‹ Textes classiques de la littérature française extraits des grands écrivains français avec notices biographiques [etc.;] recueil servant de complément à l'Histoire de la Littérature françaiseChapitre 130 sur 347 · Acte II. Scène I. — CLÉANTE, LA FLÈCHE · texte numérisé non relu

Acte II. Scène I. — CLÉANTE, LA FLÈCHE

CLÉANTE. — Ah! traître que tu es, où t'es-tu donc allé fourrer? No t'avois-je pas donné ordre,...

LA FLÈCHE. — Oui , monslour, et je m'étois rendu ici pour tous attendre de pied ferme ; mais monsieur votre père, le plus mal gracieux des hommes, m*a chassé dehors malgré moi, et j'ai couru risque d'être battu.

CLÉANTE. — Gomment va notre affaire? Les choses pressent plus que jamais; et depuis que je t'ai vu, j'ai découvert que mon père est mon rival.

LA FLÈCHE. — Votro père amoureux?

CLÉANTE. — Oui ; et j'ai eu toutes les peines du monde à lui cacher le trouble où cette nouvelle m'a mis.

LA FLÈCHE. — Lui, se mêler d'aimer! De quoi diable s'avise-t-il? Se moque-t-il du monde? Et l'amour a-t-il été fait pour des gens hAtii comme lui ?

CLÉANTE. — Ha fallu, pour mes péchés, que cette passion lui soit venue en tête.

LA FLÈCHE. — Mais par quelle raison lui faire un mystère de Totre amour ?

CLÉANTE. — Pour lui donuor moins de soupçon, et me conserver, au besoin, des ouvertures plus aisées pour détourner ce mariage. Quelle réponse t'a-t-on faite?

LA FLÈCHE. — Ma fol, monsicur, ceux qui empruntent sont bien malheureux : et il faut essuyer d'étranges choses, lorsqu'on en est réduit à passer, comme vous, par des fesse-mathieux.

CLÉANTE. — L'affaire ne se fera point?

LA FLÈCHE. — Pardounez-moi. Notre maître Simon, le courtier qu'on nous a donné, homme agissant et plein de zèle, dit qu'il a fait rage pour vous, et il assure que votre seule physionomie lui a gagné le cœur. '

CLÉANTE. ^ J'aurai les quinze mille francs que je demande?

LA FLÈCHE. — Oui, mais à quelques petites conditions qu'il faudra que vous acceptiez, si vous avez dessein que les choses se fassent.

CLÉANTE. — T'a-t-il fait parler à celui qui doit prêter l'aiigent?

LA FLÈCHE. — Ah ! Vraiment, cela ne va pas de la sorte. Il apporte encore plus de soin à se cacher que vous, et ce sont des mystères bien

MOLIÈRB. fi: I

plus grands que vous ne pensez. On ne veut point du tout dire son nom ; et l'on doit aujourd'hui Taboucher avec vous dans un& maison empruntée, pour être instruit pv votre bouche de votre bien et de voire famille ; et je ne doute point que le seul nom de votre pire ne rende les choses faciles.

CLÉANTE. — Et principalement notre mère étant morte^ dont on ne peut m'ôter le bien.

LA FLÈCHE. — Voicî quolques articles qu'il a dictés lui-même à notre entremetteur, pour vous être montrés avant que de rien faire :

Supposé que le prêteur voie toutes ses sûretés j et que Vemprunteur soit majeur f et d'une famille oïl le bien soit ample, solide^ assuré^ clair et net de tout embarras, on fera une bonne et exacte obligation par-devant un notaire j le plus honnête homme qu'il se pourra, et qui, pour cet effets sera choisi par le préteur, auquel il importe h plus que Vacte soit dûment dressé.

CLÉANTB. — n n'y a rien à dire à cela.

LA FLÈCHE. — le prêteur, pour ne charger sa conscience d* aucun scrupule, prétend ne donner son argent qu*au denier dix-huitK

CLÉANTE. — Au denier dix-huit? Parbleu I voilà qui est honnête. Il n'y a pas lieu de se plaindre.

LA FLÈCHE. — Cela est vrai.

Mais, comme ledit prêteur n'a pas chei lui la somme dont il est question f et que, pour faire plaisir à Vemprunteur, il est contraint lui-même de remprunter d*un autre sur le pied du denier cinq ', il conviendra que ledit premier emprunteur paye cet intérêt, sans préjudice du reste, attendu que ce n*est que pour l'obliger que le dit prêteur s'engage à cet emprunt,

CLÉANTB. — Gomment diable I quel juif! quel Arabe est-ce là? C'est plus qu'au denier quatre».

LA FLÈCHE. — n est Vrai ; c'est ce que f ai dit \ous »vei à voir làdessus.

CLéANTE. — Que veux-tu que Je voie? J*ai besoin d'argent^ et il faut bien que je consente à tout.

LA FLÊCHB. — C'ost la réponso que j'ai faite.

CLÉANTE. — Il y a encore quelque chose?

LA FLÈCHE. — Ce u'est plus qu'un petit article.

Des quinxe'mille francs qu'on d^ande, le prêteur ne pourra eomp-

1. Prêter au denier dix-huit, c'est {^rendre un denier d'intérêt pour dix-huit deniers prêtés, ou la dix-huitième partie du capital) un peu plus de cinq et demi pour cent.

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