‹ Textes classiques de la littérature française extraits des grands écrivains français avec notices biographiques [etc.;] recueil servant de complément à l'Histoire de la Littérature françaiseChapitre 275 sur 347 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

L LES COMPAGNONS D17LTSSE

A Honseigntur le duc de Bourgoguo.

Prince, l'unique objet du soin des immortels, Souffrez que mon encens parfume vos autels. Je vous oflfre un peu tard ces présents de ma muse ; Les ans et les travaui me serviront d'excuse K Mon esprit diminue, au lieu qu'à chaque instant On aperçoit le vôtre aller en augmentant : Il ne va pas, il court, il semble avoir des ailes. Le héros dont il tient des qualités si belles Dans le métier de Mars brûle d'en faire autant : Il ne tient pas à lui que, forçant la victoire,

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Dans la carrière de la gloire.

Quelque dieu le retient : c'est notre souverain, Lui qu'un mois a rendu maître et vainqueur du Rhin. Cette rapidité fut alors nécessaire ; Peut-être elle seroit aujourd'hui téméraire*. Je m'en tais : aussi bien les Ris et les Amours Ne sont pas soupçonnés d'aimer les long discours. De ces sortes de dieux votre cour se compose : Ils ne vous quittent point. Ce n'est pas qu'après tout D'autres divinités n'y tiennent le haut bout ; Le sens et la raison y règlent toute chose. Consultez ces derniers sur un fait où les Grecs,

Imprudents et peu circonspects,

S'abandonnèrent à des charmes Qui métamorphosoient en bêtes les humains.

Les compagnons d'Ulysse, après dix ans d'alarmes, Ërroient au gré du vent, de leur sort incertains.

Ils abordèrent un rivage

Où la fille du dieu du jour,

Circé ' , tenoit alors sa cour.

Elle leur fit prendre un breuvage

1 . Le douzième livre des Fables, dédié au duc de Boui]gogne , parut en 1694. La Fontaine avait soixante-treize ans ; le duc & Bourgogne en avait douze.

2. Lans la campagne de 1690, l'armée du Rhin, commandée par le dauphin, père du duc de Bourgogne, reçut l'ordre de se replier sur la France, sans avoir rencontré l'eunemi.

3. Circé, fille du Soleil, habitait l'Ile d'Œa, sur la côte occidentate de ritalia

Là FONTAINE. 4^9

DôUcieuz, mais plein iPrm ftmeste poison.

D'abord ils perdent la raison ; Quelques moments apiès leur eoips et leur Tisage Prennent Tair et les traits d'animaux différents ; Les yoilà devenus ours, lions, éléphants ; ^

Les uns sous une masse énonne.

Les autres sous une autre forme :

Il s'en vit de petits, exeiipluh ut talp4'*

Le seul Ulysse en échappa; n sut se défier de la liqueur trattresse. .

Gomme il joignoit à la sagesse La mine d'un héros et le doux entretien.

Il fit tant que l'enchanteresse Prit un autre poison peu différent du rien. Une déesse dit tout ce qu'elle a dans l'âme :

Celle-ci déclara sa flamme..

Ulysse étoit trop fin pour ne pas profiter

D'une pareille conjoncture i Il obtint qu'on rendroit à ses Grecs^leur figure. ' . ce Mais la voudront-ils bien, dit la nymphe, accepter? Allez le proposer de ce pas à la troupe. • Ulysse y court, et dit : « L'empoisonneuse coupe A son remède encore; et je viens vous l'offrir t Ghers amis, voulez-vous irâmiùes Mdevenir?

On vous rend déjà la parole. »

Le lion dit, pensant rugir :

a Je n'ai pas la tète si folle; , Moi renoncer aux dons que je viens d'acquérir t J'ai griffe et dents, et mets en pièce qui m'attaçfue. Je suis roi : deviendrai- je un citadin d'Jtliaque I Tu me rendras peut-être encor simple soldat :

Je ne veux point clianger d'état »

Ulysse du lion court à l'ours : « Ehl mon ît^n^ Comme te voilà foit! je t'ai vu si joli ! ^ Ah t vraiment nous y void, B éprit l'ours à sa manière : >^

Comme me voilà fait? comme doit être un ours. Qui t'a dit qu'une forme est plus belle qu'une autre?

Est-ce à la tienne à juger de la nôtre ? Je me rapporte aux yeux d'une ourse mes amours. Te déplais-je? va-t'en ; suis ta roikte^ et me laisse. Je vis libre, content, sans nul soin qui me presse ;

Et te dis tout net et tout plat :

1. « Par exemple» la taupe. » Formule usitée dans les argomentatiôns scolastiques.

Je ne veux point changer d'état. »

Le prince grec au loup va proposer raffaire, Il lui dit, au hasard d'un semblable refus :

a Camarade, je suis confus

Qu'une jeune et belle bergère Conte aux échos les appétits gloutons

Qui t'ont fait manger ses moutons.

Autrefois on t'eût vu sauver sa bergerie :

Tu menois une honnête vie.

Quitte ces bois, et redevien,

Au lieu de loup^ homme de bien.

— En est-il T dit le loup : pour moi, je n'en vois guère. Tu t'en viens me traiter de béte carnassière; Toi qui parles, qu'es-tu ? N'auriez-vous pas, sans moi, Mangé ces animaux que plaint tout le village ?

Si j'étois homme, par ta foi,

Aimerois-je moins le carnage ?

Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous : Ne vous êtes-vous pas l'un à l'autre des loups î Tout bien considéré, je te soutiens en somme

Que, scélérat pour scélérat,

Il vaut mieux être un loup qu'un homme :

Je ne veux point changer d'état. »

Ulysse fît à tous une même semonce * ;

Chacun d'eux fit même réponse.

Autant le grand que le petit.

La liberté, les bois, suivre leur appétit ,

C'étoit leurs délices suprêmes :

Tous renonçoient au lôs ^ des belles actions. Ils croyoient s'affranchir suivant leurs passions*

Ils étoient esclaves d'eux-mêmes.

Prince, j'aurois voulu vous choisir un sujet Où je pusse mêler le plaisant à l'utile :

C'étoit sans doute un beau projet.

Si ce choix eût été facile.

Les compagnons d'Ulysse enfin se sont offerts ; Ils ont force pareils en ce bas univers.

Gens à qui j'impose pour peine

Votre censure et votre haine.

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