‹ Textes classiques de la littérature française extraits des grands écrivains français avec notices biographiques [etc.;] recueil servant de complément à l'Histoire de la Littérature françaiseChapitre 94 sur 347 · M^RON · texte numérisé non relu

M^RON

Ahl que demandez-vous?

BORRHOS.

Non, 11 ne vous hait pas.

Seigneur; on le trahit : je sais son innocence; Je vous réponds pour lui de son obéissance. J'y cours. Je vais presser un entretien si doux.

HÉRON

Dans mon appartement qu'il m'attende avec vousi

scms IV. — NÉaoN, naugissi;,

RAIICISSB.

Srîgneur, J*)fti tout prém pour une mort si histe 3 Le poison etft lent prêt La fikmeiise Loeinte

A redoublé p«ur moi ses soins officieut:

Elle a fait expirer un esclave à mes yeux;

Et le fer est moins prompt, pour trancher une vie,

Que le nouveau poison que sa main me eonfie.

NéRON.

Narcisse, c'est assez, je reconnois ce soin , Et ne souhaite pas que vous alliez plu^ 4oin.

NARCISSE

Quoi ! pour Britannicus votre haine afibiblie Me défend....

NâRON.

Oui, Narcisse : on nous réconcilia.

ITARCISSB.

Je me garderai bien de vous en détourner. Seigneur. Mais il s'est vu tantôt emprisonner : Cette offense en son cœur sera longtemps nouvelle; Il n'est point de secrets que le temps ne révèI6 : Il saura que ma main lui devoit présenter Un poison que votre ordre avoit fait apprêter. Les dieux de ce dessein puissent-ils le distraire I Mais peut-être il fera ce que vous n'osez faire.

NÉRON

On répond de son cœur; et je vaincrai le mien.

NARCISSE

Et l'hymen de Junie en est-il le lien? Seigneur, lui faites-vous encor ce sacrifice?

NÉRON

C'est prendre trop de soin. Quoiqu'il en soit, Narcisse, Je ne le compte plus parmi mes ennemis.

NARCISSE

Agrippine, seigneur, se Tétoit bien promis : Elle a repris sur vous un souverain empire.

NÉRON

Quoi donc? QuVt-elle dit? et que voulez-vous dire?

NARCISSE

Elle s'en est vantée assez publiquement.

NÉRON

De quoi?

NARCISSE

Qu'elle n'avoit qu'à vous voir un moment; Qu'à tout ce grand éclat, à ce courroux funeste. On verroit succéder un silence modeste; Que vous-même à la paix souscririez le premier ; Heureux que sa bonté daignât tout oublier I

NÉRON

Mais, Narcisse, éie-moi, que x^ux-tu que je fasse?

Je n'ai que trop de pente à punir son audace; Et; si je m'en croyois, ce triomphe indiscret Seroit bientôt suivi d'un éternel regret. Mais de tout l'univers quel sera le langage? Sur les pas des tyrans veux-tu que je m'engage. Et que Rome, effaçant tant de titres d'honneur, Me laisse pour tout nom celui d'empoisonneur? Ils mettront ma vengeance au rang des parricides.

NARCISSE

Et prenez-vous, seigneur, leurs caprices pour guides? Avez-vous prétendu qu'ils se tairoient toujours? Est-ce à vous de prêter l'oreille à leurs discours? DeTos propres désirs perdrez-vous la mémoire? Et serez-vous le seul que vous n'oserez croire? Mais, seigneur, les Romains ne vous sont pas connus : Non, non, dans leurs discours ils sont plus retenus. Tant de précaution aflfoiblit votre règne : Ils croiront, en effet, mériter qu on les craigne. Au joug, depuis longtemps, ils se sont façonnés; Ils adorent la main qui les tient enchaînés. Vous les verrez toujours ardents à vous complaire : Leur prompte servitude a fatigué Tibère. Moi-môme, revêtu d'un pouvoir emprunté, Que je reçus de Claude avec la liberté , Jai cent fois, dans le cours de ma gloire passée, Tenté leur patience ^ et ne l'ai point lassée. D'un*empoisonnement vous craignez la noirceur? Faites périr le frère, abandonnez la sœur; Rome , sur les autels prodiguant les victimes, Fussent-ils innocents, leur trouvera des crimes : Vous verrez mettre au rang des jours infortunés Ceux où jadis la sœur et le frère sont nés.

NÉRON

Narcisse, encore un coup, je ne puis l'entreprendre.

J'ai promis à Burrhus, il a fallu me rendre.

Je ne veux point encore, en lui manquant de foi,

Donner à sa vertu des armes contre moi.

J'oppose à ses raisons un courage inutile :

Je ne l'écoute point avec un cœur tranquille.

NARCISSE

Burrhus ne pense pas, seigneur, tout ce qu'il dit : Son adroite vertu ménage son crédit; Ou plutôt ils n'ont tous qu'une même pensée : Ils verroient par ce coup leur puissance abaissée; Vous seriez libre alors, seigneur; et, devant voui. Ces maîtres orgueilleux fléchiroient comme nous.

Quoi doDcI ignorez-YOus tout ce qu'ils osent dire?

« Néron, s'ils en sont crus, n*est point né pour l'empire;

a II ne dit, il ne fait que ce qu'on lui prescrit :

a Burrhus conduit son cœur, Sénèque son esprit.

m Pour toute amkition, pour vertu singulière,

« Il excelle à conduire un char dans la carrière ,

« Â disputer des prix indignes de ses mains,

« Â se donner lui-même en spectacle aux Romains ,

« Â venir prodiguer sa voix sur un théâtre,

« A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre ;

c Tandis que des soldats, de moments en moments ,

« Vont arracher pour lui les applaudissements. •

Ah! ne voulez-vous pas les forcer à se taire?

NÉRON

Viens ^ Narcisse : allons voir ce que nous devons faire. AGTE V. Sgènb V. — AGRIPPINE, BURRHUS.

AGRIPPINE

Quel attentat, Burrhus t

BURRHUS

Je n'y pourrai survivre, Madame; il faut quitter la cour et l'empereur.

AGRIPPINE

Quoi ! du sang de son frère il n'a point eu d'horreur!

BURRHUS

Ce dessein s'est conduit avec plus de mystère. '

A peine l'empereur a vu venir son frère,

Il se lève, il l'emhrasse, on se tait; et soudain

César prend le premier une coupe à la main :

c Pour achever ce jour sous de meilleurs auspices,

« Ma main de cette coupe épanche les prémices,

a Dit-il : Dieux, que j'appelle à cette effusion,

« Venez favoriser notre réunion, »

Par les mêmes serments Brifannicus se lie.

La coupe dans ses mains par Narcisse est remplie;

Mais ses lèvres à peine en ont touché les bords,

Le fer ne produit point de si puissants efforts,

Madame : la lumière à ses yeux est ravie;

Il tombe sur son lit sans chaleur et sans vie.

Jugez combien ce coup frappe tous les esprits.

La moitié s'épouvante et sort avec des cris;

Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage.

Sur les yeux de César composent leur visage *•

i, At quibut aUior irUellectus, resistunt defixi, et Neronem intuett tes. (Tacite, Annales, livre XUI.)

l6o DIX-SEPTIÈMB SIÈCLE.

Âh I de vos premiers ans Theureuse expérieih»

Vous fait-elle^ seigneur, haïr votre innocence?

Scmgez-vous au bonheur qui les a signalés?

Dans quel repos, 6 ciel, les avez-vous coulés t

Quel plaisir de penser et de dire en vous-même :

« Partout, en ce moment, on me bénit, on m*ahiie;

On ne voit point le peuple à mon nom s'alarmer;

Le ciel dans tous leurs pleurd ne m'entend point nommer;

Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage ;

Je vois voler partout les Gceurs à mon passage I »

Tels étoient vos plaisirs. Quel changement, ô dieux!

Le sang le plus abject vous étoit prééieuz :

Un jour, il m'en souvient, lé sénat équitable

Vous pressoit de souscrire à la mort d'un coupable;

Vous résistiez, seigneur, à leur sévérité;

Votre cœur s'accusoit de trop de eruautéf^

Et plaignant les malheurs attachés à rem|iire«

« Je voudrois^ disies-vous, ne savoir pas écrire. »

Non, ou TOUS me croirez, ou bien de ce malheur

Ma mort m'épargnera Ut vue et la douleur :

On ne me verra point survivre à votre gloire.

Si vous allez commettre une action si noire,

(Se jetant ans piedt de Néron*) Me voilà prêt, seigneur : avant ^e de partir. Faites percer ce cœur qui n'y peut consentir; Appelez les cruels qui vous l'ont inspirée; Qu'ils viennent essayer leur main mal assurée.... Mais je vois que mes pleura touchent mon empereur, Je vois que sa Vertu frémit de leur fureur. Ne perdez point de temps, nommez-moi les perfide» Qui vous osent donner ces conseils parricides; Appelez votre frère, oubliez dans ges brafl...

Page 1