‹ Textes classiques de la littérature française extraits des grands écrivains français avec notices biographiques [etc.;] recueil servant de complément à l'Histoire de la Littérature françaiseChapitre 339 sur 347 · Première Philippique, chapitre iil · texte numérisé non relu

Première Philippique, chapitre iil

... J'avoue que le genre fleuri a ses grâces ; mais elles sont déplacées dans les discours où il ne s'agit point d'un jeu d'esprit plein de délicatesse, et où les grandes passions doivent parler. Le genre fleuri n'atteint jamais au sublime. Qu'est-ce que les anciens auroient dit d'une tfagédie où Hécube auroit déploré ses malheurs par des pointes? La vraie douleur ne parle point ainsi. Que pourroit-on oroire d'un prédicateur qui vi endroit montrer aux pécheurs le jugement de Dieu pendant sur leur tête, et l'enfer ouvert sous leurs pieds , avec lesjeui de mots les plus affectés?

Il y a une bienséanee à garder pour les paroles, comme pour les habits. Une veuve désolée ne porte point le deuil avec beaucoup de broderie, de frisure et de rubans. Un missionnaire apostolique ne doit point faire de la parole de Dieu une parole vaine et pleine d'ornements affectés. Les païens mêmes auroient été indignés de voir une comédie si mal jouée.

Il ne faut pas faire à l'Éloquence le tort de penser qu'elle n'est quHiii art frivole, dont un déclamateur se sert pour imposer à lai^foible imagination de la multitude, et pour trafiquer de la parole. C'est un art très-sérieux qui est destiné à instruire, à réprimer les passions/à corriger les mœurs, à soutenir les lois, à diriger les délibérations publiques, à rendre les hommes bons et heureux. Plus un déclamateur feroit d'efforts pour m'éblouir par les prestiges de son discours, plus je me révolterois contre sa vanité. Son empressement pour faire admirer son esprit me paroîtroit le rendre indigne de toute admiration. Je cherche un homme sérieux, qui me parle pour moi et non pour lui, qui veuille mon salut, et non sa vaine gloire. L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu. Rien n'est plus méprisable qu'un parleur de métier *, qui fait de ses paroles ce qu'un char îatan fait de ses remèdes.

D'ordinaire un déclamateur fleuri ne connoît point les principes d'une saine philosophie, ni ceux de la doctrine évangélique pour perfectionner les mœurs. 11 ne veut que des phrases brillantes et que des tours ingénieux. Ce qui lui manque le plus est le fond des choses. Il sait parler avec grâce, sans savoir ce qu'il faut dire. Il énerve les plus grandes vérités par un tour vain et trop orné.

Au contraire, le véritable orateur n'orne son discours que de Yétrités lumineuses, que de sentiments nobles , que d'expressions fortes et proportionnées à ce qu'il tâche d'inspirer. Il pense, il sent, et la parole suit. Il ne dépend point dei parcles, dit saint Augustin, mais les paroles dépendent de lui. Un homme qui a l'âme forte et grande, avee quelque facilité naturelle de parler, et un grand exercice, ne doit jamais craindre que les termes lui manquent. Ses moindres discours auront des traits originaux, que les déclamateurs fleuris ne pourront

(. Un homme qui fait de la parole métier et marchandise.

transporte. Ils sont, hans interruption, à chaque moment, dans le même saisissement de cœur où est une mère qui reyoit son cher fils qu'elle avoit cru mort; et cette joie, qui échappe bientôt à la mère, ne s'enfuit jamais du cœur de ces hommes; jamais elle ne languit UD instant ; elle esti toujours nouyelle pour eux : ils ont le transport de rivresse, sans en avoir le trouble et Taveuglement.

Ils s'entretiennent ensemble de ce qu'ils voient et de ce qu'ils goûtent : ils foulent à leurs pieds les molles délices et les vaines grandeurs de leur ancienne condition qu'ils déplorent; ils repassent avec plaisir ces tristes mais courtes années où ils ont eu besoin de combattre contre eux-mêmes et contre le torrent des hommes corrompus, pour devenir bons ; ils admirent le secours des dieux qui les ont conduits, comme par ^a main, à la vertu, au travers de tant de périls. Je ne sais quoi de divin coule sans cesse au travers de leurs cœurs, comme un torrent de la divinité même qui s'unit à eux ; ils voient, ils goûtent ; ils sont heureux, et sentent qu'ils le seront toujours. Us chantent tous ensemble les louanges des dieux, et ils ne font tous ensemble qu'une seule voix, une seule pensée, un seul cœur : une même félicité fait comme un flux et reflux dans ces âmes unies.

Dans ce ravissement divin, les siècles coulrnt plus rapidement que les heures parmi les mortels; et cependant mille et mille siècles écoulés n'ôtent rien à leur félicité toujours nouvelle et toujours entière. Ils régnent tous ensemble, nçn sur des trônes que la main des hommes peut renverser, mais en eux-mêmes, avec une puissance immuable ; car ils n'ont plus besoin d'être redoutables par une puissance empruntée d'un peuple vil et misérable. Ils ne portent plus ces vains diadèmes dont Téclat cache tant de craintes et de noirs soucis : les dieux mêmes les ont couronnés de leurs propres mains , avec des couronnes que rien ne peut flétrir.

LETTRE A L'AGADÊMŒ.

La Lettre à M. Dacier^ secrétaire perpétuel de VAcadémiô françoise, sur les occupations de V Académie y écrite par Fénelon dans le cours de TaDiiée 1714, quelques mois ayant sa mort y est une sorte d'essai, d'une allure libre et dégagée plutôt qu'un traité méthodique, tel que ÏArt poétique de Boileau. Elle est divisée en dix chapitres, d'importance «t d'étendue inégales, dans lesquels Fénelon traite successivement : du projet d'achever le Dictionnairej d'un projet de Grammaire f du projet d'enrichir la langue^ d'un projet de Rhétorique^ d'un prqjet de Poétique^ et de trois projets de traités sur la Tragédie, la Comédie et l'Histoire. Le nen-

vîème chapitre répond briëvement à une Objection sur ces divers projets. Le dixième est consacré à la question des anciens et des modernes.

EXTRAITS DU CHAPITRE Vf,

Projet de Rhétoriqiie,

...Veut-on apprendre de saint Augustin les règles d'une éloquence sérieuse et efficace ? Il distingue, après Gicéron, trois divers genres suivant lesquels ont peut parler. Il faut , dit-il , parler d'une façon abaissée et familière , pour instruire , suhmissè, 11 faut parler d'une façon douce, gracieuse et insinuante, pour faire aimer la vérité, temperatè. Il faut parler d'une façon grande et véhémente, quand on a besoin d'entratner les hommes, et de les arracher à leurs passions, granditer. Il ajoute qu'on ne doit user des expressions qui plaisent, qu'à cause qu'il y a peu d'hommes assez raisonnables pour goûter une vérité qui est sèche et nue dans un discours. Pour le genre sublime et véhément, il ne veut point qu'il soit fleuri : Non tam verborum ornatihus comptum est, quam violentum animi affectibus..., Fertur quippe impetu suo, et elocutionis pulchritudinem , si occurrerit, vi rerum rapit, non cura decoris assumit. Un homme, dit en- « core ce Père, qui coml)at très-courageusement avec une épée enrichie « d'or et de pierreries, se sert de ces armes, parce qu'elles sont pro- « près au combat , sans penser à leur prix. » Il ajoute que Dieu avoit permis que saint Cyprien* eût mis des ornements affectés dans sa Lettre à Donat', « aén que la postérité pût voir combien la pureté de « la doctrine chrétienne l'avoit corrigé de cet excès, et l'avoit ramené « à une éloquence plus grave et plus modeste. ^

Écoutons ses paroles : « Il faut bien se garder de croire qu'un homme a parlé d'une façon grande et sublime, quand on lui a donné de fréquentes acclamations et de grands applaudissements. Les jeux d'esprit du plus bas genre, et les ornements du genre tempéré attirent de tels succès. Mais le genre sublime accable souvent par son poids, et Cte même la parole; il réduit aux larmes. Pendant que je tâchois de persuader au peuple de Gésarée * en Mauritanie, qu'il devoit abolir un combat des citoyens,... où les parents, les frères, les pères et les enfants, divisés en deux partis, combattoient en public pendant plusieurs jours de suite en un certain temps de l'année, et chacun s'efîbr-

i. Saint Gyprien, un des Pères de l'Ëglise latine , élu évêque de Carlhage, en 248.

2. Donat, évêque schismatique de Cases-Noires [Cellx Nigrae) en Numidie.

3. Julia Cœsarea, ville de la côte septentrionale de l'Afrique, aujourd'hui Cherchell,

Impitoyable soif ie gloire, Dont l'aveugle et noble transport Me fait précipiter ma mort .

Pour faire vivre ma mémoire ; Arrête pouir quelques moments Les impétueux sentiments , De cette inexorable envie, Et souffre qu'en ce triste et favorable jour, Avant que te donner ma vie, Je donne un soupir à PAmour^

On n'osoit mourir de douleur sans faire des pointes et des jeux d'esprit en mourant. De là vient ce désespoir si ampoulé et si fleuri :

Percé jusques au fond du cœur D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle, Misérable vengeur d'une juste querelle, £t malheureux objet d'une injuste rigueur ^•.

Jamais douleur sérieuse ne parla un langage si pompeux et si affecté.

Il me semble qu'il faudroit aussi retrancher de la Tragédie une vaine enflure, qui est contre toute vraisemblance. Par exemple, ces vers ont je ne sais quoi d'outré :

Impatients désirs d'une illustre vengeance,

k qui la mort d'un père a donné la naissance.

Enfants impétueux de mon ressentiment.

Que ma douleur séduite embrasse aveuglément,

Vous régnez sur mon âme avecque trop d'empire; \

Durant quelques moments souffrez que je respire.

Et que je considère, en Tétat où je suis,

£t ce que je hasarde, et ce que je poursuis*.

M. Despréaux trouvoit dans ces paroles une généalogie des impcttients désirs d^une illustre vengeance, qui étoient les enfants impé^ tueux d'un noble ressentiment^ et qui étoient embrassés par une dôuleur sédj/Lite, Les personnes considérables qui parlent avec passio&dans une tragédie, doivent parler avec noblesse et vivacité. Mais on parle naturellement, et sans ces tours si façonnés, quand la passion parle. Personne ne voudroit être plaint dans son malheur par s^ ami avec tant d'emphase.

M. Racine n'étoit pas exempt de ce défaut, que la coutume avoit rendu comme nécessaire. Rien n*est moins naturel que la narration de la mort d'Hippolyte à la fin de la tragédie de Phèdre, qui a d'ail*

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