Scène IU. — POLYEUCTE, PAULINE, gardes
POLTBUCTB.
Madame, quel dessein vous fait me demander? Est-ce pour me combattre, ou pour me seconder? Cet effort généreux de votre amour parfaite Vient-il à mon secours, vient-il à ma défaite? Apportez-vous ici la haine ou l'amitié.
Comme mon ennemie, ou ma chère moitié? .
PAULINE
Vous n'avez point ici d'ennemi que yous-môme ; Seul vous vous haïssez, lorsque chacun vous aime, Seul vous exécutez tout ce que j*ai rêvé. Ne veuillez pas vous perdre, et vous êtes sauvé. A quelque extrémité que votre crime passe, Vous êtes innocent si vous vous flûtes grftce. Daignez considérer le sang dont vous sortez, Vos grandes actions, vos rares qualités; Ghéri de tout le peuple, estimé chez le prinoa^
Gendre du gouverneur de toute la province,
Je ne vous compte à rien le nom de mon épouz^
G*est un bonheur pour moi qui n'est pas grand pour vous;
Mais après vos exploits, après votre naissancei
Après votre pouvoir, voyez notre espérance,
Et n'abandonnez pas à la main d'un bourreau
Ce qu'à nos justes vœux promet un sort si beau.
POLYEUCTE
Je considère plus, je sais mes avantages,
Et Tespoir que sur eux forment les grands courages ;
Ils n'aspirent enfin qu'à des biens passagers,
Que troublent les soucis, que suivent les dangers :
La mort nous les ravit, la fortune s'en joue.
Aujourd'hui dans le trône, et demain dans la boue,
Et leur plus haut éclat fait tant de mécontents , '
Que peu de vos Césars en ont joui longtemps.
J'ai de l'ambition, mais plus noble et plus belle : Cette grandeur périt, j'en veux une immortelle, Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin, Au-dessus de l'envie, au-dessus du destin*. Est ce trop l'acheter que d'une triste vie Qui tantôt, qui soudain me peut être ravie ; Qui ne me fait jouir que d'un instant qui fuit, Et ne peut m'assurer de celui qui le suit?
PAULINE
Voilà de vos chrétiens les ridicules songes.
Voilà jusqu'à quel point vous charment leurs mensonges;
Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux!
Mais, pour en disposer, ce sang est-il à vous?
Vous n'avez pas la vie ainsi qu'un héritage,
Le jour qui vous la donne en même temps l'engage.
Vous la devez au prince, au public, à l'État.
POLYEUCTE
Je la voudrois pour eux perdre dans im combat ; Je sais quel en est l'heur, et quelle en est la gloire. Des aïeux de Décie on vante la mémoire, Et ce nom, précieux encore à vos Romains, Au bout de six cents ans lui met l'empire aux mains. Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne. Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne : Si mourir pour son prince est un illustre sort, Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la morti
PÀCUNE.
Quel Dieu I
POLYEUCTE
Tout beau, Pauline! il entend, vos paroles,
Ifô DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
Et ce n'est pas un dieu comme vos dieux frivoles. Insensibles et sourd», impuissants, mutilés, De bois, de marbre, ou d'or, comme vous les voule:^» C'est le Dieu des chrétiens, c'est le mien, c'est le vôtr^, Et la terre et le ciel n'en connoissent pas d'autre.
PAULINE
Adorez-le dans Tàme, et n'en témoignez rieiu
POLTBCICTE.
Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien I
PAUUNE.
Ne feignez qu'un moment, laissez partir Sévère, Et donnez lieu d'agir aux bontés de mon père.
POLYEUGTE.
Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir : Il m'ôte des périls que j'aurois pu courir. Et, sans me laisser lieu de tourner en arrière, Sa iaveur me couronne entrant dans la carrière, Du premier coup de vent il me conduit au port, Et sortant du baptême il m'envoie à la mort. Si vous pouviez comprendre, et le peu qu'est l&yie^ Et de quelles douceurs cette mort est suivie 1... Mais que sert de parler de ces trésors cachée A des esprits que Dieu n'a pas encor touchés?
PADLINB.
Cruel t (car il est temps que ma douleur éclate Et qu'un juste reproche accable une âme ingrate) Est ce là ce beau feu, sont-ce là tes serments ? Témoignes-tu pour moi les moindres sentimeataî Je ne te parlois point de l'état déplorable Où ta mort va laisser ta femme inconsolable ;. Je cro^ois que l'amour t'en parleroit assez. Et je ne voulois pas de sentiments forcés; Mais cette amour si ferme et si bien méritée Que tu m*avoi8 promise, et que je t'ai portée, Quand tu me veux quitter, quand tu me iaU mourir. Te peut-elle arracher une larme, un soupir? Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie. Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie» Et. ton cœur, insensible à ces tristes appas. Se figure un bonheur où je ne serai pasi C'est donc là le dégoût qu'apporte l'hyménéet Je te suis odieuse après môtre donnée 1
POI.TEUGTB.
Hélas!
PAUUHIE.
Quel cet héiM a d^Mto» à sortirl
GORNËtLLË. t4â
Encor s'il commençoit un heureux repentir, Que, tout forcé qu'il est, j'y trouverois de charmes! Mais^ courage, il s'émeut, je vois couler des larmes.
POLYEDCTE.
J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser Ce cœur trop endurci se pût enfin percer ! Le déplorable état où je vous abandonne Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne. Et si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs, J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs; Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière , Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière, S'il y daigne écouter un conjugal amour, Sur votre aveuglement il répandra le jour.
Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne, Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne ; Avec trop de mérite il vous plut la former, Pour ne vqu3 p^ connottre et m vous pas aimer, Pour vivre des enfers esclave infortunée, Et sous leur triste joug mourir comme elle est née.
PAUUNi,
Que dis-tu, oaalli^eureuz? qu'oses-tu souhaiter?
PQLTEUCTE.
Ce que de tout mon sangj^ voudrois acheter.
PAULnfE.
Que plutôt....
taî.xsucTE.
C'est en vain qu'on se met en défense : Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense. Ce bienheureux moment n'est pas encor venu ; Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.
Quittez cette chimère, et m'aimez.
POLYEUCTE
Je vous aime, Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.
PAULINE
Au nom de cet amour, ne m'abandonnez pas.
POLYEUCTE
Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas,
PAULINE
C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire
POLYBUCTE.
C'est peu d'aHer au ciel, Je vous y veux conduirai
\kk DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
PAULINE
Imaginations I
POLYEUCTE
Célestes vérités 1
PAULINE
Etrange aveuglement!
POLYEUCTE
Stemelles clartés I
PAULINE
Tu préfères la mort à l'amour de Pauline !
POLYEUCTE
Vous préférez le monde à la bonté divine.
PAULINE
Va, cruel, va mourir , tu ne m*aimas jamais.
POLYEUCTE
vivez heureuse au monde, et me laissez en paix. Acte V. Scène III. — FEUX, POLYEUCTE, PAULINE, ALBIN.
PAULINE
Qui de vous deux aujourd'hui m^assassîne? Sont-ce toiis deux ensemble, ou chacun à son tour? Ne pourra i-je fléchir la nature ou Tamour? Et n'obtiendrai-je rien d'un époux ni d'un père?
FÉLIX
Parlez à votre époux.
POLYEUCTE
Vivez avec Sévère.
PAULINE
Tigre, assassine-moi du moins sans m'outrager.
POLYEUCTE
Mon amour, par pitié, chercHe à vous soulager; Il voit quelle douleur dans l'âme vous possède. Et sait quMn autre amour en est le seul remède. Puisqu'un si grand mérite a pu vous enflammer. Sa présence toujours a droit de vous charmer : Vous l'aimiez, il vous aime : et sa gloire augmentée...
PAULINE
Que t'ai-je fait, cruel, pour être ainsi traitée. Et pour me reprocher, au mépris de ma foi. Un amour si puissant que j'ai vaincu pour toi? Vois, pour te faire vaincre un si fort adversaire. Quels efforts à moi-même il a fallu me faire; Quel» combats j'ai donnés pour te donner un cœur Si justement acquis à son premier vainqueur ; Bt si ringratitude en ton cœur ne domine*
Fais quelque effort sur toi pour te rendre à Pauline. Apprends d'elle à forcer ton propre sentiment^ Prends sa vertu pour guide en ton aveuglement. Souffre que de toi-même elle obtienne ta vie. Pour vivre sous tes lois à jamais asservie. Si tu peux rejeter de si justes désirs, Regarde au moins ses pleurs^ écoute ses soupirs, Ne désespère pas une Ame qui t'adore.
POLYEUCTK.
Je vous l'ai déjà dit, et vous le dis encore,
Vivez avec Sévère , ou mourez avec moi .
Je ne méprise point vos pleurs, ni votre foi,
Mais de quoi que pour vous notre amour m'entretienne.
Je ne vous connois plus, si vous n'êtes chrétienne.
G*en est assez, Félix, reprenez ce courroux, Et sur cet insolent vengez vos dieux, et vous.
PAUUNE.
Ah! mon père, son crime à peine est pardonnable, Mais s'il est insensé, vous êtes raisonnable. La nature est trop forte, et ses' aimables traits Imprimés dans le sang ne s'effacent jamais : Un père est toujours père, et sur cette assurance J'ose appuyer encore un reste d'espérance. Jetez sur votre fUle un regard paternel: Ma mort suivra la mort de ce cher criminel, Et les dieux trouveront sa peine illégitime, Puisqu'elle confondra l'innocence et le crime, Et qu'elle changera, par ce redoublement, En injuste rigueur un juste châtiment.
Nos destins, par vos mains rendus inséparables. Nous doivent rendre heureux ensemble, ou misérables, Et vous seriez cruel jusques au dernier point. Si vous désunissiez ce que vous avez joint. Un cœur à l'autre uni jamais ne se retire; Et pour l'en séparer il faut qu'on le déchire. Mais vous êtes sensible à mes justes douleurs, Et d'un œil paternel vous rejgardez mes pleurs.
FÉLIX
Oui, ma fille, il est vrai qu'un père est toujours père. Rien n'en peut effacer le sacré caractère; Je porte un cœur sensible et vous l'avez percé. Je me joins avec vous contre cet insensé.
Malheureux Polyeucte, es-tu seul insensible? Et veux-tu rendre seul ton crime irrémissible? Peux-tu voir tant de pleurs d'un œil si détaché? Peux-tu voir tant d'amour sans en être touché?
Ne reconnois-tu plus ni beau-père, ni femme, Sans amitié pour l'un, et pour l'autre sans flamme? Pour reprendre les noms et de gendre et d'époux, , Yeux-tu nous voir tous deux embrasser tes genoux? •
POLTBUCTE.
Que tout cet artifice est de mauvaise grâce l Après avoir deux fois essayé la menace, Après m'avoir fait voir Néarque dans la mort, Après avoir tenté l'amour et son effort, Après m'avoir montré cette soif du baptême. Pour opposer à Dieu l'intérêt de Dieu même, Vous vous joignez ensemble I Ah, ruses de l'enfer! Faut-il tant de fois vaincre avant que triompher 1 Vos résolutions usent trop de remise; Prenez la vôtre enfin, puisque la mienne est prise.
Je n'adore qu'un Dieu, maâtre de l'univers, Sous qui tremblent le ciel^ la terre et les enfers, Un Dieu qui, nous aimant d'une amour infinie, Voulut mourir pour nous avec ignominie, Et qui, par un efibrtde cet excès d'amour, Veut pour nous en victime être ofi'ert chaque jour* Mais j'ai tort d'en parler à qui ne peut m'entendre. Voyez l'aveugle erreur que vous osez défendre : Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos dieux; Vous n'en punissez point qui n'ait son maître aux deux; La prostitution, l^adultère, l'inceste.
Le vol, l'assassinat, et tout ce qu'on déteste, C'est l'exemple qii'à suivre offrent vos immortels. J'ai profané leur temple j^ et brisé leurs autels; Je le ferois encor,. si j'avois à. le faire *, Même aux yeux de Félix, même aux yeux de Séyôrs, Même aux yeux du sénat, aux yeux de l'empereur.
FEUX
finfin ma bonté cède à ma juste fureur : Adore-les, ou meurs.
POLTÊUCTB.
Je suis chrétien.
FÉLIX
hhpftl Adore-ieSy te dis>j6, ou renonce à IH tié.
PbLYBtJCti.
Je suis cbMtieii.
1. Ce vers est dans le èdàf et est à sa place dans les deux pièces. [VoUaire.)
GORKEILLB.
Ta l'eét Ô écôurtfop ôlbàtibi!
t Tordre (lue j'ai donné.
Soldats, eiéûutdz
PÀULiNB.
Où le condIiiiâ-Voast
A la màn,
POLYEUCTB.
A la gloire.
Chère Pauline, adieu, conservez ma mémoire
PAULINE
Je te suivrai partout, et mourrai si tu meurs.
MttÉdâVE.
Ne suivez point mes pas, ou quittez vos erreurs.
FÉLIX
Qu'on rôte de mes yeUx, et qtie Vùn itt'obéissë. Puisqu'il aime à périr, Je consens qUIl périsse.
SCàNB y. ^ FfiLIX, PAULINE^ ALBtN.
PÀULiNE*.
Père barbare, achève, achève ton outrage \ Cette seconde, hostie* est digne de ^ rage : Joins ta Ûlle a ton gendre , ose, que tardes-ta ? Tù voi^ lé même crime, oii la même vertu': Ta barbarie en elle à leâ thèmes ihatièreà. lion époux en mourant m'a laissé sëé lumières) Son sang dont tes bourreaux viennent de nâê ftdiiVrir M'a dessillé les yeux, et me les vient d'ouvrir. Je vbi6, ]é sisds, je brolk, je suis désabusée, De ce bienhôùiiBux iàng tii )Ùë volà baptisée, Je kuis chrétienne enfin, n'eét-ce point a^âëz ditf Conserve en me perdant ton rfing et ton crédit^ Àedôùiè rempereur» appréhende Sévère; di tu ne veux périr, ma perte es^ nécessaire. Polyeucte m'àppéllè à cet heutetilk trépàâ. Je vois NéiMrque et lui qui me tendent l6ii bras. Mène, mènermoi voir tes dleipc ^ueje déteste, ils n'en ont brisé c|u'un, Je briserai le re^te. Oh ni'y veira bràVer tout 09 (lue vous craignez, Ces foudre! impUiâSàûtis qh'én lëtirè iÂaini^ vous |>eignîez,' Et saintement rebelle aux lois de là naissance,
1. kéJix. et Albin sont seuls restés en seèûe. Pauline a suivi âOa IdÀari, ètrà vu mourir; ç^x;çparait transfîguréepar.la^âce. t. Wàsiie n'est piiis en ulà^ie; il ne nous reste aiie vtcUme, -
Ne reconnois-tu plus ni beau-père, ni femme, Sans amitié pour l'un, et pour l'autre sans flamme? Pour reprendre les noms et de gendre et d'époux, , Yeux-tu nous voir tous deux embrasser tes genoux? •
POLYBUCTE.
Que tout cet artifice est de mauvaise grâce l Après avoir deux fois essayé la menace, Après m'avoir fait voir Néarque dans la mort, Après avoir tenté l'amour et son effort, Après m'avoir montré cette soif du baptême, Pour opposer à Dieu l'intérêt de Dieu même, Vous vous joignez ensemble! Ah, ruses de l'enfer! Faut-il tant de fois vaincre avant que triompher 1 Vos résolutions usent trop de remise; Prenez la vôtre enfin, puisque la mienne est prise.
Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers, Sous qui tremblent le ciel^ la terre et les enfers, Un Dieu qui, nous aimant d'une amour infinie, Voulut mourir pour nous avec ignominie.
Et qui, par un efi'ortde cet excès d'amour, Veut pour nous en victime être ofi'ert chaque jour* Mais j'ai tort d'en parler à qui ne peut m'entendre. Voyez l'aveugle erreur que vous osez défendre : Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos dieux; Vous n'en punissez point qui n'ait son maître aux cieuz; La prostitution, l'adultère, l'inceste.
Le vol, l'assassinat, et tout ce qu'on déteste, C'est l'exemple qii'à suivre ofirent vos immortels. J'ai profané leur temple, et brisé leurs autels; Je le ferois encor,. si j 'a vois à. le faire \ Môme aux yeux de Félix, même aux yeux de Séyôre, Même aux yeux du sénat, aux yeux de l'empereur.
FEUX
finfin ma bonté cède à ma juste fureur : Adore-les, ou meurs.
POLTÊUCTB.
Je suis chrétien.
FÉLUt.
iinpfti Adore-ieSy te dis^e, ou renonce à IH tié;
PbLYÈtJCti.
Je suis cbMtieii.
1. Ce vers est cUns lé (dta, et est à sa place dans les deux pièces. [VoUaire.)
GORKEILLB.
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Soldats, eiéûutdz Tordre ttnb j'ai donné.
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A là m6ri.
POLYEUCTB.
-A. la gloire.
Chère Pauline , adieu, conservez ma mémoire
PAULINE
Je te suivrai partout, et mourrai si tu meurs.
MttttddVB.
Ne suivez point mes pas, ou quittez vos erreurs.
FÉLIX
Qu'on rôte dis mes yeux, et qtie Vùn bi'obéissë. Puisqu'il aime à périr, je consens qu'il périsse.
SCàNB y. -^ FfiLIX, PAUUNE^ ÂLBtN.
PÀULiNE*.
Père barbare, achève, achève ton outrage ; Cette seconde, hostie* est digne de ^ rage : Joins ta Ûlle a îton gendre , ose, que tardes- tu ? Tu voi^ lé même crime, où là inême vertu': Ta barbarie en elle à leâ mêmes ihïitièreà. Mon époux en mourant m'a laissé sèé Itimières; Son sang dont tes bourreaux viennent de mê ftdiiVrir M*à dessillé les yeux, et me les vient d'ouvrir. Je roii, je sads, je crolâ, Je suis désabusée, De ce bienhôuiHBux iàng tii Ûé vûlà baptisée, Je Suis chrétienne enfin, n'eét-ce pohit assez ditf Conserve en me perdant ton rang et ton crédit, Hedoùie l'empereur, appréhende Sévère; Si tu ne veux périr, ma perte es^ nécessaire. Polyeucte m'appelle à cet heuireuî trépas. Je vois Néiirque et lui qui me tendent l6ii bras, ^ène, mènermoi voir tes dieux ^ueje déteste, Ils n'en ont brisé c|u'un, je briserajl le reste. On ni'y véi'ra bràVer toiit (>$ que vôiis craignez , Ces foudre! impuissants qh'èn létirs inain^ vous i)eignéz,' Et saintement rebelle aux lois de là naissance,
1. kéJix. ett Albin sont seuls restés en scène; Pauline à suivi éùa IdAari, et l'a vu mourir; eHe reparait transfigurée par, la grâce, t. Wàsiie n'est plus en uiàée; il né nous reste âùe victime, -
Ne reconnois-tu plus ni beau-père^ ni femme, Sans amitié pour Pun, et pour l'autre sans flamme? Pour reprendre les noms et de gendre et d'époux, , Yeux-tu nous voir tous deux embrasser tes genoux? •
POLYBUCTE.
Que tout cet artifice est de mauvaise gr&cel Après avoir deux fois essayé la menace, Après m'avoir fait voir Néarque dans la mort, Après avoir tenté l'amour et son effort, Après m'avoir montré cette soif du baptême, Pour opposer à Dieu l'intérêt de Dieu même, Vous vous joignez ensemble I Ah, ruses de l'enfer! Faut-il tant de fois vaincre avant que triompher 1 Vos résolutions usent trop de remise; Prenez la vôtre enfin, puisque la mienne est prise.
Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers, Sous qui tremblent le ciel j la terre et les enfers, Un Dieu qui, nou^ aimant d'une amour infinie, Voulut mourir pour nous avec ignominie, Et qui, par un effort de cet excès d'amour, Veut pour nous en victime être offert chaque jour* Mais j'ai tort d'en parler à qui ne peut m' entendre. Voyez l'aveugle erreur que vous osez défendre : Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos dieux;. Vous n'en punissez point qui n'ait son maître aux cieuz; La prostitution, l'adultère, l'inceste, Le vol, l'assassinat, et tout ce qu'on déteste, C'est l'exemple qu'à suivre offrent vos immortels. J'ai profané leur temple, et brisé leurs autels | Je le ferois encor,. si j'avois à. le faire', . .^ Môme aux yeux de Félix, même aux yeux de Séyôre, Même aux yeux du sénat, aux yeux de l'empereur.
FEUX
finfin ma bonté cède à ma juste fureur : Adore-les, ou meurs.
POLTÊUCTB.
Je suis chrétien.
FÉLUt.
linpilél Adore-ieSy te dis^e^ ou renô&ce à Itl Vie.
Je suis cbMtten.
1. Ce vers est cUîîs le Ùla, et est à sa place dans les deux pièces. [VoUaire.)
GORKEILLfi.
Ta l'est D coôurtfop èbâtihi!
Soldats, eiéeutdz Tordre tfuë j'ai d6nn4.
pIudNti.
OùlecondlliJ»tt*Vousr
À ù mort.
POLYEUCTB.
,. A la gloire.
Chère Pauline, adieu, conservez ma mémoire
PAULINE
Je te suivrai partout, et mourrai si tu meurs.
lK)tt«Odi'E.
Ne suivez point mes pas, ou quittez vos erreurs.
FÉLIX
Qu'on rôte de mes yedx, et qtiô Ton ià'obéissb. Puisqu'il aime à périr^ je consens qUIl périsse.
ScAltB y. — FËLIX^ PAULINE^ ALBtri.
PÀULiNE*.
Père barbare^ achève, achève ton outrage \ Cette seconde, hostie* est digne de ^ rage : Joins ta Ôlle ^ ton gendre, ose, que tardes- tu? Tu voib lé môme crime, où là même vertu': Ta barbarie en elle à leé mêmes ihàtièreâ. Mon époux en mourant m'a laissé s'eé lumières) Son sang dopt tes bourreaux viennent de mê èdûVrir M'a dessillé les yeux, et me les vient d'ouvrir. Je voià, je sâds, je croie, Je suis désabusée. De ce bienheureux éàng tU lùië vblà baptisée. Je feuis chrétienne enfin, n'eét-ce point a^sëz dit? Conserve en me perdant ton r^ng et ton crédit, Kedouie l'empereur, appréhende Sévère; di tu ne veut périr, ma perte és^ nécessaire. Polyeucte m'àppèllé à cet heùreùit trépââ. Je vois NéïM^ue et lui qui me tendent l6ii bras. ^hne, mènermoi voir tes dleilx que,je déteste, Us n'en ont brisé c|u'un^ Je briserajl le re^te. On m'y véi'ira brÀVer tout ç$ que vous craignez , . Ces foudrei impuift&àntd qh'èn leurs bainè vous i>eigniBZ/ Et saintement rebelle aux lois de là ûàissaiice,
1. JPélix. et Albin. sont seuls restés en scène. Pauline à sùiirt ààa LTi, et- Ta vu movirir; ç^e reparaît transfigurée par, la. grâce. I. 17b«lle n'est plus en \mtié\ il né nous reste due victtme. -
148 DIX-SËPTIËMË SIÈCLE.
Une fois envers toi manquer d*obéissance. Ce n'est point ma douleur que par là je fais voifi C'est la grâce qui parle , et non le désespoir. Le faut-il dire encor, Félix? je suis chrétienne. Affermis par ma mort ta fortune et la mienne; Le coup à Tun et l'autre en sera précieux, Puisqu'il t'assure en terre en m'élevant aux cieuz.
Jean Racine, né en 1639 à la Ferté-Miion, fit ses études chez les solitaires de Port-Royal (Lancelot, Lemaistre de Sacy), où il apprit à connaître et à goûter la littérature grecque. Destiné tour à tour par sa famille k l'administration et à TËglise, il ne put résister à sa passion pour la poésie ; et son ami Molière lui ouvrit l'accès du théâtre. Ses débuts furent les Frères ennemis (1 664) et Alexandre (1665). Puis le génie du poète se révéla dans une suite de chefs-d'œuvre, Andromaque (1667), Britannicus (1669), Bérénice (1670), Bajazet{ 1672), Mithridate (1 ô73), Iphigmie m Aulide (1 674) et Phèdre (1677) que fit tomber une cabale de cour.
Cet échec immérité, joint au pieux souvenir des sentiments chrétiens de son enfance, détermina Racine à quitter le théâtre. Il se maria, se livra à l'éducation de ses enfants, fut fait avec Boileau historiographe du roi, et tâcha de prendre au sérieux cette charge impossible. Enfin, après douze ans de silence, le poète déploya de nouveau son génie, et le montra au moins égal à son passé dans une sphère différente. Mme de Maintenon .pria Racine de composer pour les demoiselles de Saint- Gyr « quelque espèce de poème moral ou hi.storique, dont Tamour fût entièrement banni. » Cette demande a valu à la littérature française la déUcieuse élégie tragique d'Esther (1689). Le succès éclatant de cette pièce nspira au poète un autre chef-d'œuvre puisé à la même lurce, Athidifi (1691); mais le succès ne fat pas le mftme»
HAGINE. 149
Boileau seul protesta contre rindifférence et le dédain du public. « C'est votre plus bel ouvrage, » disait-il à Racine. L'opinion générale ne revint de son erreur qu'après la mort du poète. L'eitréme sensibilité qui avait fait son génie fit aussi son malheur : Racine mourut de douleur d'avoir déplu à Louis XIV (21 avril 1699).
Un procès que Racine avait perdu lui inspira, en 1668, une poétique vengeance : il se moqua des juges et des avocats, dans son amusante comédie des Plaideurs^ imitée des Guêpes d'Aristophane : ce fut sa seule infidélité à la muse tragique. En prose, Racine avait écrit muq Histoire du règne de Louis XIV : elle a péri dans un incendie ; on n'en a conservé qu'un fragment. On a encore de lui : V Abrégé de l'histoire de Port-Royal (1693); des Discours académiques, dont l'un renferme Y Éloge de Pierre Corneille , enfin des Lettres^ qui font connaître d'une manière intime la vie privée de l'auteur et les sentiments réels qui l'animaient.
Éditions innombrables : Vune des plus estimées est celle d'Aimé Martin, 6 vol. tn-8«, 1820.
Chez Racine, le ressort dramatique n'est plus l'admiration, mais l'attendrissement. Le poète nous élève moins; il nous replie sur nous-même. L'art gagne en vérité ce qu'il perd en hauteur. N'attendez même pas les commotions violentes du pathétique. Les artistes anciens les dédaignaient dans l'intérêt de la beauté : Racine les évitera au nom des convenances. Ses effets seront mesurés à la délicatesse d'une cour sensible aux nuances les plus légères* Malgré les différences qui le distinguent de son prédécesseur, il y a entre eux une ressemblance que leur imposait leur époque. Tous deux sont spiritualistes au plus haut degré; tous deux cherchent exclusivement dans la nature morale la source de leur puissance. Us dédaignent ou ignorent le spectacle extérieur, le mouvement matériel de la scène, les couleurs toutes faites de l'histoire. De là ce petit nombre de personnages, toujours restreint aux indispensables besoins de l'intrigue ; de là cette marche rapide et non interrompue d'un seul et unique fait; de là enGn ces grands portiques déserts où se rencon-
trent les interlocuteurs, . endroits vagues, wob oasaolèrf et sans nom,' où s'agite une action idéale dépouillée avec loio de tout épisode vulgaire; en sorte qu*on peut d\x^ C[u'il y a moins unité de temps et de lieu, que nullité de teiopa et de lieu.L'actionmorale, spirituelle, semble vivre eu elle-oiômo, comme la pensée, et n'occuper ni durée ni espace.
Quoique Racine dans ses conceptions soit moins sublime que Corneille, quoiqu'il réduise ses personnages à des proportions plus humâmes et plus naturelles, Il faut bien se carder de croire qu'il n'ait pas aussi son idéal. Sescara^èrQs sont ennoblis, non par leur perfection morale, mais pur le libre développement de leur nature : ils atteignent pur lit un plus haut degré d'être, c'est-à-dire de beauté. Dans CQtt^ sphère merveilleuse, peuplée de rois et de héros, l'^ic Mt moins lourd sur ces nobles fronts ; les nécessités vulgaires de la vie n'oppressent plus les poitrines; les cœurs se dilatent sans autre obstacle que le choc des passions rivales, ou les limites infranchissables de la condition humaine. Les passions de la cour deviennent les passions de l'iiumanîié) et l'œuvre de Racine restera impérissable comme elles.
L'action n'^st pas moins poétiquement transfigurée. QuoUe habile gradation d'intérêt ! quelle heureuse combinaison de péripéties ! comme tout est savamment préparé, motivé, justifié ! Pas une lacune dans le tissu des incidents, pas une invraisemblance. Le spectateur est entraîné sans repos, sans relâche, depuis l'exposition jusqu'au dénoûment. Le poSte est comme la providence de ce petit, monde dramatique : il a prévu et arrêté les événements, et n'en laisse pas moins aux personnages qu'il a créés toute leur liberté morale. ' Mais c'est surtout par le style qnie Racine enveloppe ses héros d'une magnificQUce idéale. Ici, on est tenté à% s'en tenir k l'opinion de Voltaire, qui voulait que pour toute critique on écrivît au bas de chaque page : « Beau ! sublime i harmonieuxl »
RAGINB. 151
BRITANNICnS.
Le sujet de cett^ pièce est emprunté au XIIP livre de( Annales de Tacite. Le poète peint Néron à son début dan le crime, encore hésitant entre le bien et le mal, entre Bur-' rhus et Narcisse. Àgrippine, sa mère, affî^mée de pouvoir, a formé le dessçin de marier Junie à Britaunicus, fils de l'empereur Claude, et frère adoptif de Néron, afin de se concilier l'affection de ce jeune prince et de s'en faire au besoin un appui contre Néron lui-même. Néron, pour déjouer ce plan, fait enlever Junie et en devient amoure\]x en la voyant. Il ordonne à Britannicus de renoncer à son amour : sur son refus, il le fait arrêter et projette sa mort. L'intervention d'Âgrippine semble désarmer la colère de l'empereur, mais y ajoute en réalité un nouveau degré de haine hypocrite. Burrhus, son gouverneur, le ramène pour un moment à des sentiments meilleurs, mais l'affranchi Narcisse le décide à consommer le crime. Britannicus est invité à un repas, pendant lequel il est empoisonné. Cette tragédie qui, au jugement de la Harpe, « réunit l'art de Tacite à l'art de Virgile, la profondeur de la pensée k la pureté du style, » est aux yeux de Voltaire < la pièce des connaisseurs. >