Z. L'OURS ET L'AMATEUR DES JARDINS
Certain ours montagnard, ours & demi léché *, Confiné par le Sort dans un bois solitaire ^ Nouveau Bellérophon^, vivoit seul et caché. Il fût devenu fou : la raison d'ordinaire N'habite pas longtemps chez les gens séquestrés. Il est bon de parler, et meilleur de se taire ; Mais tous deux sont mauvais alors qu'ils sont outrés.
Nul animal n'avoit affaire
Dans les lieux que Tours habitoit ;
Si bien que, tout ours qu'il étoit, Il vint à s'ennuyer de cette triste vie. Pendant qu'il se livroit à la mélancolie,
Non loin de là certain vieillard
S'ennuyoit aussi de sa part^.
Il aimoit les jardins, étoit prêtre de Flore *y
11 l'êtoit de Pomone encore.
Ces deux emplois sont beaux; mais je voudrois parmi'
Quelque doux et discret ami.
Les jardins parlent peu, si ce ii^est dans mon livre :
De façon que , lassé de vivre Avec des gens muets, notre homme , un beau matin, Vfjt chercher compagnie, et se met en campagne.
L'ours, porté d'un même dessein^
Venoit de quitter sa montagne.
Tous deux, par un cas surprenant,
Se rencontrent en un tournant.
L'homme eut peur : mais comment esquiver? et que faire T Se tirer en Gascon d'une semblable affaire Est le mieux : il sut donc dissimuler sa peur. • L'ours, très-mauvais complimenteur.
Lui dit : « Viens-t'en me voir. » L'autre reprit : « Seigneur,
1. On a cru longtemps que les ours façonnent leurs petits en iei léchant. De là l'expression proverbiale ours mal Uché,
2. Homère représente le héros Bellérophon en proie à une sombre mélancolie : « Seul il errait dans les champs d'Alée, dévorant son àme, fuyant les sentiers fréquentés par les humains. » (iitode, chant YI.)