‹ Textes classiques de la littérature française extraits des grands écrivains français avec notices biographiques [etc.;] recueil servant de complément à l'Histoire de la Littérature françaiseChapitre 141 sur 347 · Acte II. Scène VI. — PHILAMINTE, BÉLISE, GHRYSALE · texte numérisé non relu

Acte II. Scène VI. — PHILAMINTE, BÉLISE, GHRYSALE

MARTINE

PHILAMINTE, apercevant Martine,

Quoi! je vous vois, maraude?

Vite, sortez, friponne; allons, quittez ces lieux, Et ne vous présentez jamais devant mes yeux.

CHRTSALE, *

Tout doux.

MOUÊRE. S69

PHILAMINTB.

Non. c*en est fait.

CHRTSALB.

Hél

PHILAMINTB.

7e veui qu'elle sorte.

CHRYSALE

Mais quVt-elle dono fait, pour vouloir de la sorte?...

PHILAMINTE

Quoi ! vous la soutenez ?

CHRYSALE

En aucune façon.

PHILAMINTB.

Prenez-vous son parti contre moi?

CHRYSALE

Mon Dieu t noa.

Je ne fais seulement que demander son crime.

PHILAMINTE

Suis- je pour la cbasseï sans cause légitime?

CHRYSALE

Je ne dis pas cela^ mais il faut de nos gens....

PHILAMINTE

Non; elle sortira^ vous dis-je, de céans.

CHRYSALE

Hé bien! oui. Vous dit-on quelque chose là contre?

Je ne veux point d'obstacle aux désirs que je montre»

CHRYSALE

D'accord.

PHILAMINTE

Et vous devez ; en raisonnable époux^ Être pour moi contre elle et prendre mon courroux.

CHRYSALE

{Se tournant vers Martine.) Aussi fais-je. Oui^ ma femme avec raison vous ohasse, Coquine, et votre crime est indigne de grâce.

MARTINE

Qu'est-ce donc que j'ai fait?

CHRYSALE, hoS,

Ma foi^ je ne sais pas.

PHILAMINTB.

Elle est d'humeur encore à n'en faire aucun cas!

CHRYSAI^.

A-t-elle, pour, donner matière à votre haine, Cassé quelque miroir ou quelque porcelaine t

a70 DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

PIIILAMINTB.

Voudrois-je la chasser? et vous figurez-vous

Que, pour si peu de chose, on se mette en courroux ?

CHBTSALB.

{À Nartine . ) {A Philaminét,) Qu^est-ce à diref L'affaire est donc considérable?

PHILAHINTE.

Sans doutt. M§ voit-on femme déraisonnable?

GHRTSALB.

Est-ce qu'elle a laissé d'un esprit négligent^ Dérober quelque aiguière on quelque plat d'argent ?

PHILAHINTE.

Cela ne seroit rien.

CHRYSALE, à Mafttne, Ohl oht peste^ la belle 1 {A Philafâinte.) Quoil Favez-vous surprise & n'être psA fidèle?

PHILAHINTE.

C'est pis que tout cela.

CBRTdÀLB

Pis que tout celât

PHILJtHINTfe.

Pis.

GBKTdALB.

{A Martine,) {A PMlaminie.)

Gomment 1 diantre^ friponne! Euh! a-t-elle commis?...

PHILAlfINTE.

Elle a, d'une insolence à nulle autre pareille, Après trente leçons, insulté mon oreille Par l'impropriété d'un mot sauvage et bas, Qu'en termes déoisiû condamne Vaugelas *.

GHRTSALB.

Est-Ci là....

PHILAHINTE,

Quoil toujours^ malgré nos remontrances, Heurter le fondement de toutes les sciences., La grammaire^ qui sait régenter jusqu'aux rois,

1. Claude Favre de Vaugelas, né -en |&85, mort en 1650,* prit une part considérable à ce grand travail de dévulgarisation (pour parler somme les Précieuses)^ et de constitution définitive du langage, qui fut l'œuvre de la première moitié du dix-septième siècle. Ses Remar-quessur la langue française y publiées en 1647, furent acceptées par fa société élégante et lettrée comme des décisions sans appel. Vaugelas entra à l'Académie française lors de sa fondation, at collabora activement à la rédacUoa 4a Pi^onrmiu.

MOLIÈRB. un

£t les fait, la main haute, obéir à ses lois * 1

CHBTSilLB.

Du plus grand des forfaits je la creyois coupable.

PHILAMINTB.

Quoi ! vous ne trouvez pas ce crime impardonnable?

CHRTSALE.

Si fait.

PHILAMINTE

Je voudrois bien que vous l'excusassiez.

QHRYSALB.

Je n'ai garde.

BÉLISB.

Il est vrai que ce sont des pitiés.

Toute construction est par elle détruite; Et des lois du langage on Ta cent fois instruite.

MARTINE

Tout ce que vous prêchez est, je crois, bel et bon ; Mais je ne saurois, moi, parler votre jargon.

PHILAHINTB.

L'impudente ! appeler un jargon le iangag;e Fondé sur la raison et sur le bel usage!

UARTINB<

Quand on se fait entendre^ on parie toujours bien, Et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien.

PHILAMINTE

Hé bien ! ne voilà pas encore de son style I Ne servent pas de rien !

BÉLISB.

0 cervelle indocile 1 Faut-il qu'avec les soins qu'on prend incessamment. On ne te puisse apprendre à parler congrûment? De pas mis avee rien tu fais la récidive ; Et c'est, comme on t'a dit, trop d'une négatlre^

MARTINE

Mon Dieu 1 je n'avons pasétùgaé comme vous,

Et je parlons tout droit comme on parle eheuz nous.

Ah ! peut-on y tenir?

BÉLISE

Quel solécisme horrible I

PHILAMINTB.

En voilà pour tuer une oreille sensible.

1. Vaugelas dit : « Il n'est pas permis à qui que ce soit de faire des mots nouveaux, pds même diLX iouvirains» ?

272 DIX-SEPTIÈME tIÈCLE.

BÉLISE

Ton esprit, je l'avoue, est bien matériel I • Je n'est qu'un singulier, avons est pluriel. Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire î

MARTINE

Qui parle d'offenser grand'mère ni grand-pcre*?

PHILASONTE.

0 ciell

BÉUSB.

Grammaire est pris à contre-seDS par toi^ Et je t'ai déjà dit d'où vient ce mot.

MARTINE

Ma foi !

Qu'il vienne de Chaillot, d'Auteuil ou de Pontoise, Cela ne me fait rien.

BÉLISE

Quelle âme villageoise! La grammaire, du verbe et du nominatif, Gomme de l'adjectif avec le substantif, Nous enseigne les lois.

MARTINE

J'ai, madame, à vous diro Que je ne connois point ces gens-là.

PHILAMINTE

Quel martyre l

BÉLISE

Ce sont les noms des mots ; et l'on doit regarder En quoi c'est qu'il les faut faire ensemble accorder.

MARTINE

Qu'ils s'accordent entre eux, ou se gourment, qu'imparte?

PHILAMINTE, à BélisC,

Hél mon Dieul finissez un discours de la sorte.

(il Chrysale,) Vous ne voulez pas, vous, me la faire sortir?

CHRTSALE.

(il part.) Si fait. A son caprice il me faut consentir. Va, ne l'irrite point; retire-toi, Martine.

PHlLABilNTE.

Comment! vous avez peur d'offenser la coquine? Vous lui parlez d'un ton tout à fait obligeant!

MOLIËRE. 273

CHRTSALE.

(D*un ton ferme,) {D^un ton pltis doux,)

Moi? point. Allons, sortez. Va-t-en, ma pauvre enfant.

Page 1