Le marais
MAfiAMB JDB BÉTHÏNA. MB
A KADAMB SB COOeNAll,
A Paris, mereradi 9S ftoil f fys.
Vraiment, ma fille, je m'en rais bien encore tous parler de H» da Turenne. Nous nous fîmes raconter, sa mort. H voaloit se eonUBMr, il en se cachetant il avoit donné ses ordres pour le soir, et devoit oommunier le lendemain dimanche, qui étoit le jour qall croyott domMr la bataille. •
Il monta à cheyal le samedi à deux heures, après avoir ibangé; tl comme il avoit bien des gens avec lui, il les laissa tous à trento pas de la hauteur où il vouloit aller, et dit au petit d'Elbeuf :« Mon nev^ « demeurez là ; vous ne faites que tourner autour de moi, vous me fé^ « riez reconnoUre. •» M. d*Hamilton, qui se trouvn près de l'endroit oft il alloit, lui dit : « Monsieur, venez par ici; on tire du côlé où vous , « allez. •— Monsieur, lui dit-il, vous avez raison; je ne veux point et « c< tout être tué aujourd'hui ; cela sera le mieux du monde. » n eut à peine tourné son cheval, qu'il aperçut Saint-Hilaire , le chapeau à le main , qui lui dit : « Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie que . « je viens de faire placer là. » M. de Turenne revint; et dans .Finstanti sans être arrêté, il eut le bras et le corps fracassé du même coup qui emporta le bras et la main qui tenoient le chapeau de Saint-HUaire. Ce gentilhomme, qui le r^;ardoit toujours, ne le voit point tomber; te . cheval remporte où il avoit laissé le petit d^Elbeuf ; il n'éti^ point encore tombé ; mais il avoit penché le nez sur Tarçon : dans oe mo*» ment, le che^ s'arrête; le héros tombe entre les bras de ses gens; Q ouvre deux fois deux grands yeux et la bouche, et demeure tnsqaijllé pour jamais : songez qu'il étoit mort et qu'il avoit une partieidu C€S|ir emportée. On crie, on pleure; M# d'Hamilton £ut cesser le bruit ^ ôter le petit d'Elbeuf, qui s'étoit jeté sur le corps, qui ne vouloit pas le quitter, et se pàmoit de crier. On couvre le corps d'un manteau, on le porte dans une haie ; on le garde à petit bruit; un carrosse vient» on remporte dans sa tente : ce fut là où M«. de Lorfes, M. de Roye et beaucoup d'autres, pensèrent mourir de douleur; mais il ûdlut se flairs violence, et songer aux grandes affaires qu'(m avoit sur lea bras. On lui a fait un service militaire dans le camp, <m les humes et les eria faisoient le véritable -deuil : tous les (rfficiers avoient pourtant dei écharpes de crêpe; tous les tambours en étoient couverts; ils ne litt» toient qu'un coup ; les piques traînantes et les mousquets renvosés : . mais ces cris de toute uoe armée ne se peuvent pas reprâtenter, taom que l'on en soit ému. Ses deut neveux étoieat à cette pompe, dans l'état qifë vous pouvez penser. M. <te Roye tout blessé s'y fit porter: car cette messe ne fût dite que quand ils eurent repmmé le Rhin. Je pense que le pauvre chevalier i étoit bien abîmé de douleur. Quand
1. Le chevalier de Grignan, flrère cadet da gendre de Mme de 8é-
vigne.
510 DIX^SEPTIÈMË BiÈGLfi.
ce corps a quitté son armée, ç*a été encore une autre désolation; et partout où il a passé on n'entendoit que des clameurs : mais à Langrès ils se sont surpassés; ils allèrent au-devant de lui en habits de deuil au nombre de plus de deux cents^ suivis du peuple ; tout le clergé en cérémonie ; il y eut un service solennel dans la ville, et en un moment ils se cotisèrent tous pour cette dépense, qui monta à cinq mille francs, parce qu'ils reconduisirent le corps jusqti^à la première ville, et voulurent défrayer tout le train. Que dites-vous de ces marques naturelles d'une affection fondée sur un mérite extraordinaire? Il arrive à Saint-Denis ce soir ou demain ^ tous ses gens l'alloient reprendre à deux lieues d'ici ; il sera dans une chapelle en dépôt; on lui fera un service à Saint-Denis, en attendant celui de Notre-Dame> qui Mra solennel....
Écoutez, je vous prie, une chose qui est à mon sens fort belle : il me semble que je lis l'histoire romaine. Saint-Hilaire, lieutenant-général de l'artillerie, fit donc arrêter M. de Turenne qui avoit toujours galopé, pour lui faire voir \me batterie; c'étoit comme s'il eût dit : Monûeur, arrêtez-vous un peu, car c'est ici que vous devez être tuô. Le coup de canon vient donc, et emporte le bras de Saint-Hilaire qui montroit cette batterie, et tue M. de Turenne : le fils de Saint-Hiluire se jette à son père, et se met à crier et à pleurer. Taisez-voiu ^ mon enfantf lui dit- il; voyez, en lui montrant M. de Turenne roide mort, voilà te qu'il faut pleurer éternellement, voiià ce qui est irréparable* Et, sans faire nulle attention sur lui, se met à crier et à pleurer cette grande perte. M» de la Rochefoucauld pleure lui-même en admirant la noblesse de ce sentiment.
Jean de la Bruyère, né à Paris^ au mois d'août 1645. fut quelque temps trésorier des finances dans la gtSnéràllle de Gaen. Sur la recommandation de Bossuet, le grand Gondé le chargea d'enseigner Thistoire à son petit-fils, le duc de Bourbon. L'éducation du jeune duc terminée, la Bruyère resta attaché à la maison de Gondé, 6t put continuer à étudier de près et sur le vif les vices et les ridicules des hommes en général, et des grands en particulier. En 1688, parut, sans nom d'auteur, la première édition des Caractères de ce siècley précédés d'une traduction des Caractères
de Théophrààte. Lô sn^s dé ce livré frit trës-gfsâidy et la Bruyère enhftfdi eu dô&na neuf éditions successivéis, enrichies de nouvelles inflexions et de nouveaux portraits^ Élumembre de l'Académie française eh 1693, grâce à Tappui de Racine et de Boileau, la Bruyère mourut subitement à Versailleëj lé 11 jllîn 1696;
Les Caractères ont été souvmî réimprimés, notamm^mt en 1740, 2 vol. m-12j avec les notes de Coste, et wnecLEF; en 1845 par WfilckenaJèr; en 1855 par M. Bèmardinquer^ et par M. A. Destaillewr.
Sans système philosophique arrêté, sans prétention à la profondeur, la Bruyère est un auteur charmant qu'on ne se lasse pas de reh*re. Quel riche tableau que son livre des Caractères! Que de finesse dans le dessin 1 que de couleurs brillâhtes et délicatement nuancées I comme tout ce monde comique qu'il a créé s'agite dans un pêlé-inêle amusant. Point de transitions, point de plan régulier. Ses personnages sont une foule a£fairée qui court, qui se remue^ toute chamarrée de prétentions, d'originalités, dé ridicûleâ : vous croiriez être dans la grande galerie de Versailles, et voir défiler devant vous, ducs, marquis, financiers, bourgeois-gentilshommes, pédants, prélats de couri Tantôt votis entendez un piquant dialo^e, qui a tout le sel d'une petite comédie, avec un mot plein de sens pour dénoûment ; tantôt entre deux travers habilement saisis, l'auteur glisse une réflexion morale dont la vérité fait le principal mérite ; ici c'est une maxime concise, à la manière de la Rochefoucauld, mais sans ses préjugés misanthropiques : là une image familière ennoblie à force d^esprit et de nouveauté; plus loin une construction maligne qui arme d'un trait inattendu la fin de la phrase la plus inoffehsivë. La Bruyère, quoique grand observateur, n'est jpas précisément un philosophe : il ne creuse pas dans la région souterraine des principes; il se tient k la surface où végètent les passions et les vices. En fait de pensées il croit que tout est dit et qu'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y, a des hommes. Aussi est-il plutôt un artiste qu*un pensetir. lia pris aux
honnêtes gens de son temps leurs croyances toutes faites^ à Théophraste, qu'il a traduit, sa manière et sa forme; mais il a mis sur tout cela son esprit, et c'est assez pour assurer l'immortalité à son livre.