MARDOCHÉE
Quoi ! Lorsque vous voyez périr votre patrie, Pour quelque chose, Esther, vous comptez voUre vie 1 Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux 1 Que dis-je? votre vie, Esther, est-elle à vous? N'est-elle pas au sang dont vous êtes i£ue? N'est-elle pas à Dieu, dont vous l'avez reçue? Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas, Si pour sauver son peuple il ne vous gardoit pas. Songez-y bien : ce Dieu ne vous a pas choisie Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie^ Ni pour charmer les yeux des profanes humains : Pour un plus noble usage il réserve ses saints. S'immoler pour son nom et pour son héritage, D'un enfant d'Iara61 voilà le vrai partage : Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours I Et quel besoin son bras a-t-ii de nos secours? Que peuvent contre lui tous les rois de la terre? En vain ils s'uniroient pour lui faire la guerre : Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer ; Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer. Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble ; Il voit comme un néant tout l'univers ensemble ; Et les foibles mortels, vains jouets du trépas. Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étoient pat» S'il a permis d'Aman l'audace criminelle. Sans doute qu'il vouloit éprouver votre zèle. C'est lui qui, m'excitant à vous oser chercher, Devant moi, chère Esther, a bien voulu marcher : Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles, Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles
190 DIX-SEPTIËMB SIÈCLE.
II peut confondre Aman, il peut briser nos fers Par la plus foible main qui soit dans Tunivert 2 Et TOUS, qui n'aurez point accepté cette grâce 1 Vous périrez peut-être et toute votre race.
ESTHKR.
Allez : que tous les Juifs dans Suse répandus, A prier avec tous jour et nuit assidus, Me prêtent de leurs vœux le secours salutaire, Et pendant ces trois jours gardent un jeûne austftre. Déjà la sombre nuit a commencé son tour : Demain, quand le soleil rallumera le jour^ Ciontente de périr, s'il faut que je périsse, J'irai pour mon pays m*offrir en sacrifice. Qu'on s'éloigne un moment.
{Le chœur se retire au fond du théâtre.)
ScÂNB lY. ^ ESTHER, ÉLISE, lE CHŒOBi
ESTHBR.
^ 0 mon souYerain Roi,
Ke Yoici donc tremblante et seule devant toi I Mon père mille fois m'a dit dans mon enfance Qu'avec nous tu juras une sainte alliance, Quand, pour te faire un peuple agréable à tes yeui, II plut à ton amour de choisir nos aïeux : Même tu leur promis de ta bouche sacrée Une postérité d'éternelle durée.
Hélas ! ce peuple ingrat a méprisé ta loi; La nation chérie a violé sa foi; Elle a répudié son époux et son père.
Pour rendre A d'autres dieux un honneur adultère : Maintenant elle sert sous im maître étranger. Mais c'est peu d'être esclave, on la veut égorger : Nos superbeâ vainqueurè, Insultant à nos larmes, Imputent à leurs dieux le bonheur de leurs armes. Et veulent aujourd'hui qu'un môme coup mortel Abolisse ton nom, ton peuple, et ton autel. Ainsi donc un perfide, après tant de miraclei, Pourroit anéantir la foi de tes otâcles, Raviroit aux mortels le plus cher de tes dona^ Le Saint que tu promets et que nous attendons? Non, non, ne souffre pas que ces peuples farouches Ivres de notre sang, ferment les settlei bouches Qui dans tout Tunivers célèbrent tes bienfaits ; Et confonds tous ces dieux qui ne furent jamais. Pour tnoiy que tu retiens parmi ces infidèles,
Tu sais combien je hais leurs fêtes crimi&dlles,
Et que je mets au rang des profanations
Leur table^ leurs festins, et leurs libations;
Que même cette pompe où je suis condamnée,
Ce bandeau dont il faut que je paroisse ornée
Dans ces jours solennels à Porgueil dédiés,
Seule et dans le secret, je le foule à mes pieds ;
Qu'à ces vains ornements je préfère la cendre,
Et n'ai de goût qu'atit pleurs que tu me vois répandrtt.
J'attendois le moment marqué dans ton arrêt,
Pour oser de ton peuple embrasser Tintérôt.
Ce moment est venu : ma prompte obéissance
Va d'un roi redoutable affronter la présence.
C'est pour toi que je marche : accompagne mes pas
Devant ce fier lion qui ne te connolt p^ ;
Commande en me voyant que son courroux s'apaise.
Et prête à mes discours un charme qui lui plaise :
Les orages, les vents, les cieux te sont soumiâ ;
Tourne enfin sa fùreUr contre nos ennemis.
Agtb III. ScÈNB lY. - ASSUËRUS, ESTHER, ÀMÀN, ÉLISE.
B&TâÉR.
0 Dieu, Qonfbnds l'audacô et Tlmpostitre t Ces Juifs, dont vous voulez délivrer la nature. Que vous croyez, seigneur, le rebut des humains, D'une riche contrée autrefois souverains, Pendant qu'ils n'adoroieût que le Dieu de leurs pères, Ont vu bénir le cours de leurs destins prospères.
Ce Dieu, maître absolu de la terre et des cieux^ N^est point tel que Perreur le figure à vos yeux : L'Étemel est son nom, le monde est son ouvrage; Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage. Juge tous les mortels avec d'égales lois, Et du haut de son trôno interroge les rois. Des plus fermes Etats la chute épouvantable, Quand il veut, n'est qu'un jeu de sa main redoutable. Les Juifs à d'autres dieux osèrent s'adresser : Roi, peuples , en un jour tout se vit disperser : Sous les Assyriens leur triste servitude Devint le juste prix de leur ingratitude.
Mais, pour punir enfin nos maîtres à leur tour, Dieu fit choix de Gyrus avant qu'il vit le jour, L'appela par son nom, le promit à la terre, Le fit naître, et soudain l'arma de son tonnerre^ Brisa les fieri remparti et les portes d'airain ,
Mit des superbes rois la dépouille en sa maiD| De son temple détruit vengea sur eux Finjure : Babylone paya nos pleurs avec usure.
GyruS; par lui vainqueur^ publia ses bienfaits, Regarda notre peuple avec des yeux de paix, Nous rendit et nos lois et nos fêtes divines; Et le temple sortoit déjà de ses ruines. MaiS; de ce roi si sage héritier insensé, Son fils interrompit Touvrage commencé, Fut sourd à nos douleurs : Dieu rejeta sa race, Le retrancha lui-même, et vous mit en sa place.
Que n'espérions-nous point d'un roi si généreux! Dieu regarde en pitié son peuple malheureux, Disions-nous : un roi règne, ami de l'innocence. Partout du nouveau prince on vantoit la clémence : Les Juifs partout de joie en poussèrent des cris. Ciel! verra- t-on toujours par de cruels esprits Des princes les plus doux l'oreille environnée, Et du bonheur public la source empoisonnée ? Dans le fond de la Thrace un barbare enfanté Est venu dans ces lieux souffler la cruauté ; Un ministre ennemi de votre propre gloire...,