‹ Textes classiques de la littérature française extraits des grands écrivains français avec notices biographiques [etc.;] recueil servant de complément à l'Histoire de la Littérature françaiseChapitre 333 sur 347 · A M. DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

A M. DE GRIGNAN

A Paris, ce 31 juillet 1679.

C'est à TOUS que je m'adresse, mon cher comte, pour vous écrire une des plus fâcheuses pertes qui pût arriver en France : c'est la mort de M. de Turenne, dont je suis assurée que vous serez aussi touché et aussi désolé que nous le sommes ici. Cette nouvelle arriva lundi à Versailles : le roi en a été arfligé, comme on doit l'être de la mort du plus grand capitaine et du plus honnête homme du monde ; toute la Cour fut en larmes, et M. de Condom^ pensa s'évanouir. On étoit près d'aller se divertir à Fontainebleau, tout a été rompu; jamais un homme n'a été regretté si sincèrement : tout ce quartier où il a logé*, et tout Paris, et tout le peuple, étoit dans le trouble et l'élâotion; chacun parloit et s'attroupoit pour regretter ce héros. Je vous envoie une trèsbonne relation de ce qu'il a fait quelques jours avant sa mort. C'est après trois mois d'une conduite toute miraculeuse, et que les gens du métier ne se lassent point d'admirer, qu'arrive le dernier jour de sa gloire et de sa vie. Il avoit le plaisir de voir décamper l'armée des ennemis devant lui; et le 27, qui étoit samedi, il alla sur une petite hauteur pour observer leur marche : son dessein étoit de donner sur l'arrière-garde, et il mandoit au roi à midi que, dans cette pensée, il avoit envoyé dire à Brissac qu'on fît les prières de quarante heures. Il mande la mort du jeune d'Hocquincourt, et qu'il enverra un courrier pour apprendre au roi la suite de cette entreprise : il cachette sa lettre, et l'envoie à deux heures. Il va sur cette petite colline avec huit ou dix personnes : on tire de loin à l'aventure un malheureux coup de canon qui le coupe par le milieu du corps, et tous pouvez penser les cris et les pleurs de cette armée....

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