‹ Textes classiques de la littérature française extraits des grands écrivains français avec notices biographiques [etc.;] recueil servant de complément à l'Histoire de la Littérature françaiseChapitre 321 sur 347 · DES ÉLUS · texte numérisé non relu

DES ÉLUS

Je m'arrête à vous, mes frères, qui êtes ici assemblés. Je ne pàiie plus du reste des hommes, je vous regarde comme si vous étiez seuls sur la terre ; et voici la pensée qui m'occupe et qui m'épouvante. Je suppose que c'est ici votre dernière heure et la fin de l'univers; que les deux vont s'ouvrir sur vos têtes, Jésus-Christ parottre dans sa gloire au milieu de ce temple, et que vous n'y êtes assemblés que

1. D'Alembert, Histoire des membres de V Académie française é loine I, page 8.

(à94 Di:^-S£PT1ËMË 6IÈGLE.

pour ralteudrC; et oomâie des criminels tremblants à qui Ton va prononcer ou une sentence de grâce, ou un arrêt de mort étemelle : car vous avez beau vous flatter, vous mourrez tels que vous êtes aujourd'hui; tous ces désirs do changement qui vous amusent, vous amuseront jusqu'au lit de la mort; c'est l'expérience de tous les siècles: tout ce que vous trouverez alors en vous de nouveau sera peu^être un compte un peu plus grand que celui que vous auriez aujourd'hui à rendre; et sur ce que vous seriez si Ton venait vous juger dans ce moment, vous pouvez presque décider de ce qui .vous arrivera au sortir de la vie *.

Or, je vous demande, et je vous le demande frappé de terreur, ne séparant pas en ce point mon sort du vôtre, et me mettant dans la môme disposition où je souhaite que vous entriez; Je vous demande donc : si Jésus-Christ paroissoit dans ce temple, au milieu de cette assemblée, la plus auguste de l'univerq, pour nous juger, pour faire lé terrible discernement des boucs et de^ brebis, croyez-vous que le plus grand nombre de tout ce que nous sommes ici mt placé à la droite? croyez-vous que les choses du moins fussent égales? croyez-vous qu'ils'y trouvât seulement dix justes, que le Seigneur ne put tcouver autrefois en cinq villes tout entiètes? Je voua le dennande, vous' Tignore^ jo l'ignore moi-même; vou^ seul, ô mon Dieul connoissez ceux qui vous appartiennent : mais si nous ne connoissons pas ceux qui lui appartiennent, nous savons du moins que les pécheurs ne lui appar* tiennent pas. Or, qui sont les fidèles ici assemblés? les titres et les dignités ne doivent être compta pour rjQn; vous en serez dépou91é§ devant Jésus-Christ : qui sont-ils? beaucoup de pécheurs qui ne veulent pas se convertir ; encore plus qui le voudraient, mais qui diffèrent leur conversion ; plusieurs autres qui ne se convertissent jamais que pour retomber; enfin un grand nombre qui croient n'avoir pas besoin de conversion : voilà la parti des cépcouvé^ ReUranuc^ez ces quatre sortes de pécheurs de cette assemblée sainte; car ils en seront retranchés au grand jour : pafoissez maintenant, justes; où êtes» vous? restes d'Israël, passez à la droite : froment de Jésus-Christ,

1. a La première fois que Ha^Ulon gpêcha (à Paris, dans l'église de Saint-Eustache) son fameux sermon du Tetit nombre des Élut, il y eut un endi'oit où uq tra:^port de saisissiement s'empar^ de toul i'audi-

de ce morceau ; le voici :

« Je suppose que c'est ici votre dernière htura, eto« » tt Cette figure, la plus hardie qu on ait jamais employé0, et en même temps la plus à sa place, est un des plus beaux traits d'éloquence qu'on puisse lire chez les nations anciennes et modernes ; et le reste au discours n'est pas indigne de cet endroit si saillaat : de pareils chefs-d'œuvre sont trôs-raroF. » [Voltaire,)

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démêlez-vous de cette paille destinée au feu : ô Dieul où sont vos élus? et que reste-t-il pour VQjLra partage?

Mes frères, notre perte est presque assurée, et nous n'y pensons pas. Quand même, dans cette terrible séparation qui se fera un jour, il ne devroit y avoir qu'un seul pécheur de cette a^emblée du côté des réprouvés, et qu'une voix du ciel viendroit nous 6n ^urer dans ce temple, sans le désigner; qui de nous ne craindroit d'être le malheureux? qui de nous ne retomberoit d'abord sur sa conscience, pour examiner si ses crimes n'ont pas mérité ce châtiment? qui de nous, saisi de frayeur, ne demanderoit pas à Jésus-Ciirist, comme autrefois les apôtres : Seigneur, ne seroit-ce pas moi? Numquid ego sunif Dch mine • ? et si l'on laissoit quelque délai , qui ne se mettroit en état de détourner de lui cette infortune, par les larmes et les gémissements d'une sincère pénitence?

Sommos-nous sages, mes chers auditeurs? Peut-être que parmi tous ceux qui m'entendent il ne se trouve pas dix justes ; peut-être s'en trouveia-t-il encore moins; que sais-je? ô mon Dieul je n*ose regarder d'un œil fixe les abîmes de vos jugements et de votre justice; peutêtre ne s'en trouvera-t-il qu'un seul; et ce danger ne vous touché point, mon cher auditeur? et vous croyez être ce seul hçureux dans le grand nombre qui périra, vous qui avez moins sujet de le croire que tout autre; vous sur qui seul la sentence devroit tomber, quand elle ne tomberoit que sur un seul des pécheurs qui m'écoutent?

Grand Dieu, que l'on connoît peu dans le monde les terreurs de votre loi 1 Les justes de tous les siècles ont séché de frayeur en méditant la sévérité et la profondeur de vos jugements sur la destinée des hommes : on a vu de saints solitaires, après une vie entière de pénitence, frappés de la vérité que je prêche, entrer au lit de la mort dans des terreurs qu'on ne pouvoit presque calmer, faire trembler d'effroi leur couche pauvre et austère, demander sans cesse d'une voix mourante à leurs frères : Croyez- vous que le Seigneur me fasse miséricorde? et être presque sur le point de tomber dans le désespoir, si votre présence, ô mon Dieu, n'eût à l'instant apaisé l'orage, et commandé encore une fois aux vents et à la mej de se calmer : et aujourd'hui, après une vie commune, mondaine, sensuelle, profane, chacun meurt tranquille; et le ministre de Jésus-Christ, appelé, est obligé de nourrir la fausse paix du mourant, de ne lui parler que des trésors infinis des miséricordes divines, et de l'aider, pour ainsi dire, à se séduire lui-même. 0 Dieu l que prépare donc aux enfants d'Adam la sévérité de votre justice?

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