LIVRE X
n. L'HOMME ET LA COULEUVRE.
Un homme vit une couleuyre :
« Ah I méchante, dit-il, je m'en vais foire une oBttvre Agréable à tout l'univers 1 »
1. Térée, roi de Thrace, fit couper la langue à Philomèle, sœur de sa femme Progné. pour l'empêcner de révéler la violence qu'il lui avait faite. Térée fut métamorphosé en huppe, Prognô en hirondelle, et Philomèle en rossignol.
Lk FONTÂINIi. 411
A ces moto ranimai penrerg (C'est le serpent que je yeux dirOf Et non rhomme; on pourroit aisément s'y tromper), A ces mots le serpent, se laissant attraper, Est pris, mis en un sac ; et» ce qui fut le pirt| On résolut sa mort, fùt-il coupable ou non. Afin de le payer toutefois de raison,
L'autre lui fit cette harangue :
«c Symbole des ingrato 1 être bon aux méchantSi C'est être sot; meurs donc î ta colère et tes dents Ne me nuiront jamais. » Le serpent» en sa langue, Reprit du mieux qu'il put : « S'il falloit condamner
Tous les ingrats qui sont au monde,
A qui pourroit-on pardonner?
Toi-même tu te fais ton procès : ]e me fonde Sur tes propres leçons; jette les yeux sur toi* Mes jours sont en tes mains, trancbe*les; ta Justice, C'est ton utilité, ton plaisir, ton caprice ;
Selon ces lois, condamne-moi;
Mais trouve bon qu'avec franchise
En mourant aii moins je te dise
Que le symbole des ingrats Ce n'est point le serpent, c'est Tbomme, » Oes parolet Firent arrêter l'autre; il recula d'un pas. Enfin il repartit : « Tes raisons sont frivoles. Je pourrois décider, car ce droit m'appartient; Mais rapportons-nous-en *. — Soit fait, • dit le reptile. Une vache étoit là : l'on l'appelle; elle vient i Le cas est proposé. G'étoit chose facile : « Falloit-il pour cela, dit-elle, m'appeler? La couleuvre a raison : pourquoi dissimuler? Je nourris celui-ci depuis longues années; Il n'a sans mes bienfaite passé nulles journées; Tout n'est que pour lui seul; mon lait et mes enfans Le font à la maison revenir les mains pleines : Même j'ai rétabli sa santé, que les ans
Avoient altérée ; et mes peines Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin. Enfin me voilà vieille; il me laisse en un coiû Sans herbe : s'il vouloit encor me laisser pattret Mais je suis attachée : et si J'eusse eu pour maître Un serpent, eût-il su Jamais pousser si loin L'ingratitude? Adieu : j'ai dit ce que je pense. » L'homme, tout étonné d'une telle sentence,
l. Prenons un arbitre.
Dit au serpent : « Faut-il croire ce qu'elle dit! C'est une radoteuse ; elle a perdu Tesprit. Croyons ce bœuf. — Croyons, » dit la rampante béte. Ainsi dit, ainsi fait. Le bœuf vient à pas lents. Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête,
Il dit que du labeur des ans Pour nous seuls il portoit les soins les plus pesans. Parcourant sans cesser ce long cercle de peines Qui, revenant sur soi, ramenoit dans nos plaines Ce que Cérès nous donne, et vend aux animaux;
Que cette suite de travaux Pour récompense avoit, de tous tant que nous sommes, Force coups, peu de gré * : puis, quand il étoit vieux. On croyoit Thonorer chaque fois que les hommes Âchetoîent de son sang Tindulgence des dieux. Ainsi parla le bœuf. L'homme dit : « Faisons taire
Cet ennuyeux déclamateur; Il cherche de grands mots, et vient ici se faire,
Au lieu d'arbitre, accusateur.
Je le récuse aussi, s L'arbre étant pris pour juge, Ce fut bien pis encore. 11 servoit de refuge Contre le chaud, la pluie, et la fureur des vents. Pour nous seuls il ornoit les jardins et les champs : L'ombrage n'étoit pas le seul bien qu'il sût faire; II courboit sous les fruits. Cependant pour salaire Un rustre l'abattoit : c'étoit là son loyer; Quoique, pendant tout Tan, libéral il nous donne Ou des fleurs au printemps, ou du fruit en automne; L'ombre, l'été ; l'hiver, les plaisirs du foyer. Que ne Témondoit-on, sans prendre la cognée? De son tempérament, il eût encor vécu.
L'homme, trouvant mauvais que l'on l'eût convaincu, . Voulut à toute force avoir cause gagnée. « Je suis bien bon, dil-ii, d'écouter ces gens-là! » Du sac et du serpent aussitôt il donna Contre les murs, tant qu'il tua la bête.
On en use ainsi chez les grands :
La raison les offense ; ils se mettent en tête Que tout est né pour eux, quadrupèdes et gens,
Et serpents.
Si quelqu'un desserre les dents, C'est un sot. J'en conviens : mais que faut-il donc faire ?
Parler de loin, ou bien se taire.