‹ Textes classiques de la littérature française extraits des grands écrivains français avec notices biographiques [etc.;] recueil servant de complément à l'Histoire de la Littérature françaiseChapitre 283 sur 347 · Mercure · texte numérisé non relu

Mercure

Usez-en. Saluez ces pénates d'argile :

Jamais le ciel ne fUt aux humains plus facile,

Que quand Jupiter même étoit de simple bois;

Depuis qu'on Ta fait d'or, il est sourd à nos voix.

Baucis, ne tardez point, faites tiédir cette onde :

Encor que le pouvoir au désir ne réponde,

Nos hôtes agréront les soins qui leur sont dus. »

Quelques restes de feu sous la cendre épandus

D'un souffle haletant par Baucis* s'allumèrent;

Des branches de bois sec aussitôt s'enflammèrent.

L'onde tiède, on lava les pieds des voyageurs.

Phiiémon les pria d'excuser ces longueurs :

Et pour tromper l'ennui d'une attente importune,

Il entretint les dieux, non point sur la fortune,

Sur les jeux, sur la pompe et la grandeur des rois.

Mais sur ce que les champs, les vergers et les bois

Ont de plus innocent, de plus doux, de plus rare. '

Cependant par Baucis le festin se prépare.

La table où Ton servit le champêtre repas

Fut d'ais non façonnés à l'aide du compas :

Encore assure-t-on, si l'histoire en est crue,

Qu'en un de ses supports le temps l'avoît rompae.

Baucis en égala les appuis chancelants

Du débris d'un vieux vase, autre injure des ans.

Un tapis tout usé couvrit deux escabelles :

Il ne servoit pourtant qu'aux fêtes solennelles.

Le linge orné de fleurs fut couvert, pour tous mets,

D*un peu de lait, de fruits, et des dons de Gérés.

Les divins voyageurs, ailérés de leur course,

Mêloient au vin grossier le cristal d'une source.

Plus le vase versoit, moins il s'alloit vidant.

Phiiémon reconnut ce miracle évident ;

Baucis n'en fit pas moins : tous deux s'agenouillèrent,

A ce signe d'abord leurs yeux se dessillèrent.

Jupiter leur parut avec ces noirs sourcils

Qui font trembler les cieux sur leurs pôles assis.

« Grand dieu, dit Phiiémon, excusez notre faute :

Quels liumains auroicnt cru recevoir un tel hôte?

Ces mets, nous l'avouons, sont peu délicieux :

Mais, quand nous serions rois, que donner à des dieux?

C'est le cœur qui fait tout : que la terre et que Tonde

Apprêtent un repas pour les maîtres du monde :

Ils lui préféreront les seuls présents du cœur. »

1. Le verbe réfléchi s^allumèrent a ici la valeur d'un passif, et en • aussi le complément : par Baucis.

Baucis sort à ces mots pour réparer Terreur.

Dans le verger couroit une perdrix privée,

Et par de tendres soins dès l'enfance élevée;

Elle en veut faire un mets, et la poursuit en vain :

La volatile échappe à sa tremblante main ;

Entre les pieds des dieux elle cherche im asile.

Ce recours à Toiseau ne fut pas inutile :

Jupiter intercède. Et déjà les vallons

Voyoiept l'ombre en croissant tomber du haut des monts.

Les dieux sortent enfin, et font sortir leurs hôtes.

« De ce bourg, dit Jupin, je veux punir les fautes :

Suivez-nous. Toi, Mercure, appelle les vapeurs.

0 gens durs! vous n'ouvrez vos logis ni vos cœurs!»

Il dit : et les autans troublent déjà la plaine.

Nos deux époux suivoient, ne marchant qu'avec peine;

Un appui de roseau soulageoit leurs vieux ans :

Moitié secours des dieux, moitié peur, se hâtans ,

Sur un mont assez proche enfin ils arrivèrent.

A leurs pieds aussitôt cent nuages crevèrent.

Des ministres du dieu les escadrons flottants •

Entraînèrent, sans choix, animaux, habitants,

Arbres, inaisons, vergers, toute cette demeure ' ;

Sans vestiges du bourg', tout disparut sur l'heure.

Les vieillards déploroient ces sévères destins.

Les animaux périr ! car encor les humains,

Tous avoient dû^ tomber sous les célestes armes 1

Baucis en répandit en secret quelques larmes.

Cependant Thumble toit devint temple, et ses murs

Changent leur frêle enduit aux marbres les plus durs.

De pilastres massifs les cloisons revêtues

En moins de deux instants s'élèvent jusqu'aux nues;

Ce chaume devient or, tout brille en ce pourpris* :

Tous ces événements sont peints sur le lambris.

Loin, bien loin les tableaux de Zeuxis et d'ApelleM

Ceux-ci furent tracés d'une main immortelle.

Nos deux époux surpris, étonnés, confondus.

Se crurent, par miracle, en l'Olympe rendus.

« Vous comblez, dirent-ils, vos moindres créatures:

Aurions-nous bien le cœur et les mains assez pures

Pour présider ici sur les honneurs divins,

1. Les nuages. — 2. Tout ce séjour, tout ce pays. 3. Avaient mérité de. — 4. Enceinte, enclos, de pourprendre, 5. Célèbres peintres grecs. Zeuxis vivait au cinquième siècle avant Jésus-Christ. Apelle était contemporain d'Alexandre, qui ne'voulutpas permettre que d'autres peintres que lui fissent son portrait.

Et prêtres vous offrir les vœux des pèlerins? »

Jupiter exauça leur prière innocente.

a Hélas ! dit Philémon, si votre main puissante

Vouloit favoriser jusqu*au bout deux mortels.

Ensemble nous mourrions en servant vos autels ;

Clothon feroit d'un coup ce double sacrifice ;

D'autres mains nous rendroient un vain et triste ofûce l

Je ne i)leurerois point celle-ci, ni ses yeux

Ne trou]}leroient non plus de leurs larmes ces lieux. »

Jupiter à ce vœu fut encor favorable.

Mais oserai-je dire un fait presque incroyable t

Un jour qu'assis tous deux dans le sacré parvis

Ils contoient cette histoire aux pèlerins ravis,

La troupe à Tentour d'eux debout prêtoit l'oreille ;

Philémon leur discit : « Ce lieu plein de merveille

N'a pas toujours servi de temple aux immortels ;

Un bourg étoit autour ennemi des autels,

Gens barbares, gens durs, habitacle' d'impies;

Du céleste courroux tous furent les hosties *.

Il ne resta que nous d'un si triste débris :

Vous en verrez tantôt la suite ' en nos lambris ;

Jupiter l'y peignit. » En contant ces annales,

Philémon regardoit Baucis par intervalles ;

Elle devenoit arbre, et lui tendoit les bras :

Il veut lui tendre aussi les siens et ne peut pas.

Il veut parler , l'écorce a sa langue pressée.

L'un et l'autre se dit adieu de la pensée ;

Le corps n'est tantôt plus que feuillage et que bois.

D'étonnement la troupe, ainsi qu'eux, perd la voix.

Môme instant, même sort à leur fin les entraine ;

Baucis devient tilleul, Philémon devient chêne.

On les va voir encore, afin de mériter

Les douceurs qu'en hymen Apriour leur fît goûter.

Ils courbent sous le poids des offrandes sans nombre.

Pour peu que des époux séjournent sous leur ombre ,

Ils s'aiment jusqu'au bout, malgré l'efTort des ans.

Ah ! si.... Mais autre part j'ai porté mes présens.

Célébrons seulement cette métamorphose.

De fidèles témoins m'ayant conté la chose,

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