mon sang fût le premier que tous dussiez Terser. Non que la peur du coup dont je suis menacée Me fasse rappeler Totre bonté passée :

Ne craignez rien : mon cœur, de Totre honneur jaloux, Ne fera point rougir un père tel que tous; Et, si je n'aTob eu que ma vie à défendre, Taurois su renfermer un souvenir si tendre; Mais à mon triste sert, vous le saTez, seigneur,

Une mère, un amant, attachoient leur bonheur. Un roi digne de vous a cru voir la journée Qui devoit éclairer notre illustre hyménée ; Déjà, sûr de mon cœur à sa flamme promis. Il s'estimoit heureux : vous me Taviez perinis. Il sait votre dessein ; jugez de ses alarmes. Ma mère est devant vous ; et vous voyez ses larmes. Pardonnez aux efforts que je viens de tenter Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.

AGAMEMNON

Ma fiUe^ il est trop vrai : j'ignore pour quel crime

La colère des dieux demande une victime :

Mais ils vous ont nommée : un oracle cruel

Veut qu'ici votre sang coule sur un autel.

Pour défendre vos jours de leurs lois meurtrières,

Mon amour n'avoit pas attendu vos prières.

Je ne vous dirai point combien j'ai résisté :

Croyez-en cet amour par vous-même attesté.

Cette nuit même encore, on a pu vous le dire ,

J'avois révoqué l'ordre où Ton me fit souscrire :

Sur l'intérêt des Grecs vous l'aviez emporté.

Je vous sacrifiois mon rang, ma sûreté.

Arcas alloit du camp vous défendre l'entrée :

Les dieux n'ont pas voulu qu'il vous ait rencontrée ;

Ils ont trompé les soins d'un père infortuné

Qui protégeoit en vain ce qu'ils ont condamné.

Ne vous assurez point sur ma foible puissance :

Quel frein pourroit d'un peuple arrêter la licence.

Quand les dieux, nous livrant à son zèle indiscret,

L'affranchissent d'un joug qu'il portoit à regret?

Ma fille, il faut céder : votre heure est arrivée.

Songez bien dans quel rang vous êtes élevée :

Je vous donne un conseil qu'à peine je reçoi;

Du coup qui vous attend vous mourrez moins que moi

Montrez, en expirant, de qui vous êtes née;

Faites rougir ces dieux qui vous ont condamnée.

Allez; et que les Grecs, qui vont vous immoler,

Reconnoissent mon sang en le voyant couler.

CLTTEMNESTRE.

Vous ne démentez point une race funeste ; Oui, vous êtes le sang d'Atrée et de Thyeste : Bourreau de votre fille, il ne vous reste enfin Que d'en faire à sa mère un horrible festin. Barbare ! c'est donc là cet heureux sacrifice Que vos soins préparoient avec tant d'artifice. Quoi 1 l'horreur de souscrire à ctt ordre inhumain

N'a pas , en le traçant, arrêté votre main I

Pourquoi feindre à nos yeux une fausse tristesse ?

Pensez-Yous par des pleurs prouver votre tendresse?

Où sont-ils ces combats que vous avez rendus?

Quels flots de sang pour elle avez-vous répandus I

Quel débris parle ici de votre résistance?

Quel champ couvert de morts me condamne au silence?

Voilà par quels témoins il falloit me prouver,

ZrxxeU que votre amour a voulu la sauver.

Un oracle fatal ordonne qu'elle expire I

Un oracle dit-il tout ce qu'il semble dire ?

Le ciel^ le juste cigl, par le meurtre honoré.

Du sang de l'innocence est-il donc altéré?

Si du crime d'Hélène on punit sa famille,

Faites chercher à Sparte Hermione , sa fille :

Laissez à Mènélas racheter d'un tel prix

Sa coupable moitié dont il est trop épris.

Mais vous, quelles fureurs vous rendent sa victime?

Pourquoi vous imposer la peine de son crime?

Pourquoi, moi-même enfin me déchirant le flanc,

Payer sa folle amour du plus pur de mon sang?

Que dis-je ? Cet objet de tant de jalousie.

Cette Hélène, qui trouble et l'Europe et l'Asie,

Vous semble-t-elle un prix digne de vos exploits?

Combien nos fronts pour elle ont-ils rougi de foisl

Avant qu'un nœud fatal l'unit à votre frère,

Thésée avoit osé l'enlever à son père :

Vous savez, et Calchas mille fois vous l'a dit.

Qu'un hymen clandestin mit ce prince en son lit;

Et qu'il en eut pour gage une jeune princesse

Que sa mère a cachée au reste de la Grèce.

Mais non; l'amour d'un frère et son honneur blessé

Sont les moindres des soins dont vous êtes pressé :

Cette soif de régner que rien ne peut éteindre.

L'orgueil de voir vingt rois vous servir et vous craindr^

Tous les droits de l'empire en vos mains confiés.

Cruel I c'est à ces dieux que vous sacrifiez ;

Et, loin de repousser le coup qu'on vous prépare,

Vous voulez vous en faire un mérite barbare : .

Trop jaloux d'un pouvoir qu'on peut vous envier ^

De votre propre sang vous courez le payer ;

Et voulez, par ce prix, épouvanter Paudace

De quiconque vous peut disputer votre place.

Est-ce donc être père? Ahl toute ma raison

Cède à la cruauté de cette trahison.

Un prêtre, environné d'une foule cruelle^

Une mère, un amant, attachoient leur bonheur. Un roi digne de vous a cru voir la journée Qui devoit éclairer notre illustre hyménée ; Déjà, sûr de mon cœur à sa flamme promis. Il s'estimoit heureux : vous me Paviez perznis. Il sait votre dessein ; jugez de ses alarmes. Ma mère est devant vous ; et vous voyez ses larmes. Pardonnez aux efforts que je viens de tenter Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.

AGAMEICNON.

Ma fille, il est trop vrai : j'ignore pour quel crime

La colère des dieux demande une victime :

Mais ils vous ont nommée : un oracle cruel

Veut qu'ici votre sang coule sur un autel.

Pour défendre vos jours de leurs lois meurtrières,

Mon amour n'avoit pas attendu vos prières.

Je ne vous dirai point combien j'ai résisté :

Croyez-en cet amour par vous-même attesté.

Cette nuit même encore, on a pu vous le dire ,

J'avois révoqué l'ordre où l'on me fit souscrire :

Sur l'intérêt des Grecs vous l'aviez emporté.

Je vous sacrifiois mon rang, ma sûreté.

Arcas alloit du camp vous défendre l'entrée :

Les dieux n'ont pas voulu qu'il vous ait rencontrée ;

Ils ont trompé les soins d'un père infortuné

Qui protégeoit en vain ce qu'ils ont condamné.

Ne vous assurez point sur ma foible puissance :

Quel frein pourroit d'un peuple arrêter la licence.

Quand les dieux, nous livrant à son zèle indiscret,

L'affranchissent d'un joug qu'il portoit à regret?

Ma fille, il faut céder : votre heure est arrivée.

Songez bien dans quel rang vous êtes élevée :

Je vous donne un conseil qu'à peine je reçoi;

Du coup qui vous attend vous mourrez moins que moi.

Montrez, en expirant, de qui vous êtes née;

Faites rougir ces dieux qui vous ont condamnée.

Allez; et que les Grecs, qui vont vous immoler,

Reconnoissent mon sang en le voyant couler.

CLTTEMNESTRE.

Vous ne démentez point une race funeste ; Oui, vous êtes le sang d'Atrée et de Thyeste : Bourreau de votre fille, il ne vous reste enfin Que d'en faire à sa mère un horrible festin. Barbare ! c'est donc là cet heureux sacrifice Que vos soins préparoient avec tant d'artifice. Quoi 1 l'horreur de souscrire à ctt ordre inhumain

N'a pas , en le traçant, arrêté Totre main I

Pourquoi feindre à nos yeux une fausse tristesse?

Pensez-vous par des pleurs prouver votre tendresse?

Où sont-ils ces combats que vous avez rendus?

Quels flots de sang pour elle avez-vous répandus I

Quel débris parle ici de votre résistance?

Quel champ couvert de morts me condamne au silence?

Voilà par quels témoins il falloit me prouver,

ZmeU que votre amour a voulu la sauver.

Un oracle fatal ordonne qu'elle expire I

Un oracle dit-il tout ce qu'il semble dire ?

Le ciel, le juste cigl, par le meurtre honoré,

Du sang de l'innocence est-il donc altéré?

Si du crime d'Hélène on punit sa famille,

Faites chercher à Sparte Hermione, sa fille :

Laissez à Ménélas racheter d'un tel prix

Sa coupable moitié dont il est trop épris.

Mais vous, quelles fureurs vous rendent sa victime?

Pourquoi vous imposer la peine de son crime?

Pourquoi, moi-même enfin me déchirant le flanc,

Payer sa folle amour du plus pur de mon sang?

Que dis-je? Cet objet de tant de jalousie.

Cette Hélène, qui trouble et l'Europe et l'Asie,

Vous semble-t-elle un prix digne de vos exploits?

Combien nos fronts pour elle ont-ils rougi de foisl

Avant qu'un nœud fatal l'unit à votre frère,

Thésée avoit osé l'enlever à son père :

Vous savez, et Calchas mille fois vous l'a dit,

Qu'un hymen clandestin mit ce prince en son lit;

Et qu'il en eut pour gage une jeune princesse

Que sa mère a cachée au reste de la Grèce.

Mais non; Tamour d'un frère et son honneur blessé

Sont les moindres des soins dont vous êtes pressé :

Cette soif de régner que rien ne peut éteindre.

L'orgueil de voir vingt rois vous servir et vous craindr^^

Tous les droits de l'empire en vos mains confiés.

Cruel ! c'est à ces dieux que vous sacrifiez ;

Et, loin de repousser le coup qu'on vous prépare.

Vous voulez vous en faire un mérite barbare : .

Trop jaloux d'un pouvoir qu'on peut vous envier ,

De votre propre sang vous courez le payer ;

Et voulez, par ce prix, épouvanter Paudace

De quiconque vous peut disputer votre place.

Est-ce donc être père? Ahl toute ma raison

Cède à la cruauté de cette trahison.

Un prêtre, environné d'une foule cruelle^

I8â DIX-SËPTIËM£ SIÈCLE.

Portera sur ma fille une main criminelle, Déchirera son sein, et, d'un œil curieux, Dans son cœur palpitant consultera les dieux I Et moi; qui l'amenai triomphante, adorée, Je m'en retournerai seule et désespérée I Je verrai les chemins encor tout parfumés Des fleurs dont sous ses pas on les ayoit semés t Non, je ne l'aurai point amenée au supplice , Ou vous ferez aux Grecs un double sacrifice. Ni crainte, ni respect ne m'en peut détacher : De mes bras tout sanglants il faudra l'arracher. Aussi barbare époux qu'impitoyable père.

Venez, si tous l'osez^ la ravir à sa mère I Et vous, rentrez, ma fille, et du moins à mes lois Obéissez encor pour la dernière fois.

ScèRB Y. — A6AMEMN0N.

A de moindres fureurs je n'ai pas dû m'attendre.

Voilà, voilà les cris que je craignois d'entendre.

Heureux si, dans le trouble où flottent mes esprits,

Je n'a vois toutefois à craindre que ses cris I

Hélas 1 en m'imposant une loi si sévère.

Grands dieux,. me deviez-vous laisser un cœur de père?

ScfiNB VI. — AGAMEMNON, AGHILLB.

ACHILLB.

Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi, Seigneur; je l'ai jugé trop peu digne de foi. On dit, et sans horreur je ne puis le redire , Qu'aujourd'hui par votre ordre Iphigénie expire; Que vous-même, étouffant tout sentiment humain. Vous l'allez à Galchas livrer de votre main. On dit que, sous mon nom à Tautel appelée. Je ne l'y conduisois que pour être immolée; Et que, d'un faux hymen nous abusant tous deux, Vous voulez me charger d'un emploi si honteux. Qu'en dites-vous, seigneur? Que faut-il que j'en penpeT Ne ferez-vous pas taire un bruit qui vous offense?

AGAMEMNON

Seigneur, je ne rends point compte de mes desseins. Ma fille ignore encor mes ordres souverains; Et, quand il sera temps qu'elle en soit informée^ Vous apprendrez son sort, j'en instruirai l'armée.

Aht je sais trop le sort que vous lui réserves 1

IGAMBMNON.

Pourquoi le demander, puisque tous le savent

AGHILLB.

Pourquoi je le demande? 0 ciell le pui»-je eroire, Qu'on ose des fureurs avouer la plus noire t Vous pensez qu^ap prouvant tos desseins odieux, Je tous laisse immoler votre fille à mes yeux? Que ma foi, mon amour, mon honneur y Gonsentel

ÀGAMEMNOlf.

Mais TOUS, qui me parlez d'une voix meiiaçantei Oubliez-vous ici qui vous interrogez ?

AGHILLB.

Oubliez-vous qui j'aime, et qui vous outrages f

AOAMEtfNOlt.

Et qui vous a chargé du soin de ma fttmiUe? Ne pouf rai-je, sans vous, disposer de ma fille ? Ne suis-je plus son pèret Ëtes-vous son époux? Et ne peut-elle....

ACBILL8.

Non, elle n'est plus à feus t On ne m'abuse point par des promesses vaines ; Tant qu'un resté de sang coulera dans mes veines, Vous deviez à mon sort unir tous ses moments $ Je défendrai mes droits fondés sur vos serments. Et n'est-ce pas pour moi que vous Paves mandée t

AGAHBHNON.

Plaignez-vous donc aux dieux qui me l'ont demandée t Accusez et Galchas et le eamp tout entier, Ulysse, Ménélas, et voua tout le premier*

AGHILLB.

Moil

AGAMEHNON.

Vous, qui, de l'Asie embrassait la conquête , Querellez tous les jours le ciel, qui vous arrête ; Vous qui, vous offensant de mes justes terreurs, Avez dans tout le camp répandu vos fureurs. Mon cœur pour la sauver vous ouvroit une voie; Mais vous ne demandez, vous ne cherchez que Troie. Je vous fermois le champ où vous voulez courir : Vous le voulez, partez; sa mort va vous l'ouTrir.

AGHILLB.

Juste ciel! puis-je entendre et souffrir ce langage t Est-ce ainsi qu'au parjure on ajoute l'outrage? Moi, je Toulois partir aux dépens de ses jours?

£t que m'a fait à moi cette Troie où je cours?

Au pied de ses remparts quel intérêt m'appelle?

Pour qui^ sourd à la voix d'une mère immortelle.

Et d'un père éperdu négligeant les avis,

Vais- je y chercher la mort tant prédite à leur fils?

Jamais vaisseaux partis des rives di\ Scamandre

Aux champs thessalieas osèrent-ils descendre?

Et jamais dans Larisse un lâche ravisseur

Me vint-il enlever ou ma femme ou ma sœur?

Qu'ai-je à me plaindre ? Où sont les pertes que j'ai faites?

Je n'y vais que pour vous, barbare que vous êtes ;

Pour vous, à qui des Grecs moi seul je ne dois rien;

Vous, que j'ai fait nommer et leur chef et le mien ;

Vous, que mon bras vengeoit dans Lesbos enflammée.

Avant que vous eussiez assemblé votre armée.

Et quel fut le dessein qui nous assembla tous?

Ne courons-nous pas rendre Hélène à son époux?

Depuis quand pense -t- on qu'inutile à moi-même,

Je me laisse ravir une épouse que j'aime?

Seul, d'un honteux affront votre frère blessé

A-t-il droit de venger son amour offensé?

Votre fille me plut, je prétendis lui plaire ;

Elle est de mes serments seule dépositaire :

Content de son hymen, vaisseaux, armes, soldats,

Ma foi lui promit tout, et rien à Ménélas.

Qu'il poursuive, s'il veut, son épouse enlevé&;

Qu'il cherche une victoire à mon sang réai^rvée :

Je ne connois Priam, Hélène, ni Paris;

Je voulois votre fille, et ne pars qu'à ce prix.

▲GAMEHNON.

Fuyez donc : retournez dans votre Thessalie. Moi-même je vous rends le serment qui vous lie. Assez d'autres viendront, à mes ordres soumis, Se couvrir des lauriers qui vous furent promis; Et par d'heureux exploits forçant la destinée, Trouveront d'ilion la fatale journée.

J'entrevois vos mépris, et juge, à vos discours, Combien j'achèterois vos superbes secours. De la Grèce déjà vous vous rendez l'arbitre : Ses rois, à vous ouïr, m'ont paré d'un vain titre. Fier de votre valeur, tout, si je vous en.crcNS, Doit marcher, doit fléchir, doit trembler sous vos lois. Un bienfait reproché tint toujours lieu d'offense : Je veux moins de valeur, et plus d'obéissance. Fuyez. Je ne crains point votre impuissant courroux ; Et J3 romps tous les nœuds qui m'attachent à vous.

ACHILLE

Rendez grâce au seul nœud qui retient ma colère : D'Iphigénie encor je respecte le père.

Peut-être^ sans ce nom, le chef de tant de rois M'auroit osé braver pour la dernière fois. Je ne dis plus qu'un mot; c'est à tous de m'entendre. J'ai votre fille ensemble et ma gloire à défendre : Pour aller jusqu'au cœur que vous voulez percer, Voilà par quel chemin vos coups doivent passer.

BSTHER.

La Juive Esther a été choisie entre mille rivales pour deveuir l'épouse d'Âssuérus. Par les conseils de Mardochée^ son oncle, elle a caché au roi son origine et sa race. Fidèle au dieu d'Abraham, elle l'adore en secret ; elle a réuni autour d*elle de jeimes Israélites qu'elle instruit dans la loi du Seigneur, et au milieu desquelles elle pleure en liberté les malheurs de Jérusalem. De nouvelles infortunes menacent le peuple de Dieu. Un ennemi d'Israël, l'Amalécite Aman, a arraché au roi un édit qui voue à la mort les Juifs dispersés dans l'empire. Esther seule peut sauver ses frères. Elle se présente devant Assuérus ; elle sollicite et obtient la faveur de recevoir le roi à sa table. Aman assistera au festin. C'est en présence du persécuteur des Juifs, qu'elle se jette aux pieds du roi, lui avoue qu'elle est Juive, et implore la grâce de son peuple. Touché des larmes de la reine, éclairé sur les sinistres projets de son favori, Assuérus envoie Aman au gibet préparé pour Mardochée, retire redit de proscription, et met fin à la captivité des Juifs.

Racine a réalisé fort habilement dans Esther l'alliance, nouvelle sur la scène française, de la poésie lyrique et du drame. Les jeunes compagnes de la reine forment un chœur intéressé à l'action. Qu'elles déplorent la ruine de Sion, ou qu'elles célèbrent la fin de la captivité, leurs chants étincellent de beautés bibliques. C'est le chef-d'œuvre lyrique du dix-septième siècle.

On a relevé dans la conduite de la tragédie i' Esther

d'assez graves invraîsemblances. Mais tel est le charme du style de Racine, qu'on les oublie aisément. Jmnais le poêre n'avait parlé un langage plus pur et plus harmoiiieux,

ACTt I. ScÊHË I. -^ ESTHfiR, ÈUSK.

BSTHBR.

Est-ce toi, chère Élise? 0 jour trois fois heureuil Que béni soit le ciel qui te rend à mes vœux, Toi qui, de Benjamin comme moi descendue, Fus de mes premiers ans la compagne assidue, Et qui d'un même joug souffrant Poppression, M*aidois à soupirer les malheurs de SionI Combien ce temps encor est cher à ma mémoire! Mais toi, de ton Esther ignorois-tu la gloire ? Depuis plus de six mois que je te fais chercher. Quel climat, quel désert a donc pu te cacher?

ÉUSE.

Au bruit de votre mort justement éplorée, Du reste des humains je vivois séparée. Et de mes tristes jours n*attendois que la fia, Quand tout à coup, madame, un prophète divin : • C'est pleurer trop longtemps une mort qui Vabuse, Lève-toi, m'a-t-il dit, prends ton chemin vers Suse t Là tu verras d'Esther la pompe et les honneurs, Et sur le trône assis le sujet de tes pleurs. Rassure, ajouta-t-il, tes tribus alarmées, Sion : le jour approche où le Dieu des armées Va de son bras puissant faire éclater l'appui ; Et le cri de son peuple est monté jusqu'à lui. • Il dit : et moi, de joie et d'horreur pénétrée, Je cours. De ce palais j'ai su trouver l'entrée, 0 spectacle ! 0 triomphe admirable à mes yeux, Digne en effet du bras qui sauva nos aïeux t Le fier Assuérus couronne sa captive, Et le Persan siiperbe est au pied d'une Juive! Par quels secrets ressorts, par quel enchaînement . Le ciel a-t-il conduit ce grand événement ?

ESTHER

Peut-être on t'a conté la fameuse disgrâce De l'altière Yasthi, dont j'occupe la pkee, Lorsque le roi, contre elle en|l^m^ de dépit, La chassa de son trône, ainsi que de son lit. Mais il ne put sitôt en bannir la pensée : Yasthi régna longtemps sur son àme offensée.

Dans ses nombreux États il &llut donc chercher Quelque nouvel objet qui l'en pût détacher. De rinde à IHellespont ses esclaves coururent : Les filles de l'Egypte à Suse comparurent; Celles même du Parthe et du Scjthe indompté Y briguèrent le sceptre offert à la beauté. On m'élevoit alors, solitaire et cachée^ Sous les yeux vigilants du sage Mardochée : Tu sais combien je dois à ses heureux secours. La mort m'avoit ravi les auteurs de mes jours; Mais lui, voyant en moi la fille de son frère, Me tint lieu, chère Élise, et de père et de mère. Du triste état des Juifsjour et nuit agité, Il me tira du sein de mon obscurité ; Et, sur mes foibles mains fondant leur délivrance, Il me fit d'un empire accepter l'espérance. A ses desseins secrets, tremblante, j'obéis : Je vins; mais je cachai ma race et mon pays. Qui pourroit cependant t'eiprimer les cabales Que formoit en ces lieux ce peuple de rivales, Qui toutes, disputant un si grand intérêt, Des yeux d'Àssuérus attendoient leur arrêt ? Chacune avoit sa brigue et de puissants suffrages ; L'une d'un sang fameux vantoit les avantages ; L'autre, course parer de superbes atours, Des plus adroites mains empruntoit le secours; Et moi, pour toute brigue et pour tout artificOi De mes larmes au ciel j'offrois le sacrifice.

Enfin, on m'annonça Tordre d'Assuérus.

Devant ce fier monarque, Elise, je parus. Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes^ Il fait que tout prospère aux âmes innocentes. Tandis qu'en ses projets l'orgueilleux est trompé. De mes foibles attraits le roi parut frappé : Il m'observa longtemps dans un sombre silence ; Et le ciel, qui pour moi fit pencher la balance, Dans ce temps-là, sans doute, agissoit sur son cœur« Enfin avec des yeux où r.égnoit la douceur : « Soyez reine, » dit-il; et, dès ce moment mémo. De sa main sur mon front posa son diadème. PourcQieux faire éclater sa joie et son amour, Il combla de présents tous les grands de sa cour; Et même ses bienfaits dans toutes ses provinces ^ Invitèrent le peuple aux noces de leurs princes.

Hélas l durant ces jours de joie et de festins. Quelle étoit en secret ma honte et mes chagrins I

Esther, disois-je, Estherdans la pourpre eit assise,

La moitié de la terre à son sceptre est soumise.

Et de Jérusalem Therbe cache les murs I

Sion, repaire affreux de reptiles impurs,

Voit de son temple saint les pierres dispersées,

St du Dieu d'Israël les fêtes sont cessées I

ÉLISE

PTayez-Yous point au roi confié vos ennuis?

ESTHER

Le roi, jusqu'à ce jour, ignore qui je suis :

Celui par qui le ciel règle ma destinée

Sur ce secret encor tient ma langue enchaînée.

éusE.

Mardochée? Hé! peut-il approcher de ces lieux ?

ESTHER

Son amitié pour moi le rend ingénieux.

Absent je le consulte, et ses réponses sages

Pour venir jusqu'à moi trouvent mille passages :

Un père a moins de soin du salut de son fils.

Déjà même, déjà, par ses secrets avis,

J'ai découvert au roi les sanglantes pratiques

Que formoient contre lui deux ingrats domestiques ^

Cependant mon amour pour notre nation

A rempli ce palais de filles de Sion,

Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées,

Sous un ciel étranger comme moi transplantées.

Dans un lieu séparé de profanes témoins,

Je mets à les former mon étude et mes soins;

Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème,

Lasse de vains honneurs, et me cherchait moi-même,

Aux pieds de FÊternel je viens m'humilier.

Et goûter le plaisir de me faire oublier.

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