‹ Textes classiques de la littérature française extraits des grands écrivains français avec notices biographiques [etc.;] recueil servant de complément à l'Histoire de la Littérature françaiseChapitre 338 sur 347 · Promontoire de la Troade · texte numérisé non relu

Promontoire de la Troade

FJÊNELON. 5V.7

grecque, où le mal prévaut sur le bien, Jô vais vivre ôolil«nt dans la sauvage lie de Scyros. Adieu : je pars. Que les dieux vous guérissent! Aussiiôt je lui dis : 0 mon fils, je te conjure, par les mânes de ton père, par ta mère, par tout ce que tu as de plus cher sur la terre, de ne me laisser pas seul dans ces maux que tu vois. Je n'ignore pas combien je te serai à charge ; mais il y auroit de la honte à m* abandonner : jette-moi à la proue, à la poupe, dans la sentine même, où je t'incommoderai le moins. Il n*y a que les grands cœurs qui sachent combien il y a de gloire à être bon. Ne me laisse point en un désert où il n'y a aucun vestige d'homme; mène-moi dans ta patrie, ou dans l'Eubée, qui n'est pas loin du mont Œta, de Trachine, et des bords agréables du fleuve Sperchius * : rends-moi à mon père. Hélas î je crains qu'il ne soit mort ! je lui avois mandé de m'envoyer un vaisseau : ou il est mort, ou bien ceux qui m'avoient promis de le lui dire ne l'ont pas fait. J'ai recours à toi, ô mon fils! souvions-toi de la fragilité des choses humaines. Celui qui est dans la prospérité doit craindre d'en abuser, et secourir les malheureux.

Voilà ce que l'excès de la douleur me faisoit dire à Néoptolème ; il me promit de m'emmener. Alors je m'écriai encore : 0 heureux jour l t aimable Néoptolème, digne de la gloire de son père! Cher compagnon de ce voyage, souffrez que je dise adieu à cette triste demeure. Voyez où j'ai vécu, comprenez ce que j'ai soufifert : nul autre n*eût pu le souffrir : mais la nécessité m'avoit instruit, et elle apprend aux hommes ce qu'ils no pourroient jamais savoir autrement. Ceux qui n'ont jamais souffert ne savent rien ; ils ne connoissent ni les biens ni les maux : ils ignorent les hommes; ils s'ignorent eux-mêmes. Après avoir parlé ainsi, je pris mon arc et mes flèches.

Néoptolème me pria de souffrir qu'il les baisât, ces armes si célèbres, et consacrées par l'invincible Hercule. Je lui répondis : Tu peuic tout ; c'est toi, mon fils, qui me rends aujourd'hui la lumière, ma patrie, mon père accablé de vieillesse, mes amis, moi-même : tu peux toucher ces armes, et te vanter d'être le seul d'entre les Grecs qui ait mérité de les toucher. Aussitôt Néoptolème entre dans ma grotte pour admirer mes armes.

Cependant une douleur cruelle me saisit, elle me trouble, je ne sais plus ce que je fais ; je demande un glaive tranchant pour couper mon pied; je m'écrie : 0 mort tant désirée! que ne viens-tu? 0 jeune homme ! brûle-moi tout à l'heure comme je brûlai le fils de Jupiter. 0 terre 1 ô terre I reçois un mourant qui ne peut plus se relever. De ce transport de douleur, je tombe soudainement, selon ma coutume, dam un assoupissement profond ; une grande sueur commença à me sou-

1. Trachine, ville de la Thessalie, au pied du mont Œta. C'est là oue demeurait Déjanire, et qu'Hercule revêtit la tunique empoisonnée ae Nessus. — Le Sperchius , fleuve de la Thessalie méridionale, se jetait dans le golfe Maliaque près de Trachine.

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lager ; un sang noir et corrompu coula de ma plaie. Pendant mon sommeil, il eût été facile à Néoptolème d'emporter mes armes, et de partir ; mais il étoit fils d*Achille, et n'étoit pas né pour tromper. En m'évcillant, je reconnus son embarras : il soupiroit comme un homme qui ne sait pas dissimuler, et qui agit contre son cœur. Me veux-tu surprendre? lui dis-je : qu'y a-t-il donc? Il faut, me répondit-il, que vous me suiviez au siège de Troie. Je repris aussitôt : Ah ! qu'as-tu dit, mon fils? Rends-moi cet arc; je suis trahi! ne m'arrache pas la vie. Hélas! il ne répond rien; il me regarde tranquillement; rien ne le touche. 0 rivage ! ô promontoires de cette lie ! 6 bêtes farouches l 6 rochers escarpés ! c'est à vous que je me plains ; car je n'ai que* vous à qui je puisse me plaindre : vous êtes accoutumés âmes gémissements. Faut-il que je sois trahi par le fils d'Achille ! il m'enlève l'arc sacré d'Hercule ; il veut me traîner dans le camp des Grecs pour triompher de moi; il ne voit pas que c'est triompher d'un mort, d'une ombre, d'une image vaine. Oh ! s'il m'eût attaqué dans ma force I,.. mais, encore à présent, ce n*est que par surprise. Que ferai-je? Rends, mon fils, rends : sois semblable à ton père, semblable à toi-même. Que dis-tu?.... Tu ne dis rienl 0 rocher sauvage! je reviens à toi, nu, misérable^ abandonné, sans nourriture ; je mourrai seul dans cet antre : n'ayant plus mon arc pour tuer des bêtes, les bêtes me dévoreront ; n'importe. Mais, mon fils, tu ne parois pas méchant : quelque conseil te pousse; rends mes armes, va- t'en.

Néoptolème, les larmes aux yeux, disoit tout oas : Plût aux dieux que je ne fusse jamais parti de Scyros ! Cependant je m'écrie : Ah 1 que vois-je ? n'est-ce pas Ulysse ? Aussitôt j'entends sa voix, et il me répond : Oui, c'est moi. Si le sombre royaume de Pluton se fût entr'ouvert, et que j'eusse vu le noir Tartare, que les dieux mômes craignent d'entrevoir, je n'aurois pas été saisi, je l'avoue, d'une plus grande horreur. Je m'écriai encore : 0 terre de Lemnos ! je te prends à témoini 0 soleil, tu le vois et tu le souffres ! Ulysse me répondit sans s'émouvoir : Jupiter le veut, et je l'exécute. Oses-tu, lui disois-je, nommer Jupiter? Vois-tu ce jeune homme qui n'étoit point né pour la fraude, et qui souffre en exécutant ce que tu l'obliges de faire? Ce n'est pas pour vous tromper, me dit Ulysse, ni pour vous nuire, que nous venons ; c'est pour vous délivrer, vous guérir, vous donner la gloire de renverser Troie, et vous ramener dans votre patrie. C'est vous, et non pas Ulysse, qui êtes l'ennemi de Philoctète.

Alors je dis à votre père tout ce que la fureur pouvoit m'inspirer. Puisque tu m'as abandonné sur ce rivage, lui disois-je, que ne m'y laisses-tu pas en paix? Va chercher la gloire des combats et tous les plaisirs; jouis de ton bonheur avec les Atrides : laisse-moi ma misère et ma douleur. Pourquoi m'enlever? Je ne suis plus rien; je suis déjà mort. Pourquoi ne crois-tu pas encore aujourd'hui, comme tu le croyois autrefois, que je nesaurois partir; que mes cris et l'infection de ma plaie troubleroient les sacrifioes ? 0 Ulysse ^ auteur de mes maux.

que les dieux puissent te... ! Mais les dieux ne m*écoutent point; au contraire, ils excitent mon ennemi. 0 terre de ma patrie, que je ne reverrai jamais!.... 0 dieux, s'il en reste encore quelqu'un d'assez juste pour avoir pitié de moi, punissez, punissez Ulysse, alors je me croirai guéri.

Pendant que je parlois ainsi, votre père, tranquille, me regardoit avec un air de compassion, comme un homme qui, loin d'être irrité, supporte et excuse le trouble d'un malheureux que la fortune a aigri. Je le voyois semblable à un rocher, qui, sur le sommet d'une montagne, se joue de la fureur des vents, et laisse épuiser leur rage, pendant qu'il demeure immobile. Ainsi votre père, demeurant dans le silence, attendoit que ma colère fût épuisée ; car il savoit qu'il ne faut attaquer les passions des hommes, pour les réduire à la raison, que quand elles commencent à s'affoiblir par une espèce de lassitude. Ensuite il me dit ces paroles : 0 Philoctète, qu'avez-vous fait de votre raison et de votre courage ? voici le moment de s'en servir. Si vous refusez de nous suivre pour remplir les grands desseins de Jupiter sur vous, adieu; vous êtes indigne d'être le libérateur de la Grèce et le destructeur de Troie. Demeurez à Lemnos ; ces armes, que j'emporte, me donneront une gloire qui vous étoit destinée. Néoptolème, partons ; il est inutile de lui parler : la compassion pour un seul homme ne doit pas nous faire abandonner le salut de la Grèce entière.

Alors je me sentis comme une lionne à qui on vient d'arracher ses petits : elle remplit les forêts de ses rugissements. 0 caverne, disois-je, jamais je ne te quitterai; tu seras mon tombeau t 0 séjour de ma douleur, plus de nourriture, plus d'espérance! Qui me donnera un glaive pour me percer? Oh! si les oiseaux de proie pouvoient m'enlever I... Je ne les percerai plus de mes flèches ! 0 arc précieux, arc consacré par les mains du fils de Jupiter ! 0 cher Hercule, s'il te reste encore quel* que sentiment, n'es-tu pas indigné? Cet arc n'est plus dans les mains de ton fidèle ami ; il est dans les mains impures et trompeuses d'Ulysse. Oiseaux de proie, bêtes farouches, ne fuyez plus cette caverne, mes mains n'ont plus de flèches. Misérable, je ne puis vous nuire, venez m'enlever! ou plutôt que la foudre de l'impitoyable Jupiter m'écrase I

Votre père, ayant tenté tous les autres moyens pour me persuader , jugea enfin que le meilleur étoit de me rendre mes armes; il fit signe à Néoptolème, qui me les rendit aussitôt. Alors je lui dis : Digne fils d'Achille, tu montres que tu Tes. Mais laisse-moi percer mon ennemi. Aussitôt je voulus tirer une flèche contre votre père; mais Néoptolème m'arrêta, en me disant : La colère vous trouble, et vous empêche de voir l'indigne action que vous voulez faire. Pour Ulysse, il paroissoit aussi tranquille contre mes flèches, que contre mes injures. Je me sentis touché de cette intrépidité et de cette patience. J'eus honte d'avoir voulu, dans ce premier transport, me servir de mes armes pour tuer celui qui me les avoit fait rendre ; mais, comme mon ressentiment n'étoit pas encore apaisé, j'étois inconsolable de devoir mes ar-

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mes à un homme que je baïssois tant. Cependant Néoptolème me ttisoit : Sachez que le divin Héléims, fils de Priam, étant sorti de la •ville de Troie par l'ordre et par l'inspiration des dieux, nous a dévoilé l'avenir. La malheureuse Troie tombera, a-t-il dit ; mais elle ne peut tomber qu'après qu'elle aura été attaquée par celui qui tient les flèches d'Hercule : cet homme ne peut guérir que quand il sera devant les murailles de Troie; les enfants d'Esculape le guériront*.

En ce moment je sentis mon cœur partagé : j'étois touché de la naïveté de Néoptolème, et de la bonne foi avec laquelle il m'avoit rendu mon arc; mais je ne pouvois me résoudre à voir encore le jour, s'il falloit céder à Ulysse; et une mauvaise honte me tenoit en guspens. Me verra-t-on , disois-je en moi-même, avec Ulysse et avec les Atrides ? Que croira -t-on de moi?

Pendant que j'étois dans cette incertitude, tout à coup j'entends une voix plus qu'humaine : je vois Hercule dans un nuage éclatant ; il étoit environné de rayons de gloire. Je reconnus facilement ses traits un peu rudes, son corps robuste, et ses manières simples; mais il avoit une hauteur et une majesté qui n'avoient jamais paru si grandes en lui quand il domptoit les monstres. Il me dit : Tu entends, tu vqi» Hercule. J'ai quitté le haut Olympe pour t'annoncer les ordres de Jupiter. Tu sais par quels travaux j'ai acquis l'immortalité : il faut que tu ailles avec le fils d'Achille, pour marcher sur mes traces dans le chemin de la gloire. Tu guériras ; tu perceras de mes flèches Pfixis auteur de tant de maux. Après la prise de Troie, tu enverras de riches dépouilles à Péan ton père, sur le montŒta; ces dépouilles seront mises sur mon tombeau comme un monument de la victoire due à mes flèches. Et toi, ô fils d'Achille l je te déclare que tu ne peux vaincte sans Philoctète, ni Philoctèle sans toi. Allez donc comme deux lions qui cherchent ensemble leur proie. J'enverrai Esculape à Troie pour guérir Philoctète. Surtout, ô Grecs, aimez et observez la religiou : ^ reste meurt \ elle ne meurt jamais^

Après avoir entendu ces paroles, je m'écriai : 0 heureux jour, douce lumière, tu te montres enfin après tant d'années! Je t'obéis, je pars après avoir salué ces lieux. Adieu, cher antre. Adieu, nymphes de ce§ prés humides. Je n'entendrai plus le bruit sQurd des vagues de cette mer. Adieu, rivage où tant de fois j'ai soufiert les injures de Tair. Adieu, promontoire où Echo répéta tant de fois mes gémisseiaenis. Adieu, douces fontaines qui me fûtes si amères. Adieu ^ ô terre de Lemnos; laisse- moi partir heureusement, puisque je vais où m'appelle la volonté des dieux et de mes amis !

J. Machaon et Podalire» fils d'Esculape, le dieu de la médecin».

FÉNELON. t>ai

OBSCBHTS DS TÉLtiMAQUE AUX ENFERS»

(livre XIV.)

Télémaque, persuadé que son père Ulysse n'est plus sui la terre, s'est résolu à Taller chercher dans les enfers. Suivi seulement de deux Cretois, il se rend k la fameuse caverne d'Achérontia, dans le Brutium, par laquelle on descend dans le royaume de Pluton.

Le fils â'l31ysse, Pépée à la main, s'enfonce dans les ténèbres bor« ribles. Bientôt il aperçoit une faible et sombre lueur, telle qu'on la voit pendant la nuit sur la terre : il remarque les ombres légères qui voltigent autour de lui ; et il les arrête avec son épée ; ensuite il voit les tristes bords du fleuve marécageux dont les eaux bourbeuses et dormantes ne font que tournoyer. 11 découvre sur ce rivage une foule innombrable de morts privés de la sépulture, qui se présentent en vain à ri m pitoyable Gbaron. Ce dieu, dont la vieillesse éternelle est toujours triste et chagrine, mais pleine de vigueur, les menace, les repousse, et admet d'abord dans la barque le jeime Grec. Kn entrant, Télémaque entend les gémissements d'une ombre qui ne pouvoit se consoler.

Quel est donc, lui dit-il, votre malheur? qui étiex-vous sur la terre? J'étois, lui répondit cette ombre, Nabopharsan, roi de la superbe Babylonne. Tous les peuples de l'Orient trembloient au seul bruit de mon nom ; je me faisois adorer par les Babyloniens, dans un temple de marbre, où j'étois représenté par une statue d'or, devant laquelle on brûloit nuit et Jour les plus précieux parfums de l'Ethiopie. Jamais personne n'osa me contredire sans être aussitôt puni : on inventait chaque jour de nouveaux plaisirs pour me rendre la vie plus délicieuse. J'étois encore jeune et robuste; hélas I que de prospérités ne me restoit-il pas encore à goûter sur le trône? Mais une femme que j'aimois, vX qui ne m'aimoit pas, m'a bien fait sentir que je n'étois pas dieu; elle m'a empoisonné 2 je ne suis plus rien. On mit hier, avec pompe, mes cendres dans une urne d'or) on pleura; ou s'arracha Isa cheveux; on fit semblant de vouloir se jeter dans les flammes de mon bûcher, pour mourir avec moi; on va encore gémir au pied du superbe tombeau où l'on a mis mes cendres : mais personne ne me regrette ; ma mémoire même est en hopreur dans ma famille; et ioi-bas, je souffre déjà d'bor ribles traitements.

Télémaque, touché de ce spectacle, lui dit: £tiez-vous véritable* ment heureux pendant votre règne? sentiez-vous cette douce paix sans laquelle le cœur demeure toujours serré et flétri au milieu des délices? Non, répondit le • Babylonien ; je ne sais même ce que vous voulez dire. Les sages vantent cette paix comme Tunique bien : pour moi, je ne l'ai jamais sentie ; mon cœur étoit sans cesse agité de désirs nou-

veaux, de crainte et d'espérance. Je tâchois de m'étourdir moi-même par l'ébranlement de mes passions; j'avois soin d'entretenir cette ivresse pour la rendre continuelle : le moindre intervalle de raison tranquille m'eût été trop amer. Voilà la paix dont j'ai joui; toute autre me parott une fable et un songe : voilà les biens que je regrette.

En parlant ainsi, le Babylonien pleuroit comme un homme lâche qui a été amolli par les prospérités, et qui n'est point accoutumé à supporter constamment ui^ malheur. Il avoit auprès de lui quelques esclaves qu'on avoit fait mourir pour honorer ses funérailles : Mercure les avoit livrés à Charon avec leur roi, et leur avoit donné une puissance absolue sur ce roi qu'il avoient servi sur la terre. Ces ombres d'esclaves ne craignoient plus l'ombre de Nabopharsan; elles la tenoient enchaînée, et lui faisoientles plus cruelles indignités. L'un lui disoit: N'étions-nous pas hommes aussi bien que toi ? comment étois-tu assez insensé pour te croire un dieu? et ne falloit-il pas te souvenir que tu étois delà race des autres hommes? Un autre, pour lui insulter, disoit: Tu avois raison de ne vouloir pas qu'on te prît pour un homme; car tu étois un monstre sans humanité. Un autre lui disoit : Hé bien I où sont maintenant tes flatteurs ? Tu n'as plus rien à donner, malheureux 1 tu ne peux plus faire aucun mal ; te voilà devenu esclave de tes esclaves mêmes : les dieux ont été lents à faire justice; mais enfin ils la font.

À ces dures paroles, Nabopharsan se jetoit le visage contre terre , arrachant ses cheveux dans un excès de rage et de désespoir. Mais Charon disoit aux esclaves : Tirez-le par sa chaîne ; relevez-le malgré lui : il n'aura pas même la consolation de cacher sa honte ; il faut que toutes les ombres du Styx en soient témoins, pour justifier les dieux, qui ont souffert si longtemps que cet impie régnât sur la terre. Ce n'est encore là, ô Babylonien, que le commencement de tes douleurs; prépare-toi à être jugé par l'inflexible Minos, juge des enfers.

Pendant ce discours du terrible Charon, la barque touchoit déjà le rivage de l'empire de Pluton : toutes les ombres accouroient pour considérer cet homme vivant qui paroissoit au milieu de ces morts dans la barque : mais, dans le moment où Télémaque mit pied' à terre, elles s'enfuirent, semblables aux ombres de la nuit que la moindre clarté du jour dissipe. Charon, montrant au jeune Grec un front moins ridé et des yeux moins farouches qu'à l'oràinaire, lui dit : Mortel chéri des dieux, puisqu'il t'est donné d'entrer dans ce royaume de la nuit, inaccessible aux autres vivants, hâte-toi d'aller où les destins t'appellent; va par ce chemin sombre, au palais de Pluton, que tu trouveras sur son trône; il te permettra d'entrer dans les lieux dont il m'est défendu de te découvrir le secret.

Aussitôt Télémaque s'avance à grands pas : il voit de tous côtés voltiger des ombres, plus nombreuses que les grains de sable qui couvrent les rivages de la mer; et, dans l'agitation de cette multitude infinie, il est saisi d'une horreur divine, observant le profond silence de

ces vastes lieux. Ses cheveux se dressent sur sa tête quand il aborde le noir séjour de Timpitoyable Pluton; il sent ses genoux chancelants; la voix lui manque; et c'est avec peine qu'il peut prononcer au dieu ces paroles : Vous voyez, ô terrible divinité, le fils du malheureux Ulysse; je viens vous demander si mon père est descendu dans votre empire, ou s'il est encore errant sur la terre.

Pluton étoit sur un trône d'ébène : son visage étoit pâle et sévère; ses yeux, creux et étincelants; son front, ridé et menaçant : la vue d'un homme vivant lui étoit odieuse, comme la lumière offense les yeux des animaux qui ont accoutumé de ne sortir de leurs retraites que pendant la nuit. A son côté paroissoit Proserpine, qui attiroit seule ses regards, et qui sembloit un peu adoucir son cœur : elle jouissoit d'une beauté toujours nouvelle ; mais elle paroissoit avoir joint à ces grâces divines je ne sais quoi de dur et de cruel de son époux.

Au pied du trône étoit la Mort, pâle et dévorante, avec sa faux tranchante qu'elle aiguise sans cesse. Autour d'elle voloient les noirs soucis, les cruelles défiances; les vengeances, toutes dégouttantes de sang, et couvertes de plaies; les haines injustes; l'avarice, qui se ronge elle-même; le désespoir, qui se déchire de ses propres mains; l'ambition forcenée, qui renverse tout ; la trahison, qui veut se repaître de sang, et qui ne peut jouir des maux qu'elle a faits; l'envie, qui verse son venin mortel autour d'elle, et qui se tourne en rage, dsîns l'impuissance où elle est de nuire; l'impiété, qui se creuse elle-même un abîme sans fond, où elle se précipite sans espérance; les spectres hideux; les fantômes, qui représentent les morts pour épouvanter les vivants; les songes affreux; les insomnies, aussi cruelles que les tristes songes. Toutes ces images funestes environnoient le fier Pluton, et remplissoient le palais où il habite. 11 répondit à Télémaque d'une voix basse qui fit gémir le fond de l'Érèbe :

Jeune mortel, les destins t'ont fait violer cet asile sacré des ombres; suis ta haute destinée : je ne te dirai point où est ton père; il suffit que tu sois libre de le chercher. Puisqu'il a été roi sur la terre, tu n'as qu'à parcourir, d'un côté, l'endroit du noir Tartare où les mauvais rois sont punis; de l'autre, les champs Êlysées, où les bons rois sont récompensés. Mais tu ne peux aller d'ici dans les champs Ëlysées, qu'après ^voir passé par le Tartare; hâte-toi d'y aller, et de sortir de mon empire .

A l'instant Télémaque semble voler dans ces espaces vides et immenses; tant il lui tarde de savoir s'il verra son père, et de s'éloigner de la présence horrible du tyran qui tient en crainte les vivants et les morts. Il aperçoit bientôt assez près de lui le noir Tartare : il en sortait une fumée noire et épaisse, dont l'odeur empestée donneroit la mort, si elle se répandoit dans la demeure des vivants. Cette fumée couvroit un fleuve de feu et des tourbillons de flamme, dont le bruit, semblable à celui des torrents les plus impétueux quand ils s'élancent

des plus hauts rochers dans le fond des abtmBS, faisoit qu*on ne pouvait rien entendre distinctement dans ces tristes lieux.

Télémaque, secrètement animé par Minerve, entre sans crainte dans ce gouffre. D'abord il aperçut un grand nombre d'hommes qui avoient vécu dans les plus basses conditions, et qui étoient punis pour avoir cherché les richesses par des fraudes, des trahisons et des cruautés. Il y remarqua beaucoup d'impies hypocrites, qui, faisant semblant d'aimer la religion, s'en étoient servis comme d'un beau prétexte pour con* tenter leur ambition, et pour se jouer des hommes crédules : ces hommes, qui avoient abusé de la vertu même, quoiqu'elle soit le plus grand dcn des dieux, étoient punis comme les plus scélérats de tous les hommes. Les enfants qui avoient égorgé leurs pères et leurs m>res, les épouses qui avoient trempé leurs mains dans le sang de leurs époux, les traîtres qui avoient livré leur patrie après avoir violé tous les serments, souffroient des peines moins cruelles que ces hypocrites. Les trois juges des enfers l'avoient ainsi voulu; et voici leur raison : c'est que les hypocrites ne se contentent pas d'être méchants comme le reste des impies; ils veulent encore passer pour bons, et font, par leur fausse vertu, que les hommes n'osent plus se fier à la véritable» Les dieux , dont ils se sont joués, et qu'ils ont rendus méprisables aux hommes, prennent plaisir à employer toute leur puissance pour se venger de leurs insultes-

Auprès de ceux-ci paroissoient d'autres hommes que le vulgaire ne croit guère coupables, et que la vengeance divine poursuit impitoya* blement : ce sont les ingrats, les menteurs, les flatteurs qui ont loué le vice : les critiques malins qui ont tâché de flétrir la plus pure vertu; enfin, ceux qui ont jugé témérairement des choses sans les connottre à fond, et qui par là ont nui à la réputation des' innocents. Mais^ parmi toutes les ingratitudes, celle qui étoit punie comme la plus noire, c'est celle où l'on tombe contre les dieux. Quoi doncl disoit Minos, on passe pour un monstre quand on manque de reconnoissance pour son père, ou pour son ami de qui on a reçu quelque se« cours; et on fait gloire d'être ingrat envers les dieux, de qui on tient la vie et tous les biens qu'elle renferme ! Ne leur doit-on pas sa naissance plus qu'au père même de qui on est né ? Plus tous ces crimes sont impunis et excusés sur la terre, plus ils sont dans les enfers Tobjet d'une vengeance implacable à qui rien n'échappe.

Télémaque, voyant les trois juges qui étoient assis et qui condamnoient un homme, osa leur demander quels étoient ses crimes. Aussitôt le condamné, prenant la parole, s'écria : Je n'ai jamais fait aucun mal ; j'ai mis tout mon plaisir à faire du bien; j'ai été magnffique> libéral, juste, compatissant : que peut-on donc me reprocher? Alors Minos lui dit : On ne te reproche rien à l'égard des hommes; mais ne devois-tu pas moins aux hommes qu'aux dieux T Quelle est donc cette justice dont tu te vantes? Tu n'as manqué à aucun devoir envers les hommes, qui ne sont rien; tu as été vertueux : mais tu as rapporté

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toute ta tenu à toi-même^ et non aux dieux qui te Tavoiènt donnée; car tu voulôis jouir du fruit de ta propre vertu, et te renfermer en toi-même : tu as été ta divinité. Mais les dieux, qui ont tout fait, et qui n'ont rien fait que pour eux-mêmes, ne peuvent renoncer à leurs droits : tu les as oubliés, ils t'oublieront; il te livreront à toi-même, puisque tu as voulu être à toi, et non pas h eux. Ghercbe donc maintenant, si tu le peux, ta consolation dans ton propre cœur. Te voilà à jamais séparé des hommes, auxquels tu as voulu plaire; te voilà seul avec toi-même, qui étols ton idole : apprends qu'il n'y a point de véritable vertu sans le respect et l'amour des dieux, à qui tout est dû. Ta fausse vertu , qui a longtemps ébloui les hommes faciles à tromper, va être confondue. Les hommes, ne jugeant des vices et des vertus, que par ce qui les choque ou les accommode, sont aveugles et sur le bien et sur le mal : ici, une lumière divine renverse tous leurs jugements superficiels, elle condamne souvent ce .qu'ils admirent, et justifie ce qu'ils condamnent.

A ces mots ce philosophe, comme frappé d'un coup de foudre, ne pouvoit se supporter soi-même. La complaisance qu'il avoit eue autr^ fois à contempler sa modération, son courage, et ses inclinations généreuses, se change en désespoir. La vue de son propre cœur, ennemi des dieux, devient son supplice ; il se voit, et ne peut cesser de se voir; il voit la vanité des jugements des hommes, auxquels il a voulu plaire dans toutes ses actions : il se fait une révolution universelle de tout ce qui est au dedans de lui, comme si on bouleversoit toutes ses entrailles; il ne se trouve plus le même : tout appui lui manque dans son cœur; sa conscience, dont le témoignage lui avoit été si doux, s'élève contre lui, et lui reproche amèrement l'égarement et rillusion de toutes ses vertus, qui n'ont point eu le culte de la divinité pour principe et pour fin : il est troublé, consterné, plein de honte, de remords et de désespoir. Les Furies ne le tourmentent point, parce qu'il leur suffit de l'avoir livré à lui-même, et que son propre cœur venge assez les dieux méprisés. Il cherche les lieux les plus sombres pour se cacher aux autres morts, ne pouvant se cacher à lui-même; il cherche les ténèbres et ne peut les trouver; une lumière importune le poursuit partout; partout les rayons perçants de la vérité vont venger la vérité qu'il a négligé de suivre. Tout ce qu'il a aimé lui devient odieux, comme étant la source de âes maux, qui ne peuvent jamais finir. Il dit en lui-même : « 0 insensé ! je n'ai donc connu ni les dieux, ni les hommes, ni moi-môme! Non, je n'ai rien connu, puisque je n'ai jamais aimé l'unique et véritable bien : tous mes pas ont été des égarements; ma sagesse n'étoit que folie; ma vertu n'étoit qu'un orgueil impie et aveugle : j'étois moi-même mon idole. »

Enfin Télémaque aperçut les rois qui étoient condamnés pour avoir abusé de leur puissance. D'un côté, une Furie vengeresse leur présenloit un miroir, qui leur montroit toute la difformité de leurs vices :

des plus hauts rochers dans le fond des abtmes, falsoit qu*on ne pou-^ vait rien entendre distinctement dans ces tristes lieux.

Télémaque, secrètement animé par Minerve, entre sans crainte dans ce gouffre. D'abord il aperçut un grand nombre d'hommes qui avoient vécu dans les plus basses conditions, et qui étoient punis pour avoir cherché les richesses par des fraudes, des trahisons et des cruautés. li y remarqua beaucoup d'impies hypocrites, qui, faisant semblant d'aimer la religion, s'en étoient servis comme d'un beau prétexte pour con* tenter leur ambition, et pour se jouer des hommes crédules : ces hommes, qui avoient abusé de la vertu même, quoiqu'elle soit le plus grand don des dieux, étoient punis comme les plus scélérats de tous les hommes. Les enfants qui avoient égorgé leurs pères et leurs m^res, les épouses qui avoient trempé leurs mains dans le sang de leurs époux, les traîtres qui avoient livré leur patrie après avoir violé tous les serments, souffroient des peines moins cruelles que ces hypocrites. Les trois juges des enfers l'avoient ainsi voulu; et voici leur raison : c'est que les hypocrites ne se contentent pas d'être méchants comme le reste des impies; ils veulent encore passer pour bons, et font, par leur fausse vertu, que les hommes n'osent plus se fier à la véritable* Les dieux , dont ils se sont joués, et qu'ils ont rendus méprisables aux hommes, prennent plaisir à employer toute leur puissance pour se. venger de leurs insultes-

Auprès de ceux-ci paroïssoient d'autres hommes que le vulgaire ne croit guère coupables, et que la vengeance divine poursuit impitoya-« hlement : ce sont les ingrats, les menteura, les flatteurs qui ont loué le vice : les critiques malins qui ont tâché de flétrir la plus pure vertu ; enfin, ceux qui ont jugé témérairement des choses sans les connoître à fond, et qui par là ont nui à la réputation des' innocents. Mais, parmi toutes les ingratitudes, celle qui étoit punie comme la plus noire, c'est celle où l'on tombe contre les dieux. Quoi donc! disoit Minos, on passe pour un monstre quand on manque de reconnoissance pour son père, ou pour son ami de qui on a reçu quelque se* cours; et on fait gloire d'être ingrat envers les dieux, de qui on tient la vie et tous les biens qu'elle renferme ! Ne leur doit-on pas sa naissance plus qu'au père même de qui on est né ? Plus tous ces crimes sont impunis et excusés sur la terre, plus ils sont dans les enfers l'objet d'une vengeance implacable à qui rien n'échappe.

Télémaque, voyant les trois juges qui étoient assis et qui condamnoient un homme, osa leur demander quels étoient ses crimes. Aussitôt le condamné, prenant la parole, s'écria : Je n*ai jamais f&it aucun mal; j'ai mis tout mon plaisir à faire du bien; J'ai été magnifique) libéral, juste, compatissant : que peut-on donc me roprooher? Alors Minos lui dit : On ne te reproche rien à Tégard des hommes; mais ne devois-tu pas moins aux hommes qu'aux dieux? Quelle est donc cette justice dont tu te vantes? Tu n'as manqué à aucun devoir envers les hommes, qui ne sont rien; tu as été vertueux : mais tu as rapporté

toute ta t«ntt à tol-mMiei it non aut ttlMi ^ to rh¥oitat donnM) , car tu vottldii Jduif du lirait db ta {nopre TetlU) ut té rtaformtf é% toi-même : tu aft été ta dlvinfté. Hait les dieux, qui Ml tout lUt, êl qui n'ont rien fhit que |K>ut eut-mémes, ne peu^eat tmummt ft Iran droits : tu les as Oubliés, Ils t'oublieront; & té Utr^ttmt à toi^n^n^ puisque tu as voulu élre à toi, et non pas à eux. Cberohe donomaiiltenant, si tu le peut, ta consolation dans ton pro^ oœur. Te tolE à jamais séparé d^s bommes» auxquels tu as Toulu jMni ta voilà seUI avec toi^néme> qui ét«>iB tnn idole : apprends quii n'y a pdnt de vè^ ritable vertu sans le respect et llitnottr des dieux, à qui tout est èft^ Ta fausse vertu, qui a longtemps éMoui les bommes ibeiles à tnHDi*per, va être éonfondue. Les bonunes, ne jugeant des vises et dÉfe yertuB, que paf ce qui lés cboque ou les accommode, sont avIiuglBk et sur le bien et stir le mal : ici, uni lumitee divine rsnvwse tous leurs jugements superficiels , elle condamne souvent Oè j|ulls ad^ mirent, et justifié ce qu'ils condamnent

A ces mots ce pbilo80phe> cimime firappé d'un cou)» dé Ibudfé, li pouvoit se supporter soi-même. La complaisance qu*il avolt eue autni^ fois à contempler sa modération, scA oouiago, et ses Indinitions généreuses, se change en désespoir. La vue de son propre oosufv ennemi des dieux, devient son supplice : Il se volt, et ne peut cesser de se voir; il voit la vanité des jugements des hommes, auxquels il a voulu plaire dans toutes ses actions i 11 se fUt nne lévolution uni* yerselle de tout ce qui est EU dedans de loi, comme si OU bouloveMli toutes ses entrailles) il ne se trouve plus le mémo : tOnt i^pai hii manque dans son cœur; sa cobsdence, dont le témoignage lut aVoll été si doux, s*éléve contre lui, et lui reproche amèrement régaïenmft et rillusion de toutes ses vertus, qui n'Ont point eu le culte de Ut divinité pour principe et pour fin : il est troublé, consterné, plein di honte, de remords et de désespoir. Les Furies ne lo tourmentent point, parce qu'il leur suffit de l'avoir livré à lui-même, et que sou propre cœur venge assez les dlenx méprisés. Il chetcho tes iiéux M plus sombres pour se cacher aux autres morts, ne pouvant se caohsi^ à lui-même ; il cherche les ténèbres et ne peut les trouver; unie lumière importune le poursuit partout; partout lés rayons perçante de la vérité vont venger la vérité qu'il a négligé de suivre. Tout 00 qu'il a aimé lui devient odieux, comme étant la source de Ses mtnz» qui ne peuvent jamais finir. H dit en lui-même : «0 insensé 1 je n*al donc connu ni les dieux, ni les hommes, ni moi-même I Non, je n*si rien connu, puisque je n'ai jamais aimé l'unique et Téritable bien : tous mes pas ont été des égarements ; ma sagesse n'étolt que flbUO; ma vertu n'étoit qu'un orgueil impto et aveugle : j'étois moi-même mon idole. »

Enfin Tëlémaque aperçut les rois qui étoient condamnés pour avoir abusé de leur puissance. D^un côté, une Vurie vengeresse leur piê^ sentoit un miroir, qui leur montroit toute la difibrmité de leurs TiceS i

536 DIX-SEPTIÊME SIÈCLE.

là, ils voyoient et ne pouvoient s'empêcher de voir leur vanité grossière et avide des plus ridicules louanges, leur dureté pour les hommes dont ils auroient dû faire Id félicité; leur insensibilité pour la vertu; leur crainte d'entendre la vérité ; leur inclination pour les hommes lâches et flatteurs; leur inapplication, leur mollesse, leur indolence, leur défiance déplacée, leur faste et leur excessive magnificence fondée sur la ruine des peuples ; leur ambition pour acheter un peu de vaine gloire par le sang de leurs citoyens; enfin, leur cruauté qui cherche chaque jour de nouvelles délices parmi les larmes et le dés-* espoir de tant de malheureux. Us se voyoient sans cesse dans ce miroir : ils se trouvoient plus horribles et plus monstrueux que ni la Chimère vaincue par Bellérophon, ni l'hydre de Lerne abattue par Hercule, ni Cerbère même, quoiqu'il vomisse, de ses trois gueules béantes, un sang noir et venimeux, qui est capable d'empester toute la race des mortels vivants sur la terre.

l^n même temps, d'un autre cdté, une autre Furie leur répétoit avec insulte toutes les louanges que leurs flatteurs leur avoient données pendant leur vie, et leur présentoit un autre miroir, où ils se voyoient tels que la flatterie les avoit dépeints : Topposition de ces deux peintures , si contraires, étoit le supplice de leur vanité. On remarquoit que les plus méchants d'entre ces rois étoient ceux à qui on avoit donné les plus magnifiques louanges pendant leur vie, parce que les méchants sont plus craints que les bons, et qu'ils exigent sans Audeuf les lâches flatteries des poètes et des orateurs de leur temps. '

On les entend gémir dans ces profondes ténèbres, où ils ne peuvent' voir que les insultes et les dérisions qu'ils ont à souffrir : ils n'ont rien autour d'eux qui ne les repousse, qui ne les contredise, qui ne les confonde. Au lieu que, sur la terre, ils se jouoient de la vie dés hommes et prétendoient que tout étoit fait pour les servir; dans le Tartare, ils sont livrés à tous les caprices de certains esclaves qui leur font sentir à leur tour une cruelle servitude : ils servent avec douleur, et il ne leur reste aucune espérance de pouvoir jamais adoucir leur captivité; ils sont sous les coups de ces esclaves, devenus leurs tyrans impitoyables, comme une enclume est sous les coups des marteaux des Cyclopes, quand Vulcain les presse de travailler dans les fournaises ardentes du mont Etna.

Là, Télémaque aperçut des visages pâles, hideux et consternés. C'est une tristesse noire qui ronge ces criminels; ils ont horreur d'eux-mêmes, et ils ne peuvent non plus se délivrer de cette horreur que de leur propre nature. Ils n'ont point besoin d'autre châtiment de leurs fautes que leurs fautes mêmes; ils les voient sans cesse dans toute leur énormité; elles se présentent à eux comme des spectres horribles; elles les poursuivent. Pour s'en garantir, ils cherchent une mort plus puissante que celle qui les a séparés de leur corps. Dans le désespoir où ils sont, ils appellent à leur secours une mort qui puisse éteindre tout sentiment et toute connoissance en eux; ils demandent

aux abîmes de les eïigkmtir, poor se dérober aux itypas irengvan de la vérité qui les persécute : niai» ils seat résenrés à la TOigeance qiii distille sur eux goutte à' goutte ;et qui ne tarin Jamais. La vérité qu'ils ooit craint de voir fiiit leur supplice; ils la voient et n'ont def yeux que pour la voir s'élever contre eux; sa vue les pereoi lae, déchire, les arrache à, eux-mêmes : elle est comme la fot^re; sana rien détruire au dehors; éUe pénétre Jusqu'au fond des entraillflt. Semblable à un métal dans une fournaise ardonte, Fâme est comme fondue par ce iéu vengeur; il ne ^laisse aucune consistance et if xm consume rien : il dissout Jusqu'aux premiers principes de la vie, el on ne peut mourir. On est arraché à soi; on n'y peut plus trouva ni appui ni repos pour un seul instant: on ne vit plus que par la rage ' qu'on a contre soi-même, et par une perte de toute espérance qui rend forcené.

Parmi ces objets, qui faisoient dresser les chisveuxde Télémaque. sur sa tête, il vit plusieurs des anciens rois de Lydie, qui étotedt punis pour avoir préféré lés délices d'une vie molle au trarâil qui doit être inséparable de la royauté pour le soulagement des peuples.

Ces rois se reprochoicjnt les uns aux autres leur aveuglement L'un disoit à l'autre, qui ayoit été son fils : « Ne vou> avois-Je pas recommandé souvent, pendant ma vieillesse et avant ma mort, de réparer les maux que j'avois faits par ma négligence? » Le fils répoii* doit : ce 0 malheureux père! c'est vous qui m'avez perdu! c'est votre exemple qui m'a accoutumé au foste, à l'orgueil, à la v<dupté, à la dureté pour les hommes! En. vous voyant régner avec tant de mollesse, avec tant de lâches flatteurs autour de vous, Je me suis aooou* tumé à aimer la flatterie et les plaiôrs. J'ai cru que le reste des hommes étoit, à l'égard des rois, ce que les chevaux et les autres bêtes de charge sont à l'égard des hommes, c'est-à-dire des animaux dont on ne £atit cas qu'autant qu'ils rendent de services et qu'ils donnent de commodités. Je l'ai cru; c'est vous qui me l'avez Mt croire; et maintenant je souffre tant de maux pour tous avoir imité.» A ces repr(^ches, ils ajoutoient les plus aflîreuses suOédietlons, et paroissoient animés de rage pour s'entre-déchirer.

Autour de ces rois voltigeoient encore, comme des hiboux dans la nuit, les cruels soupçons, les vaines alarmes, les déSances, qui vengent les peuples de la dureté de leurs rois, la &im insatiable des richesses, la fausse gloire toujours tyrannique, et la mollesse lâche qui redouble tous les maux qu'on souffre, sans pouvoir jamais donner de solides plaisirs.

Ou voyoit plusieurs de ces rois sévèrement punis, non pour les maux qu'ils avoient faits, mtds pour les biens qu'ils auroient dû faire. Tous les crimes des peuples, qui viennent de la négligence avee laquelle on fait observer les lois, étoient Imputés aux rob* qui ne doivent régner qu'afin que les lois régnent par leur mhiistêre. On leur imputoit aussi tous les désordres qui viennent du faste, du luxe

et de tous les autres excès qui jettent les hcmimes dans un état violent, et dans la tentation de mépriser les lois pour acquérir du bien. Surtout on traitoit rigoureusement les rois qui, au lieu d'être de bons et vigilants pasteurs des peuples, n'avoient songé qu'à ravager le troupeau comme des loups dévorants.

Mais ce qui consterna davantage Télémaque, ce fut de TOir, dans cet abîme de ténèbres et de maux, un grand nombre de rois qui avoicnt passé sur la terre pour des rois assez bons. Ils avoient été condamnés aux peines du Tartare, pour s'être laissé gouverner par des hommes méchants et artificieux. Ils étoient punis pour les maux qu'ils avoient laissé faire par leur autorité. De plus, la plupart de ces rois n'avoient été ni bons ni méchants, tant leur foiblesse avoit été grande; ils n'avoient jamais craint de ne connoitre point la vérité; ils n'avoient point eu le goût de la vertu, et n'avoient pas mis leur plaisir à faire du bien.

Lorsque Télémaque sortit de ces lieux, il se sentit soulagé, comme si on avoit ôté une montagne de dessus sa poitrine : il comprit par ce soulagement le malheur de ceux qui j étoient renfermés sans espérance d'en sortir jamais. Il étoit effrayé de voir combien les rois étoient plus rigoureusement tourmentés que les autres coupables. Quoi l disoit-il, tant de devoirs, tant de périls, tant de pièges, tant de difficulté de conhottre la vérité pour se défendre contre les autres et contre soi-même; enfin, tant de tourments horribles dans les enfers, après avoir été si agité, si envié, si traversé dans une yie courte 1 0 insensé celui qui cherche à régner 1 Heureux celui qui se borne à une condition privée et paisible, où la vertu lui est moins difficile!

En faisant ces réflexions, il se troubloit au dedans de lui-même : il frémit et tomba dans une consternation qui lui fit sentir quelque chose du désespoir de ces malheureux qu'il venoit de considérer. ' Mais à mesure qu'il s'éloigna de ce triste séjour des ténèbres, de l'horreur et du désespoir, son courage commença peu à peu à renaître : il respiroit et entrevoyoit déjà de loin la douce et pjfre lumière du séjour des héros.

C'est dans ce lieu qu'habitoient tous les bons rois qui avoient jusqu'alors gouverné sagement les hommes : ils étoient séparés du reste des justes. Comme les méchasts princes souffroient dans le Tartare des supplices infiniment plus rigoureux que les autres coupables d'une condition privée, aussi les bons rois jouissoient dans les champs Ëlysées d'un bonheur infiniment plus grand que celui du reste des hommes qui avoient aimé la vertu sur la terre.

Télémaque s'avança vers ces rois, qui étoient dans des bocages odo* riférants, sur des gazons toujours renaissants et fleuris; mille petits ruisseaux d'une onde pure arrosoient ces beaux lieux, et 7 faisoient sentir une délicieuse fraîcheur; un nombre infini d'oiseaux faisoient résonner ces bocages de leur doux chant. On voyoit tout ensemble

les fleurs dtt printn^ qui naiitoieiit laus toi "jfÊê^ mm lu plus riches Hruits d« rautomn* qtit ptiiil(ràent dos «lères. Vk i$amtM on nt ressentit les ardeuts de la fiorleufle Canicule; là Jamais les noirf aquilons n'osèrent souffler ni fidre sentir les rigueurs de l'hifv, Mi . la guerre altérée de sang, ni la erueile eo^e qui o^rd d'une dent venimeuse et qui porte des vipères entortillées dans son sein et «ntooih de ses bras, ni les jalousies, ni les défiances, ni la oraintei ni les vains désirs n'approchent jamais de cet heureux séjour de la paix. Le jour n'y finit point, et la nuit, avec ses somhres voiles, y est inconnue : , une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes, et les environne de ses rayons comme d'un vêtement. Cette lumière n'est point semblable à la lumière somhre qui éclaire les yeux des misérables mortels, et qui n'est que ténèbres; c'est plutôt une gloire céleste qu'une lumière : elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais que les rayons du soleil ne pénétrent le plus pur cristal : elle n'éblouit jamus; au ecmtraire, elle fortifie les yeux et porte dans le fond de Tàme je ne sais quelle sérénité ; c'est d'elle seule que ces hommes bienheureux sont nourris; ^le sort d'eux et elle y entre; die les pénètre et s'incorpore à eux comme les aliments s'incorporent à nous. Ils la voient, ils la sentent, ils la respirait; elle fait ^tré en eux une source intarissable de paix et de joie : ils sont plongés dans cet abîme de joie comme les poissons dans la mer. Ils ne Veulent plus rien; ils ont tout sans rien avojr> car ce goût de lumière pure apiise. la faim de leur cœur; tous leuxe désirs sont rassasiés, ef leUr plénit!»ié les élève au-dessus de tout ce que les hommes vides et afikmés cherchent sur la terre : toutes les délices qui les environnent ne leor sont rien parce que le comble de leur félicité, qui vient du dedanS} nA leur laisse aucun sentiment pour tout ce qu'ils voient de délicieux an dehors. Ils sont tels que les dieux qui, rassasiés de nectar et d'am« broisie, ne daigneroient pas se nourrir des viandes grossières qu*on leur présenteroit à la table la plus exquise des hommes mortels. Tous les maux s'enfuient loin de ces lieux tranquilles : la mort, la nialadie, la pauvreté, la douleur, les regrets, les remordsi les craintes, les espérances môme, qui coûtent souvent autant de peines que les craintes; les divisions, les dégodts, les dépits ne peuvent y avoir aucune entrée.

Les hautes montagnes de Thrace, qui de leur front couvert de neige et de glaje depuis l'origine du monde, fendent les nues, seroient renversées de leurs fondements posés au centre de la terre,- que \eê cœurs de ces hommes justes ne pourroient pas khéme ôtre émUS. Sett lement ils ont pitié des misères qui accablent les hommes viviikts dent le monde; mais c'est une pitié douce et paisible qui n'altè<e en rien leur immuable félicité. Une jeunesse'^étemelle, une léliciti sans fln^ une gloire toute divine est peinte sur leurs visages : mais leur joln n'a rien de folâtre ni d'indécent; c'est Une jôiè dodcé, ndblié, pleittU de majesté ; c'est un goût sublime de la vérité et de U venu qui iei

et de touB les autres excès qui jettent les hcmimes dans un état violent j et dans la tentation de mépriser les lois pour acquérir du bien. Surtout on traitoit rigoureusement les rois qui, au lieu d*être de bons et vigilants pasteurs des peuples, n'avoient songé qu'à ravager le troupeau comme des loups dévorants.

Mais ce qui consterna davantage Télémaque, ce fut de voir, dans cet abîme de ténèbres et de maux, un grand nombre de rois qui avoi(>nt passé sur la terre pour des rois assez bons. Ils avoient été condamnés aux peines du Tartare, pour s'être laissé gouverner par des hommes méchants et artificieux. Ils étoient punis pour les maux qu'ils avoient laissé faire par leur autorité. De plus, la plupart de ces rois n'avoient été ni bons ni méchants, tant leur foiblesse avoit été grande; ils n'avoient jamais craint de ne connoitre point la vérité; ils n'avoient point eu le goût de la vertu, et n'avoient pas mis leur plaisir à faire du bien.

Lorsque Télémaque sortit de ces lieux, il se sentit soulagé, comme si on avoit ôté une montagne de dessus sa poitrine : il comprit par ce soulagement le malheur de ceux qui j étoient renfermés sans espérance d'en sortir jamais. Il étoit effrayé de voir combien les rois étoient plus rigoureusement tourmentés que les autres coupables. Quoi l disoit-il, tant de devoirs, tant de périls, tant de pièges, tant de difficulté de conhottre la vérité pour se défendre contre les autres et contre soi-même; enfin, tant de tourments horribles dans les enfers, après avoir été si agité, si envié, si traversé dans une vie courte l 0 insensé celui qui cherche à régner 1 Heureux celui qui se borne à une condition privée et paisible, où la vertu lui est moins difficile!

En faisant ces réflexions, il se troubloit au dedans de lui-même : il frémit et tomba dans une consternation qui lui fit sentir quelque chose du désespoir de ces malheureux qu'il venoit de considérer ' Mais à mesure qu'il s'éloigna de ce triste séjour des ténèbres, de l'horreur et du désespoir, son courage commença peu à peu à renaître : il respiroit et entrevoyoit déjà de loin la douce et pj(u*e lumière du séjour des héros.

C'est dans ce lieu qu'habitoient tous les bons rois qui avoient jusqu'alors gouverné sagement les hommes : ils étoient séparés du reste des justes. Comme les méchasts princes souffroîent dans le Tartare des supplices infiniment plus rigoureux que les autres coupables d'une condition privée, aussi les bons rois jouissoient dans les champs Ëlysées d'un bonheur infiniment plus grand que celui du reste des hommes qui avoient aimé la vertu sur la terre,

Télémaque s'avança vers ces rois, qui étoient dans des bocages odo« riférants, sur des gazons toujours renaissants et fleuris; mille petits ruisseaux d*une onde pure arrosoient ces beaux lieux, et f faisoient sentir une délicieuse fhiîcheur; un nombre infini d'oiseaux faisoient résonner ces bocages de leur doux chant. On voyoit tout ensemble

VÈJUKLjan. ■■■•■ - 5d0

les fleurs dtt printn^ qui naiitoieiit laus Im "jfÊ^ §ma \m plui riches fruits d« rautomn* qlit ptodoient dos «lères. ik JwnMs on nt ressentit les ardeurs de la farieuse Canicule; là Jainait Iw nolrf aquilons n'osèrent souffler ni làire sentir les rigueurs de lliifv, Mi . la guerre altérée de sang, ni la crui^le eq^e ^ o^rd d'unt dn^ venimeuse et qui porte des vipères entortillées dans son sein et «otool de ses bras, ni les jalousies, ni les défiances, ni la crainlSi ni tes vains désirs n'approchent jamais de cet heureux séjour de la paix. La jour n'y finit point, et la nuit, avec ses somhres voiles, y est inooonue : . une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes, et les environne de ses rayons comme d*un vêtement. Cette lumière n'est point semblable à la lumière sombre qui éclaire las yeux des misérables mortels | et qui n'est que ténèbres; c'est plutôt une gloire céleste qu'une lumière : elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais que les rayons du8<Ml ne pénétrent le plus pur crisul : elle n'éblouit jamus; au ecmtraire, elle fortifie les yeux et porte dans le fond de l'âme je ns sais quelle sérénité : c'est d'cdle seule que ces hommes bienheureux sont nourris; ^le sort d'eux et elle y entre; die les pénètre et s'incorpore à eux comme les idiments s'incorporent à nous. Ils la voient, ils la sentent, ils la respirait; ^e fait naître en eux une source intarissable de paix et de joie : ils sont plongés dans cet abîme de joie comme les poissons dans la mer. Ils ne Veident plus rien ; ils ont tout sans rien avoir» car ce goût de lumière pure apaisé la faim de leur ccsur; tous tours désirs sont rassasiés, et' letir pLémiiidé les élève au-dessus de tout ce que les hommes vides et afikmés cherchent sur la terre : toutes les délices qui les environnent ne leor sont rien parce que le comble de leur félicité, qui vient du dedansi toA leur laisse aucun sentiment pour tout ce qu'ils voient de délicieux au dehors. Ils sont tels que les dieux qui, rassasiés de nectar et d'ani* broisie, ne daigneroient pas se nourrir des viandes grossières qu*on leur présenteroit à la table la plus exquise des hommes mortels. Tous les maux s'enfuient loin de ces lieux tranquilles : la mort, la maladie, la pauvreté, la douleur, les regrets, les remords, les craintes, les espérances môme, qui eoûtent souvent autant de peines que les craintes; les divisions, les dégodts, les dépits ne peuvent f aVolï aucune entrée.

Les hautes montagnes dé Thrace, qui de leur front couvert de neige et de glaje depuis l'origine du monde, fendent les nues, seroient renversées de leurs fondements posés au centre de la terre,- que \eê cœurs de ces hommes justes ne pourroient pas ttiôme être émus. Sen lement ils ont pitié des misères qui accablent les hottunes viViAts dknl le monde; mais c'est une pitié douce et paisibls qui n'altèfe en rien leur immuable félicité. Une jeunesselâtemelle, une félicité sans fini une gloire toute divine est peinte sur leurs visages : mais leur Joto n'a rien de folâtre ni d'indécent; c'est Une |ôie dodcé, noblA, pleine de majesté ; c'est un goût sublime de la vérité et de to veitu qui lei

transporte. Ils sont, hans interruption, à chaque marnent, dans le même saisissement de cœur où est une mère qui revoit son cher fils qu'elle avoit cru mort; et cette joie, qui échappe bientôt à la mère, ne s'enfuit jamais du cœur de ces hommes; jamais elle ne languit ud instant ; elle esti toujours nouvelle pour eux : ils ont le transport de rivresse, sans en avoir le trouble et Taveuglement.

Ils s'entretiennent ensemble de ce qu'ils voient et de ce qu'ils goûtent : ils foulent à leurs pieds les molles délices et les vaincs grandeurs de leur ancienne condition qu'ils déplorent; ils repassent avec plaisir ces tristes mais courtes c-innées où ils ont eu besoia de combattre contre eux-mêmes et contre le torrent des hommes corrompus, pour devenir bons ; ils admirent le secours des dieux qui les ont conduits, comme par ^a main, à la vertu, au travers de tant de périls. Je ne sais quoi de divin coule sans cesse au travers de leurs cœurs, comme un torrent de la divinité même qui s'unit à eux ; ils voient, ils goûtent ; ils sont heureux, et sentent qu'ils le seront toujours. Us chantent tous ensemble les louanges des dieux, et ils ne font tous ensemble qu'une seule voix, une seule pensée, un seul cœur : une même félicité fait comme un flnx et reflux dans ces âmes unies.

Dans ce ravissement divin, les siècles coulf nt plus rapidement que les heures parmi les mortels; et cependant mille et mille siècles écoulés n'ôtent rien à leur félicité toujours nouvelle et toujours entière. Ils régnent tous ensemble, nçn sur des trônes que la main des hommes peut renverser, mais en eux-mêmes, avec une puissance immuable ; car ils n'ont plus besoin d'être redoutables par une puissance empruntée d'un peuple vil et misérable. Ils ne portent plus ces vains diadèmes dont Téclat cache tant de craintes et de noirs soucis : les dieux mêmes les ont couronnés de leurs propres mains, avec des couronnes que rien ne peut flétrir.

LETTRE A L'AGADÊMŒ.

La Lettre à M. Dacier^ secrétaire perpétuel de F Académie française f sur les occupations de V Académie y écrite par Fénelon dans le cours de Tannée 1714, quelques mois avant sa mort y est une sorte d'essai, d'une allure libre et dégagée, plutôt qu'un traité méthodique, tel que l'Art poétique de Boileau. Elle est divisée en dix chapitres, d'importance -et d'étendue inégales, dans lesquels Fénelon traite successivement : du projet d'achever le Dictionnaire^ d'un projet de Grammaire f du projet d'enrichir la langue, d'un proj^ de Rhétorique, d*un projet de Poétique^ et de trois projets de traités sur la Tragédie, la Comédie et l'Histoire. Le neu-

FâNELON. 541

vième chapitre répond brièvement 1^ une OtifeeHm sur c$ê divers projets. Le diiième est consacré k la question des

anciens et des modernes. . .

EXTRAITS DU CHàPITBB HT»

Projet de Rhétorique.

...Veut-on apprendre de saint Augustîn les règles d'une éttoqnenee sérieuse et efficace? Il distingue, après Gioéron^ trois dlTers genres suivant lesquels ont peut parler, n faut y dit-il , parler d'une façon abaissée et familière, pour instruire « suimisiè. H &at parler d'une façon douce, gracieuse et insinuante, pour fltûre aimer la yérité^ tem» peratè. Il faut parler d'une façon grande et vâiémente, quand on a besoin d'entratner les hommes, et de les arracher à leurs passions, granditer. Il ajoute qu'on ne doit user des expressions qui plaisent, qu'à cause qu'il y a peu d'hommes assez raisonnâmes pour goûter une vérité qui est sèche et nue dans un discours. Pour le genre sa* blime et véhément, il ne veut point qu'il soit fleuri : Non^ tam «erborum omatibus comptum est, quam viàlentum animi nffeetHnu,.^ Feriur quippe impOu suo, et elocutionii pulehrU%idinem, si œew^ reritf et rerum rapU, non cura deeoris aseumit. Un homme, dit en~ « corecePère, qui combat très-courageusement avec une épéeenrloldé « d'or et de pierreries, se sert de ces armes, partfe qa'éIles*«ont pxo- « près au combat , sans penser à leur prix. » Il ijouts que I]^ avolt permis que saint Cyprien* eût mis des ornements aflTectés dans sa Lettre à Donat', « afin que la postérité pût voir combien la pureté dé « la doctrine chrétienne l'avoit corrigé de cet excès, et TaToit ramené « à une éloquence plus grave et plus modeste. -»

Écoutons ses paroles : « Il faut bien se garder de croire qu'un homme a parlé d'une façon grande et sublime, quand (m lui a donné de fréquentes acclamations et de grands applaudissements. Les jeux d'esprit du plus bas genre, et les ornements du genre tempéré atti» rent de tels succès. Mais le genre sublime accable souvent par son poids, et ôte même la parole; il réduit aux larmes. Pendant que Je tàchois de persuader au peuple de Gésarée*en Mauritanie, qall devoit abolir un combat des citoyens,.^ où les parents, les frères, les pères et les enfants, divisés en deux partis, combattoient en public pendapt plusieurs jours de suite en un certain temps de l'année, et diacun s'effor-

i. Saint Gyprien, un des Pères de l'Bglise latine, élu évéqiie de Carlhage, en 248.

2. Donat, évêque schismatique de Cases-Noires [MUs Niffr») en Numidie.

3. Julia Cxsareaj ville de la côte septentrionale de l'AfHqne» aujourd'hui CherchêU,

5(i2 DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

çoit de tuer celui qu'il attaquoit : je me servis, selon toute l'étendue de mes forces, des plus grandes expressions pour déraciner des cœurs et des mœurs de ce peuple une coutume si cruelle et si invétérée. Je ne crus néanmoins avoir rien gagné, pendant que je n'entendis que leurs acclamations ; mais j'espérai quand je les vis pleurer. Les acclamations montroient que je les avois instruits, et que mon discours leur faisoit plaisir ; mais leurs larmes marquèrent qu'ils étoient changés. Quand je les vis couler, je crus que cette horrible coutume, qu'ils avoient reçue de leurs ancêtres, et qui les tyrannisoit depuis si longtemps, seroit abolie..., 11 y a déjà environ huit ans, ou même plus, que ce peuple, par la grâce de Jésus-Christ^ n'a entrepris rien de semblable. » Si saint Augustin eût afTaibli son discours par les ornements affectés du genre fleuri, il ne serait jamais parvenu à corriger les peuples d'Hippone* et de Césarée.

Démoslhènes a suivi cette règle de la véritable éloquence, c 0 Athéniens, disoit-il, ne croyez pas que Philippe soit comme une divinité i laquelle la fortune soit attachée. Parmi les hommes qui paroissent dévoués à .ses intérêts, il y en a qui le haïssent, qui le craignent, qui en sont envieux.... Mais toutes cps choses demeurent comme enseve^ lies par votre lenteur et votre négligence.... Voyez, ô Athéniens, en quel état vous vous êtes reduil^, le méchant homme est parvenu jusqu'au point de ne vous laisser plus le choix entre la vigilance et l'inaction. Il vous menace \ il parle, dit-on, avec arrogance; il ne peut plus se contenter de ce qu'il a conquis sur vous; il étend de plus en plus chaque jour ses projets pour vous subjuguer; il vous tend des pièges de tous les côtés, pendant que vous êtes sans cesse en arrière et sans mouvement. Quand est-ce donc, ô Athéniens, que vous ferez. ce qu'il faut faire? Quand est-ce que nous verrons quelque chose de vous? Quand est-ce que la nécessité vous y déterminera? Mais que fkut-îl croire de ce qui se fait actuellement ? Ma pensée est qu'il n'y a pour des hommes Ubres aucune plus pressante nécessité que celle qui résulte de la honte d'avoir mal conduit ses propres affaires. Voulez-vous achever de perdre votre temps? Chacun ira-t-il çà et là dans la place publique, faisant cette question ; N'y a-t-il aucune nouvelle ? Eh! que peut-il y avoir de plus nouveau, que de voir un homme de Macédoine qui dompte les Athéniens, et qui gouverne toute la Grèce ? Philippe est mort, dit quelqu'un. Non^ dit un autre, U n'est que malade. Eh! que vous importe, puisque, s'il n'étoit plus, vous yous feriez (lientât un autre Philippe K » Voilà le bon sens qi^i parle sans autre ornement que sa force. 11 rend la vérité sensible à tout le peuple. Il le réveille, il le pique, il lui montre l'abîme ouvert. Tout est dit pour le salut commun; aucun mot n'est pour Torateur. Tout inttrult el touc^ej rien ne brille.

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