LES AVENTURES DE TÉLÉMAQUE
TÉI^MAQUE DANS L'aB DB CRfiTE.
[Livre v.)
Télëmaque, Mentor et le Syrien Hazaêl, à leur arrivée dans rîle de Crète, apprennent que le roi Idomënëe vient dû eacrifier sonfiis unique pour accomplir un vœu indiscret, et que les Cretois Tout forcé à quitter le pays. Le peuple est assemblé pour élire un nouveau roi, capable de conserver dans leur pureté les lois établies par Minos. On veut un roi dunt le corps soit fort et adroit, et dont l'ftme soit ornée de la sagesse et de la vertu. Les trois étrangers se rendent à rassemblée , où on les invite à prendre part aux jeux publics ; Télémaque accepte l'offre qu'on lui fait, et semèle parmi les combattants.
Le premier combat fut celui de lalutte. Un Rhodien d'environ trentecinq ans surmonta tous les autres qui osèrent se présenter à lui. Il étoit encore dans toute la vigueur de la jeunesse: ses bras étoient nerveux et bien nourris ; au moindre mouvement qu'il faisoit, on voyoit tous ses musdes : il étoit également souple et fort. Je ne lui parus pas digne d'être vaincu ; et regardant avec pitié ma tendre jeanes«e, il voulut se retirer : mais je me présentai à lui. Alors nous noua saisîmes l'un l'autre ; nous nous serrâmes à perdre la respiration. Nous étions épaule contre épaule, pied contre pied, tous les nerfs tendus, et les bras entrelacés comme des serpents, chacun s*efforçant d'enlever de terre son ennemi. Tantôt il essayoit de me surprendre en me poussant du côté droit ; tantôt il s'eiïorçoit de me pencher du côté gauche. Pendant qu'il me tât oit ainsi, je le poussai avec tant de violence, que ses reins plièrent: il tomba sur l'arène, et m'entraîna sur lui. En vain il tâcha de me mettre dessous ; je le tins immobile sous moi; tout le peuple cria: Victoire au fils d'Ulysse l £t j'aidai au Rhodien confus à se relever.
Le combat du ceste fut plus difficile*. Le fils d*un riche citoyen de Samos avoit acquis une haute réputation dans ce genre de oo&bat. Tous les autres lui cédèrent; il n'y eut que moi qui espérai la victoire. D'abord il me donna dans la tête, et puis dans l'estomac, des coups qui me firent vomir le sang, et qui répandirent sur mesyew un épais nuage. Je chancelai; il me pressoit, et je ne pouvois plus respirer: mais je fus ranimé par la voix de Mentor, qui me crioit: 0 fils d*U«
1. Le ceste était une sorte de gantelet garni de lames de plomb.
lysse, seriez-vous vaincu? La colère me donna de nouvelles forces; j'évitai plusieurs coups dont j*aurois été accablé. Aussitôt que le Sain ien m'avoit porté un faux coup, je le surprenais dans cette posture penchée ; déjà il reculoit, quand je haussai monceste pour tomber sur lui avec plus de force : il voulut esquiver, et perdant Téquilibre, il me donna le moyen de le renverser. A peine fut-il étendu par terre, que je lui tendis la main pour le relever. Il se redressa lui-même, couvert de poussière et de sang : sa honte fût extrême i mais il n'osa re* n ou voler le combat.
Aussitôt on commença les courses des chariots, que Ton distribua au sort. Le mien se trouva le moindre pour la légèreté des roues et pour la vigueur des chevaux. Nous partons: un nuage de poussière vole, et couvre le ciel. Au commencement, je laissai les autres passer devant moi. Un jeune Lacédémonien, nommé Crantor, laissoit d'abord tous les autres derrière lui. Un Cretois, nommé Polyclète, le suivoitdeprès. Hippomaque , parent d'Idoménée, qui aspiroit à lui succéder, lâchant les renés à ses chevaux fumants de sueur, étoit tout penché sur leurs crins flottants; et le mouvement des roues de son chariot étoit si rapide, qu'elles paroissoient immobiles comme le's ailes d^n aigle qui fend les airs. Mes chevaux s'animèrent, et se mirent peu à peu en haleine ; je laissai loin derrière moi presque tous ceux qui étoient partis avec tant d'ardeur. Hippomaque, parent d'Idoménée, poussant trop ses chevaux, le plus vigoureux s'abattit, et ôta, par sa chute, à son maître l'espérance de régner. Polyclète, se penchant trop sur ses chevaux, ne put se tenir ferme dans une secousse; il tomba: les rênes lui échappèrent, et il fut trop heureux de pouvoir en tombant éviter la mort. Crantor voyant avec des yeux pleins d'indignation que j'étois tout auprès de lui, redoubla son ardeur: tantôt il invoquoit les dieux, et leur promettoit de riches offrandes; tantôt ilparloit à ses chevaux pour les animer: il craignoit que je ne passasse entre la borne et lui; car mes chevaux, mieux ménagés que les siens, étoient enétat de le devancer: il ne lui restoitplus d'autres ressources que celle de mefermerle passage. Pour y réussir, il hasarda de se briser contre la borne : il y brisa effectivement sa roue. Je ne songeai qu'à faire promptement le tour, pour n'être pas engagé dans son désordre; et il me vit un moment après au bout de la carrière. Le peuple s'écria encore une fois : Victoire au fils d'Ulysse! c'est lui que les dieux destinent à régner sur nous.
Cependant les plus illustres et les plus sages d'entre les Cretois nous conduisirent dans un bois antique et sacré, reculé de la vue des hommes profanes, où les vieillards que Minos avoit établis juges du peuple et gardes des lois, nous assemblèrent. Nous étions les mômes qui avions combattu dans les jeux; nul autre ne fut admis. Les sages ouvrirent le livre où toutes les lois de Minos sont recueillies. Je me sentis saisi de respect et de honte, quand j'approchai do ces vieillards que l'âge renduit vénérables, sans leur ôter la vigueur de l'esprit. Ils étoient assis avec ordre, et immobiiesdans leursplaces: leurs cheveux étoient blancs;
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plusieurs n'en avoient presque plus. On voyoit reluire sur leurs visages graves une sagesse douce et tranquille; ils ne se pressoient point de parler ; ils ne disoient que ce qu'ils avoient résolu de dire. Quand ils étoient d'avis différents, ils étoient si modérés à soutenir ce qu'ils pensoient de part et d'autre, qu'on auroit cru qu'ils étoient tous d'une même opinion. La longue expérience des choses passées, et l'habitude du travail leur donnoit de grandes vues sur toutes choses : mais ce qui perfectionnoit le plus leur raison, c'étoit le calme de leur esprit délivré des folles passions et des caprices de la jeunesse. La sagesse toute seule agissoit en eux, et le fruit de leur longue vertu étoit d'avoir si bien dompté leurs humeurs, qu'ils goûtoient sans peine le doux et noble plaisir d'écouter la raison. En les admirant, je souhaitai que ma vie piît s'aecourcir pour arriver tout à coup à une si estimable vieillesse. Je trou vois la jeunesse malheureuse d'être si impétueuse, et si éloignée de cette vertu si éclairée et si tranquille.
Le premier d'entre ces vieillards ouvrit le livre des lois de Minos. C'étoit un grand livre qu'on tenoit d'ordinaire renfermé dans une cassette d'or avec des parfums. Tous ces vieillards le baisèrent avec respect; car ils disent qu'après les dieux, de qui les bonnes lois viennent, rien ne doit être si sacré aux hommes, que les lois destinées à les rendre bons, sages et heureux. Ceux qui ont dans leurs mains les lois pour gouverner les peuples doivent toujours se laisser gouverner euxmêmes par les lois. C'est la loi, et non pas l'homme, qui doit régner. Tel est le discours de ces sages. Ensuite, celui qui présidoit proposa ' trois questions, qui dévoient être décidées par les maximes de Minos.
La première question fut de savoir quel est le plus libre de tous les hommes. Les uns répondirent que c'étoit un roi qui avoit sur son peuple un empire absolu, et qui étoit victorieux de tous ses ennemis. D'autres soutinrent que c'étoit un homme si riche, qu'il pouvoit contenter tous ses désirs. D'autres dirent que c'étoit un homme qui ne se marioit point , et qui voyageoit pendant toute sa vie en divers pays, sans être jamais assujetti aux lois d'aucune nation. D'autres s'itnagi* nèrent que c'étoit un Barbare, qui, vivant de sa chasse au milieu des bois, étoit indépendant de toute police et de tout besoin. D'autres crurent que c'étoit un homme nouvellement affranchi , parce qu'en sortant des rigueurs de la servitude il jouissoit plus qu'aucun autre des douceurs de la liberté. D'autres enfin s'avisèrent de dire que c'était un homme mourant, parce que la mort le délivroit de tout, et que tous les hommes ensemble n'avoient plus aucun pouvoir sur lui. Quand mon rang fut venu , je n'eus pas de peine à répondre, parce que je n'avois pas oublié ce que Mentor m'avoit dit souvent. Le plus libre de tous les hommes, répondis-je, est celui qui pôut être libre dans l'esclavage même. En quelque pays et en quelque condition qu'on soit, on est très-libre , pourvu qu'on craigne les dieux, et qu'on ne craigne qu'eux. En un mot, l'homme véritablement libre est celui qui, dégagé de toute crainte et de tout désir, n'est soumis qu'aux dieux et
à sa raison. Les vieillards s^entre-regardèrent en souriant, et furent surpris de voir que ma réponse fût précisément celle de Minos.
Ensuite on proposa la seconde question en ces termes : Quel est le plus malheureux de tous les hommes? Chacun disoit ce qui lui venoit dans Tesprit. L'un disoit : C'est un homme qui n'a ni biens, ni santé, ni honneur. Un autre disoit : C'est un homme qui n'a aucun ami. D'autres soutenoient que c'est un homme qui a des enfants ingrats et indignes de lui. Il vint un sage de Tile de Lesbos, qui dit : Le plus malheureux de tous les hommes est celui qui croit l'être; car le malheur dépend moins des choses qu'on souffre y que de l'impatience avec laquelle on augmente son malheur. A ces mots toute l'assemblée se récria; on applaudit, et chacun crut que ce sage Lesbien remporteroit le prix sur cette question. Mais on me demanda ma pensée, et j€ répondis, suivant les maximes de Mentor : Le plus malheureux de tous les hommes est un roi qui croit être heureux en rendant les autres hommes misérables : il est doublement malheureux par son aveuglemont : ne connoissant pas son malheur, il ne peut s'en guérir; il craint même de le connoître. La vérité ne peut percer la foule des flatteurs pour aller jusqu'à lui. 11 est tyrannisé par ses passions; il ne connoît point ses devoirs; il n'a jamais goûté le plaisir de faire le bien , ni senti les charmes de la pure vertu. Il est malheureux , et digne de l'être : son malheur augmente tous les jours; il court à sa perte, et les dieux se préparent à le confondre par une punition éternelle. Toute l'assemblée avoua que j'ayois vaincu le sage Lesbien, et les vieillards déclarèrent que j'avois rencontré le vrai sens de Minos.
Pour la troisième question, on demanda lequel des deux est préférable; d'un côté, un roi conquérant et invincible dans la guerre; de Tautre, un roi sans expérience de la guerre, mais propre à policer sagement les peuples dans la paix. La plupart répondirent que le roi invincible dans la guerre étoit préférable. A quoi sert, disoient-ils, d'avoir un roi qui sache bien gouverner en paix, s'il ne sait pas défendre le pays quand la guerre vient? Les ennemis le vaincront, et réduiront son peuple en servitude. D'autres soutenoient, au contraire, que le roi pacifique seroit meilleur, parce qu'il craindroit la guerre, et Téviteroit par ses soins. D'autres disoient qu'un roi conquérant travailleroit à la gloire de son peuple aussi bien qu'à la sienne, et qu'il rendroit ses sujets maîtres des autres nations; au lieu qu'un roi pacifique les tiendroit dans une honteuse lâcheté.
On voulut savoir mon sentiment. Je répondis ainsi : Un roi qui ne sait gouverner que dans la paix ou dans la guerre, et qui n'est pas capable de conduire son peuple dans ces deux états, n'est qu'à demi roi. Mais si vous comparez un roi qui ne sait que la guerre, à un roi sage, qui, sans savoir la guerre, est capable de la soutenir dans le besoin par ses généraux, je le trouve préférable à l'autre. Un roi entièrement tourné à la guerre voudroit toujours la faire : pour étendre sa domination et sa gloire propre , il ruineroit ses peuples. A quoi
sert-il à un peuple que son roi subjugue d'autres nations, si on est malheureux sous son règne? D'ailleurs, les longues guerres entraînent toujours après elles beaucoup de désordres; les victorieux mêmes se dérèglent pendant ces temps de confusion. Voyez ce qu'il en coûte à la Grèce pour avoir triomphé de Troie; elle a été privée de ses rois pendant plus de dix ans. Lorsque tout est en feu par la guerre, les lois, Tagriculture, les arts languissent. Les meilleurs princes mêmes, pendant quïls ont une guerre à soutenir, sont contraints de faire le plus grand des maux, qui est de tolérer la licence, et de se servir des méchants. Combien y a-t-il de scélérats qu'on puniroit pendant la paix , et dont on a besoin de récompenser l'audace dans les désordres de la guerre l Jamais aucun peuple n'a eu un roi conquérant, sans avoir beaucoup à souffrir de son ambition. Un conquérant, enivré de sa gloire, ruine presque autant sa nation victorieuse que les nationf vaincues. Un prince qui n'a point les qualités nécessaires pour la paix, ne peut faire goûter à ses sujets les fruits d'une guerre heureusement finie : il est comme un homme qui défendroit son champ contre sos voisin, et qui usurperoit celui du voisin même, mais qui ne sauroit ni labourer ni semer, pour recueillir aucune moisson. Un tel homme semble né pour détruire, pour ravager, pour renverser le monde, et non pour rendre un peuple heureux par un sage gouvernement.
Venons maintenant au roi pacifique. Il est vrai qu'il n'est pas propre à de grandes conquêtes; c'est-à-dire qu'il n'est pas né pour trou^ hier le bonheur de son peuple, en voulant vaincre les autres peuples que la justice ne lui a pas soumis : mais, s'il est véritablement propre à gouverner en paix, il a toutes les qualités nécessaires pour mettre son peuple en sûreté contre ses ennemis. Voici comment : Il est just^ modéré et commode à l'égard de ses voisins; il n'entreprend jamais contre eux rien qui puisse troubler la paix; il est fidèle dans ses alliances. Ses alliés l'aiment, ne le craignent point, et ont une entière confiance en lui. S il a quelque voisin inquiet, hautain et ambitieux, tous les autres rois voisins, qui craignent ce voisin inquiet, et qui n'ont aucune jalousie du roi pacifique, se joignent à ce bon roipoui l'empêcher d'être opprimé. Sa probité, sa bonne fol, sa modération, le rendent l'arbitre de tous les États qui environnent le sien. Pendant que le roi entreprenant est odieux à tous les autres, et sans cesse exposé à leurs ligues, celui-ci a la gloire d'être CQmme le père et le tuteur de tous les autres rois. Voilà les avantages qu'il a au dehors. Ceux dont il jouit au dedans sont encore plus solides. Puisqu'il est propre à gouverner en paix, je dois supposer qu'il gouverne par les plus sages lois. Il retranche le faste, la mollesse, et tous les arts qui ne servent qu'à flatter les vices; il fait fleurir les autres arts qui sont utiles aux véritables besoins de la vie : surtout il applique ses sujets à Tagriculture. Par là, il les met dans l'abondance des choses nécessaires. Ce peuple laborieux, simple dans ses mœurs, accoutumé à vivre de peu, gagnant facilement sa vie par la culture de ses terres, se multiplie à
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l'infini. Voilà dans ce royaume un peuple innombrable, mais un peuple sain, vigoureux, robuste, qui n'est point amolli par les voluptés, qui est exercé à la vertu, qui n*est point attaché aux douceurs d'une vie lâche et délicieuse, qui sait mépriser la mort, qui aimeroit mieux mourir que perdre cette liberté qu'il goûte sous un sage roi appliqué à ne régner que pour faire régner la raison. Qu'un conquérant voisin attaque ce peuple, il ne le trouvera peut-être pas assez accoutumé à camper, à se ; mger en bataille, ou à dresser des machines pour assiéger une ville; mais il le trouvera invincible par sa multitude, par son courage, par sa patience dans les fatigues, par son habitude de souffrir la pauvreté, par sa vigueur dans les combats, et par une vertu que les mauvais succès mêmes ne peuvent abattre. D'ailleurs si le roi n'est point assez expérimenté pour commander lui-même ses armées, il les fera commander par des gens qui en seront capables; et il saura s'en servir sans perdre son autorité. Cependant il tirera du secours de ses alliés ; ses sujets aimeront mieux mourir que de passer sous la domination d'un autre roi violent et injuste : les dieux mêmes combattront pour lui. Voyez quelles ressources il aura au milieu des plui grands périls. Je conclus donc que '^ roi pacifique qui ignore la guerre est un roi très-imparfait , pu'l.-*^u' li ne sait pas remplir une de ses plus grandes fonctions, qw' ^m de vaincre ses ennemis; mais j'ajoute qu'il est néanmoins .lifiniment supérieur au roi conquérant qui manque des qualités nécessaires dans la paix, et qui n'est propre qu'à la guerre.
J'aperçus dans l'assemblée beaucoup de gens qui ne pouvoient goûter cet avis; car la plupart des hommes, éblouis par les choses éclatantes, comme les victoires et les conquêtes, les préfèrent à ce qui est simple, tranquille et solide, comme la paix et la bonne police des peuples. Mais tous les vieillards déclarèrent que j'avois parU comme Mlnos.
RtiClT DKS HÂLHEURS DE PHILOGTiTB.
{Livre xii.)
Hercule en mourant avait légué à Philoctète ses flèches trempées dans le sang de l'hydre de Lerne, et lui avait fait promettre de ne découvrir k aucun mortel ni sa mort, ni le lieu où il aurait caché ses cendres. Mais l'oracle d'Apollon ayant fait entendre aux rois ligués contre Troie, qu'ils ne devaient point espérer de finir heureusement cette guerre, k moins qu'ils n'eussent les flèches d'Hercule, Ulysse, le plus éclairé et le plus industrieux des Grecs, entreprit de déterminer Philoctète k prendre part à l'expédition, et k y
apporter les flèches du héros. Philoctète se laissa en effet gagner par son éloquence insinuante, et livra le secret qu'il avait promis de garder. Ce manque de foi fut cruellement puni. Philoctète raconte ses malheurs au fils d'Ulysse.
J'allai joindre les rois ligués, qui me reçurent avec la même Joie qu'ils auroient reçu Harcule même. Comme je passe: •» dans File de Lemnos, je voulus montrer à tous les Grecs ce que mes flèches pouvoient faire. Me préparant à percer un daim qui s'élançoit dans un bois, je laissai, par mégarde^ tomber la flèche de Tare sur mon pied, et elle me fit uce blessure que je ressens encore. Aussitôt j'éprouvai les mêmes douleurs qu'Hercule avoit souffertes; je remplissois nuit et jour rîle de mes cris : un sang noir et corrompu, coulant de ma plaie, infectoit l'air , et répandoit dans le camp des Grecs une puanteur capable de suffoquer les hommes les plus vigoureux. Toute l'armée eut horreur de me voir dans cette extrémité; chacun conclut que c'étoit un supplice qui m'étoit envoyé par les justes dieux.
Ulysse, qui m'avoit engagé daui f^He guerre, fut le premier à m'abandonner. J'ai reconnu, depuis, qu':i .'s voit fait parce qu'il préféroit l'intérêt commun de la Grèce, et la victoi^A à toutes les raisons d'amitié ou de bienséance particulière. On ne pon^'oit plus sacrifier dans le camp, tant l'horreur de ma plaie, son infection, et la violence de mes cris troubloient toute l'armée. Mais au moment oiî ]e me vis abandonné de tous les Grecs par le conseil d'Ulysse, cette politique me parut pleine de la plus horrible inhumanité et de la plus noire trahir son. Hélas 1 j'étois aveugle, et je ne voyois pas qu'il étoit juste que les plus sages hommes fussent contre moi, de même que les dieux que J'avois irrités.
Je demeurai, presque pendant tout lo siège d* Troie, seul, sans espérance, sans soulagement, livré ii d'horribles douleurs, dans cette lie déserte et sauvage , où je n'entehdois que le bruit des vagues de fa mer qui se brisoient contre les rochers. Je trouvai, au milieu* de cette solitude, une caverne vide dans un rocher qui élevoit vers le ciel deux pointes semblables à deux têtes : de ce rocher sortoit une fontaine claire. Cette caverne étoit la retraite des bêtes farouches, à la fureur desquelles j'étois exposé nuit et jour. J'amassai quelques feuilles pour me coucher. Il ne me restoit, pour tout bien, qu'un pot de bois grossièrement travaillé, et quelques habits déchirés, dont j'enveloppois ma plaie pour arrêter le sang, et dont je me servois aussi pour la nettoyer. Là, abandonné des hommes, et livré à la colère des dieux, je passais mon temps à percer de mes flèches les colombes et les autres oiseaux qui voloient autour de ce rocher. Quand j'avois tué quelque oiseau pour ma nourriture, il falloit que je me traînasse contre terre avec douleur pour aller ramasser ma proie : ainsi mes mains me pré* paroipnt de quoi ma nourrir*
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Il est vrai que les Grecs, en partant, me laissèrent quelques provisions; mais elles durèrent peu. J'allumois du feu avec des cailloux. Cette vie, tout affreuse qu'elle fût, m'eût paru douce loin des hommes ingrats et trompeurs, si la douleur ne m'eût accablé, et si je n'eusse sans cesse repassé dans mon esprit ma triste aventure. Quoi! disois-je, tirer un homme de sa patrie, comme le seul homme qui puisse venger la Grèce, et puis l'abandonner dans cette île déserte pendant son sommeil ! car ce fut pendant mon sommeil que les Grecs partirent . Jugez quelle fut ma surprise, et combien je versai de larmes à mon réveil, quand je vis les vaisseaux fendre les ondes. Hélas ! cherchant de tous côtés dans cette île sauvage et horrible, je ne trouvai que la douleur. Dans cette île, il n'y a ni port, ni commerce, ni hospitalité, ni hommes qui y abordent volontairement. On n'y voit que les malheureux* que les tempêtes y ont jetés, et on n'y peut espérer de société que par des naufrages : encore même ceux qui venoient en ce lieu n'osoient me prendre pour me ramener; ils craignoient la colère des dieux et celle des Grecs.
Depuis dix ans je souffrois la honte, la douleur, la faim; je nourris^ sois une plaie qui me dévoroit; l'espérance même étoit éteinte dans mon cœur. Tout à coup, revenant de chercher des plantes médici* nales pour ma plaie, j'aperçus dans mon antre un jeune homme beau , gracieux, mais fier, et d'une taille de héros. II me sembla que je voyois Achille, tant il en avoit les traits, les regards et la démarche : son âge seul me fit comprendre que ce ne pouvoit être lui. Je remar:]uai sur son visage tout ensemble la compassion et l'embarras : il fut touché de voir avec quelle peine et quelle lenteur je me traînois; les cris perçants et douloureux dont je faisois retentir les échos ôb tout ce rivage attendrirent son cœur.
0 étranger! lui dis-je d'assez loin, quel malheur t'a conduit dans cette île inhabitée? je reconnois l'habit grec,' cet habit qui m'est encore si cher. Oh ! qu'il me tarde d'entendre ta voix, et de trouver sur tes lèvres cette langue que j'ai apprise dès l'enfance, et que je ne puis plus parler à personne depuis si longtemps dans cette solitude I Ne sois point effrayé de voir un homme si malheureux : tu dois en avoir pitié.
A peine Néoptolème m'eut dit : Je suis Grec, que je m'écriai : 0 douce parole, après tant d'années de silence et de douleur sans consolation I 0 mon fils I quel malheur, quelle tempête, ou plutôt quel vent favorable t'a conduit ici pour finir mes maux? Il me répondit : Je suis de rîle de Scyros ', j'y retourne ; on dit que je suis fils d'Achille : tu sais tout.
Des paroles si courtes ne contentoient pas ma curiosité ; je lui dis :
1. Scyros y l'une des Cyclades. Achille y vécut quelque temps, caché sous des habits de femme , à la cour du roi Lycomède. II y eut Néoptolème de Déîdamie , fille de Lycomède.
5â6 DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
0 fils d'un père que j*ai tant aimé 1 cher nourrisson de X^ycomède, comment vien»-tu donc ici? d'où viens-tu? 11 me répondit qu'il venoit du siège de Troie. Tu n'étois pas, lui dis-je, de la première expédition. Et toi, me dit-il, en étois-tu? Alors je lui répondis : Tu ne connois, je le vois bien, ni le nom de Philoctôte, ni ses malheurs. Hélas t infortuné que je suis ! mes persécuteurs m'insultent dans ma misère : la Grèce ignore ce que je souffre ; ma douleur augmente. Les Âtiides m'ont mis en cet état; que les dieux le leur rendent !
Ensuite je lui racontai de quelle manière les Grecs m*avoient abandonné. Aussitôt qu'il eut écouté mes plaintes, il me fit les siennes. Après la mort d'Achille, me dit-il. . . . D'abord je l'interrompis, en lui disant : Quoi ! Achille est mort! Pardonne-moi, mon fils, si je trouble ton récit par les larmes que je dois à ton père. Néoptolème me répondit : Vous me consolez en m'interrompant ; qu'il m'est doux de voir Philoctète pleurer mon père !
Néoptolème, reprenant son discours, me dit : Après la mort d'Achille, Ulysse et Phénix me vinrent chercher, assurant qu'on ne pouvoit sans moi renverser la ville de Troie. Ils n'eurent aucune peine à m'emmèner, car la douleur de la mort d'Achille, et le désir d'hériter de sa gloire dans cette célèbre guerre, m'engiigeoient assez à les suivre. J'arrive à Sigée '; l'armée s'assemble autour de moi : chacun jure qu'il revoit Achille; mais, hélas! il n'étoitplus. Jeune et sans expérience, je croyois pouvoir tout espérer de ceux qui ms donnoient tant de louanges. D'abord je demande aux Atrides les armes de mon père ; ils me répondent cruellement : Tu auras le reste de ce qui loi appartenoit ; mais pour ses armes, elles sont destinées à Ulysse. Aussitôt je me troi^ble, je pleure, je m'emporte ; mais Ulysse, sans s'émouvoir, me disoit : Jeune homme, tu n'étois pas avec nous dans les périls de ce long siège; tu n'as pas mérité de telles armes; et tu paries déjà trop fièrement; jamais tu ne les auras. Dépouillé injustement par Ulysse, je m'en retourne dans l'Ile de Scyros, moins indigné contre Ulysse que contre les Atrides. Que quiconque est leur ennemi puisse être l'ami des dieux! 0 Philoctète, j'ai tout dit.
Alors je demandai à Néoptolème comment Ajax Télamonien n'avoit pas empêché cette injustice. Il est mort, me répondit-il. Il est mort! m'écriai-je; et Ulysse ne meurt point! au contraire, il fleurit dans l'armée! Ensuite je lui demandai des nouvelles d' Antiloque fils du sage Nestor, et de Patrocle si chéri par Achille. Ils sont morts aussi, me dit-il. Aussitôt je m'écriai encore : Quoi, morts! Hélas I que me dis-tu ? La cruelle guerre moissonne les bons, et épargne les méchants. Ulysse est donc en vie? Thersite Test aussi sans doute? Voilà ce que font les dieux ; et nous les louerions encore I
Pendant que j'étois dans cette fureur contre votre père, Néoptolème continuoit à me tromper ; il ajouta ces tristes paroles ; Loin de l'armée