‹ Textes classiques de la littérature françaiseChapitre 146 sur 232 · Scène V. - TRISSOTIN, VADIUS, PHILAMINTE, BÉLISE, ARMANDE, HENRIETTE · texte numérisé non relu

Scène V. - TRISSOTIN, VADIUS, PHILAMINTE, BÉLISE, ARMANDE, HENRIETTE

TflissoTiN, présentant Vadiuis.

Voici I^omme qui meurt du désir de vom^noVc, Ea voua le produisant, je ne crains po\n\.\ft \i\toi^

D'avoir admis ches^ vous un profane, madame : Il peut tenir son coin parmi de beaux esprits.

PHILAMINTE

Là main qui le présente en dit assez le prix.

TRISSOTIN

Il a des vieux auteurs la pleine intelligence,

Et sait du grec, madame, autant qu'homme de France.

pmLAMiNTE, h Bélise.

Du grec, ô ciel! du grec! 11 sait du grec, ma sœur!

BÉusE, à Armande, Ah! ma nièce, du grec!

ARHANDE.

Du grec! quelle douceur!

PHU^AMINTE

Quoi! monsieur sait du grec? Ah! permettez de grâce Que, pour Famour du grec, monsieur, on vous embrassa ^ {Vadiits embrasse aussi Bélise et Armi

HENRIETTE, à VadiuSf qui vient pour l'embrasser. Excusez-moi, monsieur, je n'entends pas le grec.

(Ils s^asseyent

PmLAMINTE.

J'ai pour les livres grecs un merveilleux respect.

VADIUS

Je crains d'être fâcheux, par l'ardeur qui m'engage A vous rendre aujourd'hui^ madame, mon hommage; Et j'aurai pu troubler quelque docte entretien.

PHn^AMINTE.

Monsieur, avec du grec on ne peut gâter rien.

TRISSOTIN

Au reste, il fait merveille en vers ainsi qu'en prose. Et pourrait, s'il voulait, vous montrer quelque chose.

VADIOS

Le défaut des auteurs, dans leurs productions, ^

C'est d'en tyranniser les conversations,

D'être au Palais, aux cours, aux ruelles, aux tables.

De leur vers fatigants lecteurs infatigables.

Pour moi, je ne vois rien de plus sot, à mon sens.

Qu'un auteur qui partout va gueuser des encens *,

Qui, des premiers venus saisissant les oreilles.

En fait le plus souvent les martyrs de ses veilles.

On ne m'a jamais vu ce fol entêtement;

Et d'un Grec, là-dessus, je suis le sentiment,

Qui, par un dogme exprès, défend â tous ses sages

L'Indigne empressemenl de Utô leurs ouvrages....

/. Mendier des louanges.

^"' ' ' ^-'^ '' "' MOLtÈÇE ■'' '^ C '^" '/■.'. 317'

Voici dé petits vers pour de jeunesf amants. Sur quoi je voudrais bien avoir vos sentiments,

TBISSOTIN.

Vos vers ont des beautés que n'ont point tous les autres.

VADIDS.

Les Grâces et Vénus régnent dans tous les vôtres.

TRISSOTIN

Vous avez le tour libre, et le beau choix des mots.

VADIUS

On voit partout chez vous Vithos et le pathos <•

TRISSOTIN

Nous avons vu de vous des églogues d'un style Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile.

VADIUS

Vos odes ont un air noble, galant et doux, Qui laisse de bien loin votre Horace après vous.

TRISSOTIN

Est-il rien d'amoureux comme vos chansonnettes?

VADIUS

Peut-on rien voir d'égal aux sonnets que vous faites?

TRISSOTIN

Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux?

VADIU8.

Rien de si plein d'esprit que tous vos madrigaux?

TRISSOTIN

Aux ballades surtout vous êtes admirable.

VADIUS

^t dang les bouts-rimés je vous trouve adorable.

8i la France pouvait connaître votre prix....

VADIUS

8i le siècle rendait justice aux beaux esprits....

TRISSOTIN

En carrosse doré vous iriez par les rues,

. VUhos, les mœars (en grec, ?)6o(), le pathos^ la passion (en grec, (o<;), sont des termes de rhétorique. Voici ce qu'en dit Rollln : « On que les passions sont comme Tâme du discours ; que c'est ce qui lui ne une impétuosité et une véhémence qui emportent et entraînent tout, çiue l'orateur exerce par Ik sur ses auditeurs un empire absolu et leur pire tels sentiments qu'il lui platt... » Et pour les mœurs : « Cest i espèce de passion que les rhéteurs appellent yi6o;, qui consiste dans » sentiments plus doux, plus tendres, plus insinuants (que le pathétique, doO> n^Ais qui n'en sont pas pour cela moins touchants ni moins vifs.., s mœurs de celui qui parle doivent se peindre dat\% %ow ^vs^^^^t^ ^'ssa» .'il y pense... » (Traité des Études, livre 111, chapilte m, 1.^

319 ,.' DIX-SEPTïfeME SIÈCLE

VADIUS. '

On verrait le public vous dresser des statues.

{A Trissotin ) Hum ! Q'est une ballade, et je veux que tout net * Vous m'en....

TRISSOTIN, à Vadius»

Avez-vous vu certain petit sonnet 8ur la fièvre qui tient la princesse Uranie?

VADIUS

Oui; hier il me fut lu dans une compagnie.

Vous en savez Tauteur?

VADIUS

Non; mais je sais fort bien Qu'à ne le point flatter, son sonnet ne vaut rien.

TRISSOTIN

Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable.

VADIUS

Cela n'empêche pas qu'il ne soit misérable; Et, si vous l'avez vu, vous serez de mon goût.

TRISSOTIN

Je sais que là-dessus je n'en suis point du tout. Et que d'un tel sonnet peu de gens sont capables.

' VADIUS

Me préserve le ciel d'en faire de semblables!

TRISSOTIN

Je soutiens qu'on ne peut en faire de meilleur; Et ma grande raison, c'est que j'en suis l'auteur.

VADIUS

Vqus?

TRISSOTIN

Moi.

VADIUS

Je ne sais donc comment se fit l'affaire.

C'est qu'on fut malheureux de ne pouvoir vous plaire.

VADIUS

Il faut qu'en écoutant j'aie eu l'esprit distrait, Ou bien que le lecteur m'ait gâté le sonnet. Mais laissons ce discours, et voyons ma ballade.

TRISSOTIN

La ballade, à mon goût, est une chose fade :

Ce n'en est plus la mode ; elle sent son vieux temps.

VADIUS

La baïl&de pourtant ck&rin^ b^QîQicow^ ^^ %^\Sk&.

^ MOLIÈRE Si9

TRISSOTIN

Cela n'empêche pas qu'elle ne me déplaise,

VADIDS. ^

SUe n'en reste pas pour cela plus mauvaise.

TRISSOTIN

Slle a pour les pédants de merveilleux appas.

VADIU3.

Cependant nous voyons qu'elle ne vous plaît pas.

TRISSOTIN

\i^ou8 donnez sottement vos qualités aux autres.

{Ils se lèvent tous.)

VADIDS.

Fort impertinemment vous me jetez les vôtres.

TRISSOTIN

\llez, petit grimaud, barbouilleur de papier.

VADIUS

\llez, rimeur de balle i, opprobre du métier.

TRISSOTIN

\llez, fripier d'écrits, imprudent plagiaire.

VADIUS

Ulez, cuistre.

PHILAMINTE

Eh! messieurs, que prétendez-vous faire?

TRISSOTIN, à Vadius ^a, va restituer tous les honteux larcins !^ue réclament sur toi les Grecs et les Latins.

VADIUS

\^a, va-t'en faire amende honorable au Parnasse D'avoir fait à tes vers estropier Horace,

TRISSOTIN

Souviens-toi de ton livre, et de son peu de bruit.

VADIUS

Et toi, de ton libraire à l'hôpital réduit.

TRISSOTIN

!ifa gloire est établie, en vain tu la déchires.

VADIUS

3ai, oui, je te renvoie à l'auteur des Satires *.

TRISSOTIN

fe t'y renvoie aussi.

VADIUS

J'ai le contentement

) dictionnaire de Trévoux explique rimeur de halle, par allusion à des marchands forains : « On appelle rimeur de balle un ço^t^ d<^^^ '> sont si mauvais qu'ils ne servent qu'^ euNeVo^^^t ^^'3k \si^^âosar » (F, GéDia.) -- 2» A BoiJeau,

Ua' ■''■•' ' '' ' ... ■■ , •,■''■'-

320 ,DIX-SEFnÉME SIÈCLE /

Qu^on voit qu'il m^a traité plus l^onorablement. Il me dionne en passant une atteinte légère j Parmi plusieurs auteurs qu'au Palais on révère ;

Mais jamais dans seà vers il ne te laisse en paix, Et Ton t'y voit partout être en butte à ses traits *.

TRISSOTIN

C'est par là que j'y tiens un rang plus honorable.

II te met dans la foule ainsi qu'un misérable ;

Il croit que c'est assez d'un coup pour t'accabler, ..\ Et ne t'a jamais fait l'honneur de redoubler.

Mais il m'attaque à part comme un noble adversaire

Sur c[ui tout son effort lui semble nécessaire;

Et ses coups, contre moi redoublés en tous lieux, ' Montrent qu'il ne se croit jamais victorieux.

VADIUS

^ Ma plume t'apprendra quel homme je puis être.

TKISSOTIN.

Et la mienne saura te faire voir ton maître.

VADIUS

Je te défle en vers, prose, grec et latin.

' TRISSOTIN

Eh bien ! nous nous verrons seul à seul chez Barbin s.

Boileau Despréaux naquit à Paris le !«'' novembre 1631 « Fils d'un père greffier, né d*aïeux avocats, » il fut de tiné à Tétude du droit, qu'il abandonna bientôt pour 1

1. Trissotin n^'est autre que cet abbé Cotin dont le nom revient si soi vent dans les satires de Boileau. Aux premières représentations, le péda de Molière s'appelait Tricotin. Pour Vadius, c'est Ménage, homme i science et d'esprit, qui fut Tun des hôtes assidus de Rambouillet, et précepteur de Mme de Sévigné. Boileau ne lui a, en effet, donné qa'«i atteinte légère :

Chapelain veut rimer, et c'est là sa folie : Mais bien que ses durs vers, d'épithètes enflés, Soient des moindres grimauds, chez Ménage, siffles. Lui-même il s'applaudit.

(Satire IV.)

2» Barbin, fameux libraire, Àoul U bovLlv(\ue était située an palais à Jastice,

BÔILEAU 321 ^

Culture d^ lettres. En 1666, il publia ses Satires, La composition des Épîtres occupa son âge mûr (1666-1677, puis i695). Le Lutririy poème héroï-comique, et l'Art poétique, poème didactique (1669-1672), marquent le point le plus élevé de son talent.

Boileau, aimé et protégé par Louis XIV, fut Fami de Racine, de Molière, de La Fontaine. Il mourut le .13 mars 1711 à Paris, après avoir passé sa vieillesse dans sa maison de campagne d'Auteuil.

Prem. édit. des Œuvres de Boileau : Paris, 1674, in-4*. Principales éditions : Paris, Billiot, 1713, 2 part. in-4°; Paris, 1748, 2 vol. in-fol.; Paris, 1747, 5 vol. pet. in-8; Paris, Didot, 1789, 2 vol. gr. in-4°; Parme, Bodoni, 1814, 2 vol. in-foK , Paris, Didot, 1819, 2 vol. in*fol. ; Paris, lefèvre, 1824, 4 vol. in-8; Paris, Langlois, 1840-1834, 4 vol. in-8, et enfin Paris, Garnier frères, 1860, gr. in-8.

La dernière édition contemporaine est de M. Gidel, en 4 vol. in-8, Paris, 1870 et suiv.

Tandis que Racine et Molière dotaient la France de leurs chefs-d'œuvre, Boileau Despréaux, leur ami, apprenait au public à les comprendre et à les admirer. Avant lui, le goût incertain admettait confusément le bon et le médiocre : il y avait alors des modèles ; il n'y avait pas de doctrine. L*œuvre de Boileau fut de débrouiller Vart confus ^u XVII* siècle, d'assigner à chaque homme et à chaque chose son rang dans l'estime publique; sa gloire, c'est de l'avoir fait avec un discernement presque infaillible, avec un courage intrépide, et enfin d'avoir rendu ses arrêts dans une forme si heureuse, dans un langage si parfait qu'on ne sera pas plus tenté de les refaire que de les infirmer.

Le culte du bon sens, la souveraineté de la raison eii ïïiatière de goût, tel est le mérite durable de la doctrine de Boileau. C'est là le trait de ressemblance qui l'unit auxl autres grands hommes de son siècle. C'est l'esprit de Descartes transporté dans la poésie.

La carrière poétique de Boileau peut se diviser en trolâ périodes. Dans la première (de 1660 àt l6eS^,\^\^\vct^ ^^^> ^que attaque les mauvais poètes avec lou\eYVa\^êX\iSii\V^

VEitOGEOT, SlV

322 DiS^SEPTlÈMB SIÈCLJS ,

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de son âge : il combçit à outrance le faux goût importé d'Espagne et dltalie. C'est alors qu'il publie neuf Satires dont quatre sont exclusivement littéraires, et dont les autres contiennent, contre les mauvais écrivains^ une foule de traits inattendus et par là même plus piquants. « Les Satires appartiennent, dit Voltaire^ à la première manière de ce grand peintre, fort inférieure, il est vrai, à la seconde, mais très supérieure à celle de tous les écrivains de son temp^y si vous en exceptez Racine. » Ajoutons que la neuvième satire, adressée à son Esprit^ est égale à ce que Boileau a jamais fait de mieux.

Dans la seconde période (de 1669 à 1677), Boileau laisse reposer la satire; il a renversé, il s'agit de reconstruire. Alors paraît r Art poétique (1674), où il formule et coordonne la doctrine littéraire qu'il vient de faire prévaloir. Il publie la même année les quatre premiers chanta du Lutrin^ ingénieuse et élégante plaisanterie, chef-d'œuvre de versification digne d'un moins mince sujet. Déjà une humeur moins bouillante anime le critique; sa raillerie est plus enjouée. Il écrit les neuf premières épitres; la septième, adressée à Racine, réunit à leur plus haut degré toutes les qualités excellentes qui assurent la gloire du grand satirique français.

Après cette pièce, Boileau^ nommé historiographe du roi avec Racine, interrompt comme lui ses travaux poétiques; pendant les seize années qui suivent, il se contente de publier les deux derniers chants du Lutrin (1681). Il ne rentre dans la carrière qu'en 1693 ; mais moins heureux que son illustre ami, il est loin d'y retrouver un nouveau génie. C'est alors que commence la troisième période de sa vie. H reparait aux yeux du public atec VOde à Namur, faible et malheureuse tentative lyrique; il compose trois froides satires, contre les Femmesy sur VHonneur^ contre V Équivoque; enfin il écrit alors ses trois dernières épitres, dont l'une, celle qui termine le recueil, et a pour sujet VAmofff ^ de Dieu, n'offre plus rien d'attachant ni dans l'inspiration, ni dans le style. « Il manqua à ce sage la sagesse la plus rare, celle de savoir finir à propos *. »

is Désiré iVisard, Histoire de la Littérature tTawi«wt^\Ktû&^\^^\^^t5.

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,, BÔILEAtî 32â

^ SATIRE m. ^ LE REPAS RIDIGXniB

Quel éujet inconnu vous trouble et vous altère?

D'où vous vient aujourd'hui cet air sombre et sévère»

Et ce visage' enfin plus pâle qu'un rentier ^

A Taspect d'un arrêt qui retranche un quartier?

Qu'est devenu ce teint dont la couleur fleurie

Semblait d'ortolans seuls et de bisques nourrie» .

Où la joie en son lustre attirait les regards,

Et le vin en rubis brillait de toutes parts?

Qui vous a pu plonger dans cette humeur chagrine?

A-t-on par quefque édlt réformé la cuisine?

Ou quelque longue pluie, inondant vos vallons,

A-t-elle fait couler vos vins et vos melons?

C Répondez donc enfin, ou bien je me retire. Ah! de grâce, un moment, souffrez que je respire. Je sors de chez un fat, qui, pour m'empoisonner, Je pense, exprès chez lui m'a forcé de dîner. Je l'avais bien prévu. Depuis près d'une année, J'éludais tous les jours sa poursuite obstinée. Mais hier il m'aborde, et, me serrant la main : Ah I monsieur, m'a-t^il dit, je vous attends demain. N'y manquez pas au moins. J'ai quatorze bouteilles D'un vin vieux.... Boucingo n'en a point de pareilles ', Et je gagerais bien que, chez le commandeur 3, Villandri ♦ priserait sa sève et sa verdeur. Molière avec Tartufe y doit jouer son rôle * : Et Lambert, qui plus est, m'a donné sa parole ^. C'est tout dire, en un mot, et vous le connaissez.

— Quoi ! Lambert? — Oui, Lambert : à demain. -^ C'est assez. Ce matin donc, séduit par sa vaine promesse,

J'y cours midi sonnant, au sortir de la messe. A peine étais^je entré, que, ravi de me voir, Mon homme, en m'embrassant, m'est venu recevoir, £t montrant à mes yeux une allégresse entière :y

— Nous n'avons, m'a-t-il dit, ni Lambert ni Molière ; Mais, puisque je vous vois, je me tiens trop content.

i. En 1664, le roi avait supprimé un quartier des rentes sur l'hôtel de lie. -« 2. Boucingo, célèbre marchand de vins du temps. — 3. Jacquet iSouvré, commandeur de Saint- Jean-de-Latran; sa table avait une grande putation de somptuosité et de délicatesse. — 4. De Villandri, convive assidu i commandeur de Souvré. — 5. Le Tartufe en ce temps-là avait été dé- Qdu, et tout le monde voulait avoir Molière pour le lui entendre réciter, ote de Boileau.) — 6. « Lambert, le fameux musicien, èUvl \sa.fe\\\i^^ >mme, qui promettait à tout le monde de venu, md\% ^\ xi^ N^\i^\^^ lis, » (BoUean,) Lambert était le beau-père de L\i\\\.

-^ iV"-

324 mx-SEPTIÈME SIÈCLE

Vous êtes un brave homme : entrez; on vous attend.

fi ces mots, mais trop, tard, reconnaissant ma faute, Je le suis en tremblant dans une chambre haute, Où, malgré les volets, le soleil irrité Formiait un poêle ^ ardent au milieu de Tété. Le couvert était mis dans ce lieu de plaisance, Où j'ai trouvé d'abord, pour toute connaissance, Deux nobles campagnards, grands lecteurs de romans, Qui m'ont dit tout Gyrus dans leurs longs compliments L 3'enrageais. Cependant on apporte un potage. Un coq y paraissait en pompeux équipage, Qui, changeant sur ce plat et d'état et de nom, ' Par tous les conviés s'est appelé chapon. Deux assiettes suivaient, dont l'une était ornée D'une langue en ragoût de persil couronnée ; ' L'autre d'un godiveau tout brûlé par dehors. Dont un beurre gluant inondait tous les bords. On s'assied : mais d'abord notre troupe serrée' Tenait à peine autour d'une table carrée. Où chacun, malgré soi, l'un sur l'autre porté. Faisait un tour à gauche, et mangeait de côté. Jugez en cet état si je pouvais me plaire, ' Moi qui ne compte rien, ni le vin ni la chère,

Si l'on n'est plus au large assis en un festin. Qu'aux sermons de Cassagne ^ ou de l'abbé Cotin *.

Notre hôte cependant s'adressant à la troupe : *- Que vous semble, a-t-il dit, du goût de cette soupe? Sentez-vous le citron dont on a mis le jus Avec des jaunes d'œufs mêlés dans du verjus? Ma foi, vive Mignot, et tout ce qu'il apprête!

i. Au xvn* siècle on appelait un poêle une pièce chauffée par an po « Je demeurais tout le jour enfermé seul dans un poêle. » {Descartes, i cours de la Méthode,) — 2. Cyrus « roman en dix tomes de Mlle de S déri », parut en 1650. Il fallait être un campagnard^ un provincial arri pour l'admirer encore et le savoir par cœur en 1665. Madeleine Scudéri, née au Havre en 1607, morte à Paris en 1701, une des Précieu! de l'hôtel de Rambouillet, publia de volumineux romans, qui eurent leur apparition une vogue extraordinaire : CyruSj 1650, Clélie, 1656, e -> 3. L'abbé Cassagne, né à Nimes en 1633, mort en 1679, poète et prè cateur médiocres, fut un des premiers membres de l'Académie français — 4 L'abbé Cotin, comme l'abbé Cassagne, doit aux attaques de Boile une sorte d'immortalité. Son nom revient souvent dans les Satires, d qu'au tort de faire de mauvais vers et de mauvais sermons, Cotin joig celui d'engager avec Boiieau une lutte inégale. 11 le combattit en vers en prose, répondant aux mordantes railleries du poète par de grossièi injures et des imputations ca\oïûme\iç.w. OçiVÂxn, ijA iPaicis en 1605, id< en 1682, fat aumônier du roi, el cousevWw. CtVaA. xwsl ^'st^^xisftsisi.

' lies eheyeux cependant me dressaient à la tète; Car Mignot, c'est tout dire, et dans le monde entier Jamais empoisdnneur ne sut mieux son métier ^. '

J'approuvais tout pourtant de la mine et du geste, Pensant qu'au moins le vin dût réparer le reste. Pour m'en éclaircir donc, j'en demande; et d'abord Un laquais effronté m'apporte un rouge-bord D'un auvergnat fumeux, qui, mêlé de lignage 8, Se vendait chez Grenet 3 pour vin de l'ermitage ^, lEX qui, rouge et vermeil, mais fade et doucereux, ^N'avait rien qu'un goût plat, et qu'un déboire affreux. A peine ai-je senti cette liqueur traîtresse, Que de ces vins mêlés j'ai reconnu l'adresse. Toutefois avec l'eau que j'y mets à foison J'espérais adoucir la force du poison.

Mais, qui l'aurait pensé? pour comble de disgrâce, Par le chaud qu'il faisait nous n'avions point de glace. Point de glace, bon Dieu! dans le fort de l'été! Au mois de juin! Pour moi, j'étais si transporté. Que, donnant de fureur tout le festin au diable Je me suis vu vingt fois prêt à quitter la table, Et, dût-on m'appeler et fantasque et bourru, J'allais sortir enfin quand le rôt a paru.

Sur un lièvre flanqué de six poulets étiques S'élevaient trois lapins, animaux domestiques. Qui, dès leur tendre enfance élevés dans Paris, '

Sentaient encor le chou dont ils furent nourris. Autour de cet amas de viandes entassées Régnait un long cordon d'alouettes pressées >, Et sur les bords du plat six pigeons étalés Présentaient pour renfort leurs squelettes brûlés. Â côté de ce plat paraissaient deux salades, L'une de pourpier jaune, et l'autre d'herbes fades. Dont l'huile de fort loin saisissait l'odorat. Et nageait dans des flots de vinaigre rosat. Tous mes sots, à l'instant changeant de contenance, Ont loué du festin la superbe ordonnance ; Tandis que mon faquin, qui se voyait priser

1. Mignot, pâtissier-traiteur, rue de la Harpe, se crut diffamé par la Uisanterie de Boileau. 11 fit imprimer à ses frais une satire de Cotin oiHre leur ennemi commun, et il en enveloppa tous ses biscuits. Cette ven* 6ance eut un plein succès; les biscuits s'enlevèrent. — 2. V Auvergnat on ttoeniai et le Lignage sont « deux fameux vins du terroir d'Orléans ». ^ileau.) — 3. Grenet, à l'enseigne de la Pomme de. Pin, près du pont otre-Dame. — 4. VErmitage^ coteau du Dautihvnè, ç\vi\ ^\^^\sc\ ^ws^^x». Himé. — 5. tes ennemis de Boileau lui repTOt\i^T%tA. wûVxwxi^'oN. ^v^^^ ^ie$ 4e$ ahaetteB dans un dîner donné au moH de \\i\xi*

326 DIX-SËPTlèME SIÈCLE \

Avec un ris moqueur les priait d'excusef. Surtout certain hâbleur *, à la gueule affamée, Qui vint à ce festin conduit par la fumée, Et qui s'est dit profès dans Tordre des coteaux *, A fait en bien mangeant Téîoge des morceaux. Je riais de le voir avec sa mine étique, Son rabat jadis blanc, et sa perruque antique, En lapins de garenne ériger nos clapiers *, Et nos pigeons cauchois en superbes ramiers; Et, pour flatter notre hôte, observant son visage, Composer sur ses yeux son geste et son langage. Quand notre hôte charmé, m'avisant sur ce point : — Qu'avez-vous donc, dit-il, que vous ne mangez point? Je vous trouve aujourd'hui Tâme tout inquiète, Et les morceaux entiers restent sur votre assiette. Aimez-vous la muscade? on en a mis partout ^. Ah! monsieur, ces poulets sont d'un merveilleux goût! Ces pigeons sont dodus ; mangez, sur ma parole. J'aime à voir aux lapins cette chair blanche et molle. Ma foi, tout est passable, il le faut confesser. Et Mignot aujourd'hui s'est voulu surpasser. Quand on parle de sauce, il faut qu'on y raffine ; Pour moi, j'aime surtout que le poivre y domine : J'en suis fourni, Dieu sait! et j'ai tout Pelletier Roulé dans mon office en cornets de papier. A tous ces beaux discours j'étais comme une pierre, Ou comme la statue est au Festin de Pierre », Et, sans dire un seul mot, j'avalais au hasard Quelque aile de poulet dont j'arrachais le lard. Cependant mon hâbleur, avec une voix haute, Porte à mes campagnards la santé de notre hôte. Qui tous deux pleins de joie, en jetant un grand cri, Avec un rouge-bord acceptent son défi.

Un si galant exploit réveillant tout le monde, On a porté partout des verres à la ronde. Où les doigts des laquais, dans la crasse tracés, Témoignaient par écrit qu'on les avait rincés. Quand un des conviés, d'un ton mélancolique,

1, Hâbleur, dn verbe êspa^ol îiàbïar : parler. — 2. Profès (profeswt) celui qui s*cst engagé par des vœux dans un ordre religieux. L'ordre des

• Coteaux signifie la confrérie des gourmands. « Ce nom de profès dms l'ordre des Coteaux fut donné à trois grands seigneurs tenant table, (pi étaient partagés sur Testimc qu*on devait faire des vins des coteaux des \ environs de Reims. » (Boileau.) — 3. Lapins domestiques. Le mot dapisr \ désigne plus souvent la niche où sont nourris les lapins. — 4. La muscade

o'était plus à la mode. — 5. LeFestm de PVcnre^ ^fcUQ\\^\^,tQi.tft!jté8çnté

Je iS février i66$.

BOILEAD

Lamentant tristement une chanson bachique, Tous nos sots à la fois ràvis de l'écouter, Bétonnant de concert, se mettent à chanter, ' La musique sané doute était rare et charmante ! L'un traîne en longs f redons une voix glapissante; Et l'autre Tappuyant de son aigre fausset, Semble un violon faux qui jure sous Tarchet.

Sur ce point, un jambon d'assez maigre apparence Arriye sous le nom de jambon de Mayence. Un valet le portait, marchant à pas comptés, Gomme un recteur suivi des quatre facultés i. Deux marmitons crasseux, revêtus de serviettes. Lui servaient de massiers * et portaient des assiettes, L'une de champignons avec des ris de veau, Et l'autre de pois verts qui se noyaient dans l'eau. Un spectacle si beau surprenant l'assemblée, Chez tous les conviés la joie est redoublée; Et la troupe à l'instant cessant de fredonner, D'un ton gravement fou s'est mise à raisonner. Le vin au plus muet fournissant des paroles. Chacun a débité ses maximes frivoles.

Réglé les intérêts de chaque potentat.

Corrigé la police, et réformé l'État ; Puis, de là s'embarquant dans la nouvelle guerre, ^

A vaincu la Hollande ou battu l'Angleterre *•

Enfin, laissant en paix tous ces peuples divers. De propos en propos on a parlé de vers. Là, tous mes sots enflés d'une nouvelle audace, Ont jugé des auteurs en maîtres du Parnasse. Mais notre hôte surtout, pour la justesse et l'art. Élevait jusqu'au ciel Théophile ♦ et Ronsard «. Quand un des campagnards relevant sa moustache, Et son feutre à grands poils ombragé d'un panache, Impose à tous silence, et, d'un ton de docteur : \

•^ Morbleu! dit-il, La Serre est un charmant auteur <^! . Ses vers sont d'un beau style, et sa prose est coulante.

i. Les quatre facultés étaient les arts (lettres et sciences), le droit, la îdecine et la théologie. — 2. « Le rectenr, quand il va en procession, est ijonrs accompagné de deux massiers. » (Boileau.) -—3. « L'Angleterre la Hollande étaient alors en guerre, et le roi avait envoyé des secours t Hollandais. » (Boileau.) — 4. Théophile Viand, né en i590N à Glérac us l'Agénois, mort en 1626, poète remarquable par son imagination dans détails du style, mais sans invention, sans goût, et surtout sans justesse sans art. — 5. Sur Ronsard, dont Boileau a pu justement associer le nom ielul de Théophile, voir page 45. — 6. La Serre, né ii tQu.U^^<&& n^v^ )0. Ses Tragédies en vers et en prose, Pijrame, le Soc dA CorWa^^^ Ttnas Marus, eurent un très grand succès très pexn m^YvNfc.

BIX-SEPTIÈMË SIÈCLE

La Pucelle * est encore une œuvre bien galante,

Et je ne sais pourquoi je bâille en la lisant.

Le Pays, sans mentir, est un bouffon plaidant 2; •

Mais je ne trouve rien de beau dans ce Voiture '. , ^

Ma foi, le jugement sert bien dans la lecture!

A mon gré, le Corneille est joli quelquefois.

En vérité, pour moi j'aime le beau françois.

Je ne sais pas pourquoi l'on vante V Alexandre;

Ce n'est qu'un glorieux qui ne dit rien de tendre *.

Les héros chez Quinault parlent bien autrement.

Et jusqu'à je voies hais, tout s'y dit tendrement 5,

On dit qu'on l'a drapé dans certaine satire ; .

Qu'un jeune homme *.... — Ah ! je sais ce que vous voulez dire,

A répondu notre h^te : « Un auteur sans défaut,

La raison dit Virgile, et la rime Quinault. »

— Justement. A mon gré, la pièce est assez plate.

Et puis, blâmer Quinault! Avez-vous vu YAstrate '?

C'est là ce qu'on appelle un ouvrage achevé.

Surtout l'Anneau royal me semble bien trouvé;

Son sujet est conduit d'une belle manière;

Et chaque acte, en sa pièce, est une pièce entière.

1. La Pucelle, à laquelle Chapelain travailla trente ans, passa pour un chef-d'œuvre tant qu'elle fut enfermée dans le portefeuille du poète. Publiée en 1656, elle fut bientôt appréciée à sa juste valeur. « Cela est parfaitement beau, mais bien ennuyeux, » disait la duchesse de Longueville. Chapelain, pensionné par Richelieu, fut un des premiers membres de l'Académie française. Colbert le chargea de dresser la liste des savants et des gens de lettres qui avaient droit aux libéralités de Louis XIV. — 2. Le Pays, né en Bretagne en 1636, mort en 1690, « écrivain estimé chez les provinciaux à cause 'd'un livre c(u'il a fait, intitulé Amitiés, Amours et Amwrelies, » (Boileau.) — 3. Voiture, né à Amiens, en 1598, mort en 1648, Fbomme le plus aimable et le plus recherché de son temps, fut 'ridole de l'hôtel de Rambouillet; on se disputait ses lettres, où l'on trouve de Tesprit, mais un esprit entortillé, bizarre, moins goûté de la postérité que des illustres correspondants de Voiture, les Condé, les Grammont, les la Vallette, etc. — 4. L'Alexandre de Racine, joué en 1665. Racine alors fort jeune avait « donné dans les vices du temps ». Son héros, beaucoup plus tendre que ne le dit Boileau, parle trop souvent en héros de romaQ< — 5. Quinault, né en 1635, à Paris, après avoir fait de mauvaises tragédies, et des comédies estimables (la mère Coquette, 1665), se plaça au premier rang dans un genre secondaire, l'opéra. Quelques-uns des poèmes qu'il composa pour Lulli sont des chefs-d'œuvre (Alceste, A lis, Armide, etc.). Ce n'est pas des opéras de Quinault que Boileau veut ici ^e moquer, mais de ses tragédies romanesques et doucereuses. Le premier opéra de Qaiaault fut représenté en 1672, et la troisième satire fut écrite en 166ïi. — 6. Boi* eau lai-même (Satire 11, vers W d ^QV —'î- U tragédie A' Astrale de uiaault, Jouéç en ^663 avec ^û sute^a ^xQ^v^^fcXvx.

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Je ne puiaplus soi^fifrir ce que les autres fqnt. ' ^

— II est vrai que Quiuault est un esprit profond, A repris certain fat qu'à sa mine discrète

Et son maintien jaloux j'ai reconnu poète : ^ Mais il en est pourtant qui le pourraient valoir. •

— Ma foi, ce n'est pas vous qui nous les ferez voir, , - '\ Â dit mon campagnard avec une voix claire, , Et déjà tout bouillant de vin et de colère. '^

— Peut-être, a dit Tauteur pâlissant de courroux: Mais vous, pour en parler, vous y connaissez-vous t

— Mieux que vous mille fois, dit le noble en furie.

— Vous? mon Dieuî mêlez-vous de boire, je vous prie, A l'auteur sur-le-champ aigrement reparti.

~ Je suis donc u^ sot, moi? vous en avez menti, . r

Reprend le campagnard ; et, sans plus de langage, Lui jette pour défi son assiette au visage.

L'autre esquive le coup, et l'assiette volant '

S'en va frapper le mur et revient en roulant. A cet affront l'auteur, se levant de la table. Lance à mon campagnard un regard effroyable; Et, chacun vainement se ruant entre deux. Nos braves s'accrochant se prennent aux cheveux. Aussitôt sous leurs pieds les tables renversées ,

Font voir un long débris de bouteilles cassées : En vain à lever tout les valets sont fort prompts, ' Et les ruisseaux de vin coulent aux environs. Enfin, pour arrêter cette lutte barbare. De nouveau l'on s'efforce, on crie, on les sépare. Et, leur première ardeur passant en un moment, On a parlé de paix et d'accommodement.

Mais, tandis qu'à l'envi tout le monde y conspire» J'ai gagné doucement la porte sans rien dire, Avec un bon serment que, si pour l'avenir ^

En pareille cohue on me peut retenir, ^

Je consens de bon cœur, pour punir ma folie. Que tous les vins pour moi deviennent vins de Brie; Qu'à Paris le gibier manque tous les hivers. Et qu'à peine au mois d'août l'on mange des pois verts ^

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