‹ Textes classiques de la littérature française extraits des grands écrivains français avec notices biographiques [etc.;] recueil servant de complément à l'Histoire de la Littérature françaiseChapitre 132 sur 347 · Scène IÏI. — HARPAGON, CLEANTE · texte numérisé non relu

Scène IÏI. — HARPAGON, CLEANTE

HARPAGON. — C'est toi qui te veux ruiner par des emprunts si condamnables?

CLÉANTE. — > C'est vous qui cherchez à vous enrichir par des usures si criminelles I

HARPAGON. — Oses-tu bien, après cela, paroître devant moi ?

CLÉANTB. — Osez-vous bien, après cela, vous présenter aux y^usdu monde?

HARPAGON. — N'as-tu poiut de honte, dis-moi, d'en venir à OM débauches-là, de te précipiter dans des dépenses effroyables, et de (aire une honteuse dissipation du bien que tes parents t'ont amassé «ym tant de sueurs ?

CLfiANTB. -* Ne rougissez- vous point de déshonorer votre condition par les commerces que vous faites ; de sacrifier gloire et réputatioii au désir insatiable d'entasser écu sur écu, et de renchérir, en fiait d'intérêt, sur les plus inf&mes subtilités qu'aient jamais inventées lae plus célèbres usuriers?

HARPAGON. — Ote-toi de mes yeux, coquin ; ôte-toi de mes yeuxl

CLÉANTE. — Qui est plus criminel, à votre avis, ou celui qui achète un argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont il n'a que faire?

HARPAGON. — Retire-toi, te dis-je, et ne m'échauffe pas les oreiUat. {Seul.) Je ne suis pas fâché de cette aventure \ et ce m'est un avis de tenir l'œil plus que jamais sur toutes ses actions K

1. J.-J. Rousseau, dans sa Lettre à d'Àkmbert sur les spectacles, déclare cette scène immorale : « C'est un grand vice assurément d'é^ avare et de prêter à usure; mais n'en est-ce pas un plus grand encore à un fils de voler son père, de lui manc^uer d!e respect , de lui faire \e$

I;:te III. ScèNB I. — HARPAGON, GLÉANTS, ÉLI8B VALÊR8, DAME CLAUDE, tenant un balai ji MAITRE JACQUES, LA MER- LUCHE, BRINDAVOINE,

HARPAGON. — Allons, 761162 çà tous; qu6 je vous distribue mes ordres pour tantôt, et règle à chacun son emploi. Approchée, dame Claude; commençons par vous. Bon, vous vdlà les armes à la main. Je vous commets au soin de nettoyer partout; et surtout prenez garde de ne point frotter les meubles trop fort, de peur de les user. Outre cela, je vous constitue, pendant le souper, au gouvernement des bouteilles ; et, s'il s*en écarte quelqu'une, et qu'il se qum quelque ohùaè je m'en prendrai à vous et le rabattrai sur vos gages.

MAITRE JACQUES, à part, — Châtiment politique.

HARPAGON, à dame Claude. — Allez.

Scène II — HARPAGOK, CLfiANTE, ÉLISB, VALÈRB, MAÎTRB JACQUES, BRINDAVOINE, U MERLUCHE.

HARPAGON. — Vous, Brindavoine, et vous, La Merluche, je ?ous établis daos la charge de rincer les verres et de donner à boire, mais seulement lorsque l'on aura soif, et non pas selon la coutume de certains impertinents de laquais, qui viennent provoquer les gens et les faire aviser de boire lorsqu'on n'y songe pas. Attendez qu'on vous en demande plus d'une fois, et voua ressouvenez de porter toujours beaucoup d'eau.

MAÎTRE JACQUES, à part, — Oul. Le vin pur monte à la tête.

LA MBRLUCHS. ^* Qultterons-nous nos souquenilles, monsieur?

HARPAGON. — Oui, quaud vous verrez venir les personnes ; et gardei bien de gâter vos habite.

Sius insultants reproches, et quand ee père irrité lui donne H maléiction, de répondre d'un air goguenard, qu'il n'a que faire de ses dons ? » Sans aucun doute : mais aussi Molière n'a pas entendu nous donner Cléante pour un fils vertueux. M. Saint-Marc Girardin, dans son Cours de Littérature dramatique, a réfuté la critique injuste de Rousseau. « SI je voulais dans un sermon, dépeindre l'avarice, et la rendre odieuse; si je disais que cette passion fait tout oublier, l'hoa* ncur, l'amitié, la famille ; que l'avare préfère son or à ses enfants; que ceux-ci réduits par l'avance de leur père aux plus grandes nércesbités, s'habituent bientôt à ne plus le respecter, et que cette rér volte des enfants est le châtiment de l'avarice du pore ; si je disais tout cela dans un sermon^ aui-s'en étonnerait? oui s'aviserait de prétendre qu'en parlant ainsi j encourage les enfants à oublier le respect qu'ils doivent k leurs parents ? Molière, dans la scène de V Avares qu'ac' CU3C Jean-Jacques Rousseau, n'a pas (kit autre chose que de mettre en action le sermon que j'imagine. » {Cours de Littérature dramati'- (jue^ chapitre : De* pères dans la comédie.)

CLËANTB, bat à La Flèche, — Lui &uroit-on appris qui je suis? ei serois-tu pour me trahir?

MAÎTRE SIMON, à la Flèche. —Ah! ah! vous êtes bien pressés 1 Qui vous a dit que c'était céans? {A Harpagon.) Ce n'est pas moi , monsieur, au moins, qui leur ai découvert votre nom et votre logis : mais, à mon avis, il n'y a pas grand mal à cela ; ce sont des personnes discrètes, et vous pouvez ici vous expliquer ensemble.

HARPAGON. — Comment?

MAlTRE SIMON, montrant Cléante. — Monsieur est la personne qui veut vous emprunter les quinze mille livres dont je vous ai parlé.

HARPAGON. — Comment, pendard ! c'est toi qui t'abandoniMs à oes coupables extrémités f

CLÉANTE. — Comment, mon père! c'est vous qui vous portai à ces honteuses actions I

{Maître Simon ê'mfuit, et La Flèche va se cacher»)

Page 1