DU PROGRÈS DANS LES SCIENCES
(fragment d'un traita du vide.;
Le respect que l'on porte à l'antiquité est aujourd'hui à tel point, dans les matières où il doit avoir moins de force, que l'on se fidt des oracles de toutes ses pensées, et des mystères * même de ses obscurités; que l'on ne peut plus avancer de nouveautés sans péril^ et que le texte d'un auteur suffit pour détruire les plus fortes raisons....
Ce n'est pas que mon intention soit de corriger un vice par un autr^ et de ne faire nulle estime des anciens, parce que l'on en ikit trop. Je ne prétends pas bannir leur autorité pour relever le raisonnement
sans
Des mystères, c'est-à-dire des vérités qu'il (àut respecter et croire, les comprendre;
tout seul, quoique Von veuille établir leur autorité seule au préjudice du raisonnement.... Partageons avec plus de justice notre crédulité et notre défiance, et bornons ce respect que nous avons pour les anciens. Comme la raison le fait nattre, elle doit aussi le mesurer; et considérons que s'ils fussent demeurés dans cette retenue de n'oser rien ajouter aux connaissances qu'ils avoient reçues^ ou que ceux de leur temps eussent fait la même difficulté de recevoir les nouveautés quHls leur offroient, ils se seroient privés eux-mêmes et leur postérité du fruit de leurs inventions. Comme ils ne se sont servis de celles qui leur avoient été laissées que comme de moyens pour en avoir de nouvelles, et que cette heureuse hardiesse leur avoit ouvert le chemin aux grandes choses, nous devons prendre celles qu'ils nous ont acquises de la même sorte, et à leur exemple en faire les moyens et non pas la fin de notre étude, et ainsi tâcher de les surpasser en les imitant. Car qu'y a-t-il de plus injuste que de traiter nos anciens av€C plus de retenue qu'ils n'ont fait ceux qui les ont précédés, et d'avoir pour eux ce respect inviolable qu'ils n'ont mérité de nous que parce qu'ils n'en ont pas eu un pareil pour ceux qui ont eu sur eux le même avantage?
Les secrets de la nature sont cachés ; quoiqu'elle agisse toujours, on ne découvre pas toujours ses eflets : le temps les révèle d'âge en âge, et quoique toujours égale en elle-même, elle n'est pas toujours également connue. Les expériences qui nous en donnent l'intelligence multiplient continuellement ; et, comme elles sont les seuls principes de la physique, les conséquences multiplient à proportion. C'est de cette façon que l'on peut aujourd'hui prendre d'autres sentiments et de nouvelles opinions sans mépriser [les anciens] , sans ingratitude, puisque les premières connoissances qu'ils nous ont données ont servi de degrés * aux nôtres, et que dans ces avantages nous leur sommes redevables de l'ascendant 2 que nous avons sur eux; parce que s'étant élevés jusqu'à un certain degré où ils nous ont portés, le moindre effort nous fait monter plus haut, et avec moins de peine et moins de gloire nous nous trouvons au-dessus d'eux. C'est de là que nous pouvons découvrir des choses qu'il leur étoit impossible d'apercevoir. Notre vue a plus d'étendue, et quoiqu'ils connussent aussi bien que nous tout ce qu'ils pouvoient remarquer de la nature, ils n'en connoissoient pas tant néanmoins, et nous voyons plus qu'eux.
Cependant il est étrange de quelle sorte on révère leurs sentiments. On fait un crime de les contredire et un attentat d'y ajouter, comme s'ils n'avoient plus laissé de vérités à connottre. N'est-ce pas là traiter indignement la raison de l'homme, et la mettre en parallèle avec l'instinct des animaux, puisqu'on en ôte la principale différence, qui consiste en ce que les effets du raisonnement augmentent sans cesse, au