SATIRE MÉNIPPÉE
déclamations tribunitiennes et, comme dit Montaigne, des exhortations enragées; le tiers parti, spirituel et sensé, atteignit dans ses pamphlets à la véritable satire.
La Ménippée n'abattit pas la Ligue, elle la trouva par terre; mais elle Tensevelit dans le ridicule. Les auteurs de ce pamphlet appartenaient à cette classe moyenne, lettrée, pacifique, qui n'avait ni l'ignorance du peuple, ni les traditions héréditaires de la noblesse. C'étaient sept bons bourgeois, amis de la paix, parce que la paix était le bien-être, dévoués à la royauté et à leur repos, haïssant la Ligue parce qu'elle était séditieuse et aussi parce qu'elle ne payait plus les rentes de l'hôtel de ville ; gardant rancune li Mayenne pour les longs jeûnes du siège de Paris, c pour les gardes et sentinelles où ils avaient perdu la moitié de leur tenips, et acquis des catarrhes et maladies qui ruinaient leur santé. » Quand le plus fort du danger fut passé, et qu'il ne fut plus nécessaire de ne crier que tout bas, les malins compères réunis, dit-on, chez l'un d'entre eux, Jacques Gillot, résolurent de composer en l'honneur de la bonne cause un pamphlet où chacun payerait son écot. Le dessein général de l'ouvrage n'exigea pas de grands efforts : on débute par mettre en scène dans la cour du Louvre deux charlatans, l'un Espagnol (le légat, cardinal de Plaisance) et l'autre Lofrain (le cardinal de Pellevé), débitant à qui en voulait du catkolicony espèce de drogue merveilleuse avec laquelle on peut êlre à loisir perfide et déloyal, vendre les intérêts de son pays^ assassiner son ennemi par trahison, et autres gentillesses pareilles, le tout en sûreté de conscience « et pour notre sainte mère Église. »
Le second acte de cette comédie politique consiste dans la séance d'ouverture des états généraux de la Ligue, c convoqués à Paris au dixième février 1593; » et dans les discours bouffons et sérieux que prononcent successivement les plus illustres ligueurs.
Chacun des collaborateurs de la Ménippée se chargea de faire parler à sa guise l'un des orateurs des états. Rien de plus mordant que ces discours des ligueurs oti chacun,
comme forcé par une maligne et invincible puissance, révèle naïvement toute la vérité de son caractère et de sa position. Les voilà tous qui^ au lieu de se renfermer dans l'hypocrite décorum de leur rôle, viennent nous faire confidence de leurs folles ambitions ou de leur honteuse vénalité. Jusqu'à la harangue de d'Avbray^ député du tiers état^ la Satire ménippée est une ironie admirable. Cette harangue, œuvre du savant Pithou, est un modèle de bon sens^ de dialectique et parfois d'éloquence. La langue française ne s'était pas encore élevée dans la prose noble à d'aussi purs accents.
FRAaXEMTS DU DISCOURS DE D'AUBRAY.
mSÈBE DES PàBISIBNS.
Il ikut confesser que nous sommes pris à ce coup, plus serfs et plus esclaves que les chrestiens en Turquie, et les Juifs en Avignon. Nous n'avons plus de volonté, ni de voix au chapitre. Nous n'avons plus rien de propre, que nous puissions dire cela est mien : tout est à vous, Messieurs, qui nous tenez le pied sur la gorge, et qui remplisse! nos. maisons de garnisons. Mais Textrémité de nos misères est, qu^entre tant de malheurs et de nécessitez, il ne nous est pas permis de nous plaindre, ny demander secours : et faut qu'ayant la mort entre les dents, nous disions que nous nous portons bien, et que nous sommes trop heureux d'estre malheureux pour si bonne cause. 0 Paris qui n'est plus Paris, mais une spelunque ^ de bestes farouches, une citadelle d'Espagnols , Wallons et Napolitains, un asyle, et seure r^r&ite de vo* leurs, meurtriers et assassinateurs, ne veux-tu jamais te ressentir de ta dignité, et te souvenir qui tu as été, au prix de ce que tu es? Ne veux-tu jamais te guérir de cette frénésie, qui pour un légitime et gracieux Roi, t'a engendré cinquante Roy telets et cinquante Tyrans f Te voilà aux fers, te voilà en Tlnquisition d'Espagne, plus intolérable mille fois, et plus dure à supporter aux esprits nez libres et francs, comme sont les François, que les plus cruelles morts, dont les Espa* gnols se sçauroient adviser. Tu n'as peu supporter une légère augmentation de tailles et d'offices, et quelques nouveaux Edicts qui ne f importoient nullement; mais tu endures qu'on pille tes maisons, qu'on te rançonne jusques au sang, qu'on emprisonne tes Sénateurs, qu'on chasse et bannisse tes bons citoyens et Conseillers, qu'on pende, qu'on massacre tes principaux Magistrats : tu le vois, et tu l'endures; tu na l'endures pas seulement, mais tu l'approuves, et le louSs, et n'oserois et ue sçaurois faire autrement. Tu n'as peu supporter ton Roy debon*