‹ Textes classiques de la littérature française extraits des grands écrivains français avec notices biographiques [etc.;] recueil servant de complément à l'Histoire de la Littérature françaiseChapitre 322 sur 347 · BBIÈVETÉ DE LA VIE · texte numérisé non relu

BBIÈVETÉ DE LA VIE

Hélas I mes frères, ce qui doit finir peut-il vous paroltre long? regardez derrière vous; où sont vos premières années? que laissent-elles de réel dans votre souvenir? pas plus qu'un songe de la nuit ; vous rôvcz que vous avez vécu, voilà tout ce qui vous en reste; tout cet intervalle, qui s'est écoulé depuis votre naissance jusqu'aujourd'hui, ce n'est qu'un trait rapide qu'à peine vous avez vu passer. Quand vous auriez commencé à vivre avec le monde, le passé ne vous paroîtroit pas plus long ni plus réel ; tous les siècles qui ont coulé jusqu'à nous, vous les regarderiez comme des instants fugitifs; tous les peuples qui ont paru et disparu dans l'univers, toutes les révolutions d'empires et de royaumes, tous ces grands événements qui embellissent nos histoires ne seroient pour vous que les différentes scènes d'un spectacle que vous auriez vu finir en un jour. Rappelez seulement les victoires, les prises de places, les traités glorieux, les magniScences, les événements pompeux des premières années de ce règne; vous y touchez encore; vous en avez été la plupart, non-seulement spectateurs, mais vous en avez partagé les périls et la gloire : ils passeront dans nos annales jusqu'à nos derniers neveux; mais pour vous ce n'est déjà plus qu'un songe, qu'un éclair qui a disparu, et que chaque jour efface même de votre souvenir. Qu'est-ce donc que le peu do chemin qui vous reste à faire? croyons-nous que les jours à venir aient plus de réalité que les passés? Les années paroissent longues quand elles sont encore loin de nous; arrivées, elles disparaissent ; elles nous échappent en un instant : et nous n'aurons pas tourné la tête que nous nous trouverons, comme par un enchantenient, au terme fatal qui nous paroît encore si loin, et ne devoir jamais arriver. Regardez le monde tel que vous l'avez vu dans vos premières années, et tel que vous le voyez aujourd'hui : une nouvelle cour a succédé à celle que vos premiers ans ont vue; de nouveaux personnages sont montés sur la scène ; les grands rôles sont remplis par de nouveaux acteurs ; ce sont de nouveaux événements, de nouvelles intrigues, de nouvelles passions, de nouveaux héros dans la vertu, comme dans le vice, qui font le sujet des louanges, des dérisions, des censures publiques ; un nouveau monde s'est élevé insensiblement, et sans que vousvous en soyez aperçus, sur les débris du premier : tout passe avec vous et comme vous ; une rapidité que rien n'arrête entraîne tout dans les abîmes df l'éternité; nos ancêtres nous en frayèrent hier le chemin» et nous allom le frayer demain à ceux qui viendront après nous. Les âges se renou^ vellent ; la figure du monde passe sans cesse; les morts et les vivants se remplacent et se succèdent continuellement; rien ne demeure; tout change, tout s'use, tout s'éteint; Dieu seul demeure toujours le môme ; le torrent des siècles, qui entraîne tous les hommes, coule

devant ses yeux; et il voit avec indignation de foibles mortels, emportés par ce cours rapide, Tinsulter en passant, vouloir faire de ce seul instant tout leur bonheur, et tomber, au sortir de là, entre les mains de sa colère et de sa vengeance. Où sont maintenant parmi nous les sages? dit l'apôtre; et un homme, fût-il capable de gouverner l'univers, peut- il mériter ce nom, dès qu'il peut oublier ce qu'il est et ce qu'il doit être?

FRAGMENT DU SERMON POUR LA BÉNÉDICTION DES DRAPEAUX DU RÉGIMENT DE CATINAT.

Souflrez, messieurs, que, laissant là le corps, pour ainsi dire, et le dehors de cette cérémonie, je vous en développe l'esprit; que, sans approfondir ce qu'elles d'antique et de curieux, je m'arrête à ce qu'elle peut avoir d'utile ; et que, loin de vous entretenir de la gloire des armes, et du cas que tous les peuples en ont toujours fait, je vous parle des périls de cet état, et des moyens d'y acquérir une gloire immortelle et solide.

Pourquoi croyez-vous en effet que les nations les plus barbares aient eu une espèce de religion militaire, et que le culte se soit toujours trouvé mêlé parmi les armes? Pourquoi croyez-vous que les Romains fassent si jaloux de mettre leurs aigles et leurs dieux, à la tête de leurs légions, et que les autres peuples affectassent de prendre ce qu'il y avait de plus sacré dans leurs superstitions, et en traçassent les figures et les symboles sur leurs étendards, sinon pour empêcher que le tumulte et l'agitation des guerres ne fit oublier ce qu'on doit aux dieux qui y président, et afin qu'à force de les avoir sans cesse devant les yeux, ont fût comme dans une heureuse impuissance de les perdre de vue? Pourquoi croyez- vous que les Israélites, dans leurs marches et dans leurs combats, fussent toujours précédés du serpent d'airain ; que Constantin, devenu la conquête de la croix, fit élever ce signal de toutes les nations au milieu de ses armées; que nos rois, dans leurs entreprises contre les infidèles, allassent recevoir l'étendard sacré au pied des autels; et qu'enfin encore aujourd'hui l'Église consacre par des prières de paix et de charité ces signes déplorables de la guerre et des dissensions; sinon pour nous faire souvenir que la guerre même est une manière de culte religieux; que c'est le Dieu, des armées qui préside aux victoires et aux batailles; que les conquérants ne sont bien souvent entre ses mains que des instruments de colère, dont il se sert pour châtier les péchés des peuples ; qu'il n'est point de véritable valeur que celle qui prend sa source dans la religion et dans la piété; et qu'après tout, les guerres et les révolutions des États ne sont que des jeux aux yeux de Dieu, et un changement de scène dans l'univers ; que lui seul ne change point, et seul a de quoi fixer les agitations et les désirs insatiables du cœur humain?

Il est vrai, messieurs, que la piété, si pénible même dans les cloN

très où tout Tinspîre, si raïè dâtts le siècle où les devoirs communs de la religion la soutiennent, trouve, dans les dissipations et la licence des armes, des obstacles et des écueils où les plus belles espérances de l'éducation, les plus heureux présages du naturel, les plus tendres précautions de la grâce, viennent tous les jours tristement échouer.

Mais pour vous, messieurs, (jui, au milieu des périls et des fureurs de la guerre, pouvez tous les jours dire, comme David, que Vous n'êtes séparés que d'un seul degré de la mort : Uno tantum gradu ego morsque dividimur ^ ', vous qui ne devez compter sur la vie que comme sur un trésor que vous tenez exposé sur un grand chemin ; qui touchez tous les moments à l'éternité , et qui ne tenez au monde et à ses plaisirs que par le plus foible de tous les liens : ah! qu'est-ce qui peut vous rassurer lorsque vous vous livrez à des paf^ sions d'ignominie ? et de quel espoir pouvez-vous vous amuser vousmêmes? Est-ce ces moments que vous accordez à la religion sur le point d'un combat, qui flattent votre espérance? est-ce la prière et les bénédictions d'un ministre? Mais vous, qui êtes de bonne foi, quelle est alors, je vous prie, la situation de votre cœur? Vous est-il jamais arrivé de repasser, en pareille occasion, dans l'amertume de votre cœur, toutes les années de votre vie? Avez- vous jamais pensé, dans ces circonstances, à offrir au Seigneur un cœur contrit et humilié, et à invoquer ses miséricordes sur les misères de votre âme? La gloire, le devoir, le péril, vous ne voyez que cela. Les retours sur la conscience sont alors moins de saison que jamais; on éloigne même ees pensées, comme dangereuses à la valeur; on redouble les plaisirs et les excès , pour faire diversion et s'empêcher soi-même de s'en occuper; et Ton passe, hélas! presque toujours du crime et de la débauche à la mort. Horrible destinée, ô mon Dieu ! et si commune cependant aux personnes à qui je parie! Vous le savez, mes frèreS; et mille fois dans la fureur des combats vous avez vu disparoîlre en un instant les compagnons de vos excès : vous les avez vus ne mettre presque qu'un intervalle entre une impiété et le dernier soupir, et un coup fatal ; venir les enlever à vos côtés dans le temps même peut-être quMls faisoient encore avec vous des projets de crime.

Ehl si, dans cette astion où vous ne dûtes votre délivrance qu'à un

' prodige, et dont vous-mêmes crûtes ne jamais sortir, le glaive de la

mort vous eût frappés, quelle eût été, mon frère, votre destinée?

quelle âme auriez-vous présentée au tribunal de Jésus-Chrisi? quel

. monstre d'ordures, de blasphèmes, de vengeances? N'ôtes-vous pas

i effrayé de vous représenter alors sous la foudre d'un Dieu vengeur,

tremblant devant sa face , et les abîmes éternels ouverts à vos pieds?

Sa main toute-puissante vous délivra; il vous couvrit de son bouclier;

son ange détourna lui-môme les coups qui, en décidant de votre vie,

auroieût décidé de votre éternité : et quel usage en ayez-vous fait de«

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