‹ Textes classiques de la littérature française extraits des grands écrivains français avec notices biographiques [etc.;] recueil servant de complément à l'Histoire de la Littérature françaiseChapitre 340 sur 347 · Id., Cinna, acte I, scène i · texte numérisé non relu

Id., Cinna, acte I, scène i

PÉNELON. &47

leurs de grandes beautés. Théramène^ qui vient pour apprendre à Thésée la mort funeste de son fils, devroit ne dire que ces deux mots, et manquer même de force pour les prononcer distinctement : Hippo^ lyte est mort. Un monstre envoyé du fond de la mer par la colère des Dieux Va fait périr. Je l'ai vu. Un tel honune saisi, éperdu, sans haleine, peut-il s'amuser à faire la description la plus pomp^se et la plus fleurie de la figure du dragon ? '

L'œil morne maintenant et la tête baissée, Sembloient se conformer à sa triste pensée, ete« La terre s'en émeut, Pair en est infecté ; Le flot qui l'apporta recule épouvanté •.

Sophocîe est bien loin de cette élégance si déplacée et si contraire à la vraisemblance. Il ne fait dire à Œdipe que des mots entrecoupés. Tout est douleur. *Ioù, îoul... AT at aT aXÏ 4>60, çeO'!... C'est plutôt un gémissement, ou un cri, qu'un discours. « Hélas, hélas ! dit-il, tout est éclairci. 0 lumière, je te vois maintenant pour la dernière foist... Hélas, hélas! malheur à moi! Oii suis-je, malheureux? Comment est-ce que la voix me manque tout à coup? 0 fortune ! où êtes-vous allée!... Malheureux! malheureux ! je ressens une cruelle fureur avec le souvenir de mes maux.... 0 amis, que me reste-t-il avoir, à aimer, à entretenir, à entendre avec consolation? 0 amis, rejetez au plus tôt loin de vous un scélérat, un homme exécrable, objet de l'horreur des Dieux et des hommes.... Périsse celui qui me dégagea de mes liens dans les lieux sauvages où j'étois exposé, et qui me sauva la vie! Quel cruel secours 1 Je serois mort avec moins de douleur pour moi et pour les miens.... Je ne serois ni le meurtrier de mon père, ni l'époux de ma mère ; maintenant je suis au comble du malheur. Misérable, ]'ai souillé mes parents, et j'ai eu des enfants de celle qui m'a mis au monde ! » C'est ainsi que parle la nature, quand elle succombe à la douleur. Jamais rien ne fut plus éloigné des phrases brillantes du bel esprit. Hercule et Philoctète parlent avec la même douleur vive et simple dans Sophocle.

M. Racine, qui avoit fort étudié les grands modèles de l'antiquité, avoit formé Iç plan d'une tragédie françoise d'Oi^dipe, suivant le goût de Sophocle; sans y mêler aucune intrigue postiche d'amour, et suivant la simplicité grecque. Un tel spectacle pourroit être très-curieux très-vif, très-rapide, très-intéressant. Il ne seroit point applaudi ; mais il saisiroit, il feroit répandre des larmes ; il ne laisseroit pas respirer ; il inspireroit l'amour des vertus et l'horreur des crimes ; il entreroit fort utilement dans le dessein des meilleures lois. La religion même la plus pure n'en seroit point alarmée. On n'en retrancheroit que de faux ornements, qui blessent les règles.

1. Racine, Phèdre, acte V, «iène vi. — 2. Sophocle, Œdipe-Rot.

548 DIX-S£PTIÈM£; SIÈCLE.

Page 1