‹ Textes classiques de la littérature française extraits des grands écrivains français avec notices biographiques [etc.;] recueil servant de complément à l'Histoire de la Littérature françaiseChapitre 131 sur 347 · Un denier pour cinq, ou vingt pour cent · texte numérisé non relu

Un denier pour cinq, ou vingt pour cent

3. Un denier pour quatre , le quart du capital^ vingt-oinq pour cent.

ter en argent que douze mille livres; et, pour les mille écus restants, U faudra que l'emprunteur prenne les kardes^ nippesj bijoux dont ^etifuit le mémoire, et que ledit prêteur a mis, de bonne foi, au plut modique prix quHl lui a été possible,

CLÉANTE. — Que veut dire cela?

LA Fi-èGHB. — Écoutez le mémoire.

Premièremenif un lit de quatre pieds à bandes de point de Hongrie, appliquées fort proprement sur un drap de couleur d'olive, avec six chaises et la courte-pointe de même : le toutbien conditionné, et doublé d'un petit taffetas changeant rouge et bleu.

Plus, un pavillon à queue, d^une bonne serge d'Aumale rose sèche, avec le mollet et les franges de soie,

CLÉANTE. — Que veut-il que je fasse de cela? LA FLÈCHE. — Attendez.

Plus, une tenture de tapisserie des amours de Gombaudet de Mode, Plus, une grande table de bois de noyer, à douze colonnes ou pt-

{f ers tournés, qui se tire par les deux bouts, et garnie, par le dessous,

de ses six escàbelles.

CLÉANTE. — Qu'ai-je affaire, morbleu?...

LA FLÈCHE. — Donuez-vous patience.

Plus, trois gros mousquets tout garnis de nacre de perle, avec les fourchettes assortissantes^.

Plus, un fourneau de brique, avec deux cornues et trois récipients, fort utiles à ceux qui sont curieux de distiller,

CLÉANTE. — J'enrage.

LA FLÈCHE. — Doucemeut.

Plus, un luth de Bologne, garni de toutes ses cordes, ou peu s'en faut.

Plus, un trou-madame et un damier, avec un jeu de Voie, renoU' vêlé des Grecs, fort propre à passer le temps lorsque Vonn*aque faire.

Plus, une peau d'un lézard de trois pieds et demi, remplie de foin : curiosité agréable pour pendre au plancher d'une chambre.

Le tout ci-dessus mentionné, valant loyalement plus de quatre mille cinq cents livres, et rabaissé à la valeur de miUe écus, par la diseré' iion du prêteur.

CLÉANTE. — Que la peste Tétouffe avec sa discrétion, le traître, le bourreau qu*il esti A-t-on jamais parlé d'une usure semblable 7 Et n 'est- il pas content du furieux intérêt qu'il exige, sans vouloir encore m'obliger à prendre pour trois mille livres les vieux rogatons qu'il ra« masse ? Je n'aurai pas deux cents écus de tout cela ; et cependant il

1. Fourchette que Ton plantait en terre, et sur laquelle on appuyait le mousquet.

MOLIËHË. 253

Kàut bien me résoudre à consentir à ce qu*U yeut; car il est en état de me faire tout accepter, et il me tient, le scélérat, le poignard sur la gorge.

LA FLÈCHE. — Je VOUS vois^ monsieur^ ne vous en déplaise, dans le grand chemin justement que teooit Panurge pour se ruiner, prenan . argent d'avance, achetant cher, vendant à bon marché, et mangean son blé en herbe*.

CLÉÀNTE. — Que veux-tu que j'y fasse? Voilà où les jeunes gens sont réduits par la maudite avarice des pères ; et on s'étonne , après cela, que les fils souhaitent qu'ils meurent I

LA FLÈCHE. — Il faut avouerquo le vôtre animeroit contre sa vilenie le plus posé homme du monde. Je n'ai pas, Dieu merci , les inclinations fort patibulaires ; et, parmi mes confrères que je vois se mêler de beaucoup de petits commerces, je sais tirer adroitement mon épingle du jeu, et me démêler prudemment de toutes les galanteries qui sentent tant soit peu l'échelle ; mais, à vous dire vrai , il me donneroit par ses procédés, des tentations de le voler, et je croirois, en le volant, faire une action méritoire.

CLÉANTE. — Donne-moi un peu ce mémoire, que je le voie encore.

Scène U, — HARPAGON, MAÎTRE SIMON, CLÉANTE ET LA FLÈCHE, dans le fond du théâtre.

iiaItre SIMON. — Oui, monsieur, c'est un jeune homme qui a besoin d'argent; ses affaires le pressent d'en trouver, et il en passera par tout ce que vous en prescrirez.

HARPAGON. — Mais croyez-vous, maître Simon, qu'il n'y ait rien à péricliter? et savez-vous le nom, les biens et la famille de celui pour qui vous parlez?

maître SIMON. — Non. Je ne puis pas bien vous en instruire à fond et ce n'est que par aventure que Ton m'a adressé à lui ; mais vous serez de toutes dioses éclaire! par lui-même, et son homme m'a assuré que vous serez content quand vous le connoîtrez. Tout ce que je saurois vous dire, c'est que sa famille est fort riche, qu'il n'a plus de mère déjà, et qu'il s'obligera, si vous voulez, que son père mourra avant qu'il soit huit mois.

HARPAGON. — C'est quelquo chose que cela. La charité, maître Simon^ nous oblige à faire plaisir aux personnes, lorsque nous le pouvons.

MAITRE SIMON. — Gela s'entend.

LA FLÈCHE, hos, à Cléonie, reconnoistani maître Simon. — Que veut dire ceci? Notre maître Simon qui parle à votre père I

1. Rabelais, livre III, chapitre u. « Abatant bois, bruslant les grosses souches pour la vente des cendres, prenant argent d'avance, achetant cher, vendant à bon marché, et mangeant son bled en herbe. »

CLÉANTB, bas à La Flèche. — Lai auroit-on appris qui je suis? ei serois-tu pour me trahir?

MAÎTRE SIMON, o la Flècke. —Ah! ah! vous êtes bien pressés! Qui vous a dit que c'était céans? (A Harpagon.) Ce n'est pas moi, monsieur, au moins, qui leur ai découvert votre nom et votre logis ; mais, à mon avis, il n*y a pas grand mal à cela ; ce sont des personnes discrètes, et vous pouvez ici vous expliquer ensemble.

HARPAGON. — Comment?

MAtTRE SIMON, montrant Cléante, — Monsieur est la personaa qui veut vous emprunter les quinze mille livres dont je vous ai parlé.

HARPAGON. — Comment, pendard I c'est toi qui t'abandonnss à ces coupables extrémités t

CLÉANTE. — Comment, mon pèrel c'est vous qui vous portai & cea honteuses actions I

{Maitre Simon s'enfuit, et La Flèche va se cacher,)

Page 1