‹ Textes classiques de la littérature françaiseChapitre 159 sur 232 · LE LUTRIN · texte numérisé non relu

LE LUTRIN

CHANT PBEHIBR ^

Je chante les combats, et ce prélat terrible '

Qui, par ses longs travaux et sa force invincible.

Dans une illustre église exerçant son grand cœur,

Fit placer à la fin un lutrin dans le chœur.

C'est en vain que le chantre, abusant d'un faux titre,

• Svaum, dans VAndrieme, et Démée, dans les Adelphes de Térence. ^- ^'Q 4674, Tannée même où parut VArt poétique, Boileau publia les ire premiers chants du Lutrin. Il avait soutenu dans une conversation l'an poème héroïque, pour être excellent, doit être peu chargé de ma- I, et que c'était à l'invention à la soutenir et à retendre ». Le premier ident de Lamoignon le mit au défi d'en composer un snr le petit déi qui s'était élevé entre le trésorier et le chantre de la Sainte-Chapelle, savoir si un lutrin serait placé à un endroit ou à un autre. « J'eus tôt dit, pourquoi non? raconte Boileau dans sa préface, que je n'eus réflexion sur ce qu'il me demandait. . . Néanmoins le soir me trouvant )i$ir, je rêvai à la chuse, et ayant imaginé en général la plaisanterie le lecteur va voir, j'en fis vingt vers que je montrai à mes amis. Ce oencement les réjouit assez. » Le plaisir que le président de Lamoignon i cet essai engagea le poète à continuer. — 3. Le trésorier remplit la iëre dignité du chapitre dont il est ici parlé (le chapitre de la Sainteelle), et il olficie avec toutes les marques de l'épiscopat. Le chantre lit la seconde dignité. (Boileau.) gildj. Enéide 1, vers i ;

Arma virumqae cano . • . • ,

Deux fois l'en fit ôter par les mains du. chapitre : ' Ce prélat sur le banc de son rival altier Deux fois le reportant, Ten couvrit tout entier.

Mttâe, redis-moi donc quelle ardeur de vengeance De ces hommes sacrés rompit l'intelligence, Et troubla si longtemps de célèbres rivaux : Tant de fîel entre-t-il dansTâme des dévots!

Et toi, fameux héros, dont la sage entremise ^ De ce schisme naissant débarrassa TÉglise, Viens d'un regard heureux animer mon projet, Et garde- toi de rire en ce grave sujet.

Parmi les doux plaisirs d'une paix fraternelle Paris voyait fleurir son antique chapelle : Ses chanoines vermeils et brillants de santé S'engraissaient d'une longue et sainte oisiveté : Sans sortir de leurs lits, plus doux que leurs faermioeâ. Ces pieux fainéants faisaient chanter matines, VeilliBLient à bien dtner, et laissaient en leur lieu A des chantres gagés le soin de. louer Dieu; Quand la Discorde, encor toute noire de crimes. Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes 2, Avec cet air hideux qui fait frémir la Paix, S'arrêta près d'un arbre au pied de son palais 3. Là, d'un œil attentif contemplant son empire, Â l'aspect du tumulte elle-même s'admire. Elle y voit par le coche et d'Ëvreux et dtf Mans Accourir à grands flots ses fidèles Normands : Elle y voit aborder le marquis, la comtesse, Le bourgeois, le manant, le clergé, la noblesse, Et partout .des plaideurs les escadrons épars Faire autour de Thémis flotter ses étendards. Mais une église seule à sest yeux immobile Garde au sein du tumulte une assiette tranquille. Elle seule la brave; elle seule aux procès De ses paisibles murs veut défendre l'accès. La Discorde, à l'aspect d'un calme qui roiTense, Fait sirfler ses serpents, s'excite à la vengeance : Sa bouche se remplit d'un poison odieux. Et de longs traits de feu lui sortent par les yeux.

« Quoi, dit-elle d'un ton qui fit trembler les vitres, J'aurai pu jusqu'ici brouiller tous les chapitres, Diviser Cordeliers, Carmes et Gélestins; J'aurai fait soutenir un siège aux Augustins K

1. Le premier président de Lamoignon. — 2. Il y eat de grandes bro

leries dans ces deux ^^ouvenls, k roccasioa de quelques supérieurs qa'o

voulait élire» (Boileau.) — S. \a ^îSxa ^^ \\j&\k.^. — K.\& 1%^aAl.l6

iea Aagustins, révoltés contre un mt^Vô^ti V«\femwi\,%^^\\Ta«sX\a.^^x^

Et cette église seule, à mes ordres rebelle,

Nourrira dans son sein une paix éternelle!

Suis-je donc 1^ piscorde ? et parmi les mortels, ^

Qui voudra désormais encenser mes autels ^ ? »

A ces mots, d'un bonnet couvrant sa tète énorme, Elle prend d*un vieux chantre et la taille et la forme : Elle peint de bourgeons son visage guerrier, Et 8*en va de ce pas trouver le trésorier.

Dans le réduit obscur d'une alcôve enroncée S'élève un lit de plume à grand frais amassée : Quatre rideaux pompeux, par un double contour, En défendent Feutrée à la clàrlé du jour. Là> parmi les douceurs d'un tranquille silence, Régne sur le duvet une heureuse indolence : C'est là que le prélat, muni d'un déjeuner. Dormant d'un léger somme attendait le dîner. La jeunesse en sa fleur brille sur son visage : Son menton sur son sein descend à double étage; Et son corps, ramassé dans sa courte grosseur. Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur. La déesse en entrant qui voit la nappe niise, Admire un si bel ordre, et reconnaît TÉglise; Et marchant à grands pas vers le lieu du repos, Au prélat sommeillant elle adresse ces mots :

tt Tu dors, prélat, tu dors! et là haut à ta place Le chantre aux yeux du chœur étale son audace. Chante les oremus, fait des processions, Et répand à grands flots les bénédictions! Tu dors! Attends-tu donc que, sans bulle et sans titre, Il te ravisse encor le rochet et la mitre? Sors de ce lit oiseux qui te tient attaché. Et renonce au repos ou bien à l'évêché ».

Elle dit : et, du vent de sa bouche profane, Lui sourfle avec ces mots Tardeur de la chicane. Le prélat se réveille, et plein d'émotion, Lui donne toutefois sa bénédiction.

Tel qu'on voit un taureau qu'une guêpe en furie A piqué dans les flancs aux dépens de sa vie; Le superbe animal, agité de tourments, * Exhale sa douleur en longs mugissements : Tel le fongueux prélat, que ce songe épouvante, Querelle en se levant et laquais et servante; Et, d'un juste courroux rallumant a vigueur, Même avant le diner parle d'aller au chœur.

ge contre les archers envoyés pour les réduire ; il y eut da.xv% \a çaxssJw^ isieurs tués et blessés; iJ fallut que Von eû^àX ^m% \fe çwvx^'ïï^. ^^^^^ icbe. — i. ÊnHde, I, vers 52

. Le prudent Gilotin, son aamônfer fidèle, En vain par ses conseils sagement le rappelle; Lni montre le péril, que midi va sonner, Qu'il va faire, s'il sort, refroidir le dîner.

« Quelle fureur, dit-il, quel aveugle caprice, Quand le diner est prêt, vous appelle à roffice? De votre dignité soutenez mieux Péclat : Est-ce pour travailler que vous êtes prélat? A quoi bon ce dégoût et ce zèle inutile? Est-il donc pour jeûner quatre-temps ou vigile? Reprenez vos esprits : et souvenez-vous bien Qu'un dîner réchauffé ne valut jamais rien. »

Ainsi dit Gilotin; et ce ministre sage Sur table, au même instant, fait servir le potage. Le prélat voit la soupe, et, plein d'un saint respect, Demeure quelque temps muet à cet aspect. Il cède, il dine enfin : mais toujours plus farouche. Les morceaux trop hâtés se pressent dans sa bouche. Gilotin en gémit, et, sortant de fureur, Chez tous ses partisans va semer la terreur. On voit courir chez lui leurs troupes éperdues, Comme Ton voit marcher les bataillons de grues, Quand le Pygmée altier, redoublant ses efforts. De THèbre ou du Strymon vient d'occuper les bords '. A l'aspect imprévu de leur foule agréable, Le prélat radouci veut se lever de table : La couleur lui renaît, sa voix chancre de ton ; Il fait par Gilotin rapporter un jambon. Lui-même le premier, pour honorer la troupe^ D'un vin pur et vermeil il fait remplir sa coupe; Il l'avale d'un trait; et, chacun l'imitant, La cruche au large ventre est vide en un instant. Sitôt que du nectar la troupe est abreuvée, On dessert; et soudain, la nappe étant levée, Le prélat, d'une voix conforme à son malheur. Leur confie en ces mots sa trop ju^fe douleur :

« Illustres compagnons de mes longues fatigues, Qui m'avez soutenu par vos pieuses ligues, Et par qui, maUre enfin d'un chapitre insensé. Seul à Magnificat je me vois encensé ; Souffrirez-vous toujours qu'un orgueilleux m'outrage, Que le. chantre à vos yeux détruise votre ouvrage, Usurpe tous mes droits, et, s'égalant à moi. Donne à votre lutrin et le ton et la loi ?

i. Cette comparaison est etûprunlée b Homère. Lès Pygmées, habitant imaginaires de la Thrace, n'a\aVet^\. (\\ji'wtv^ç.^xi^^fe^^ tiaut, La Fable les rc présente en état de guerre petpfelvî^Wft v*^<i \^% %\\s&^.

Ce matin même encor, c^ D'est point un mendonge,

Une divinité me Ta fait voir en songe;

L'insolent, s'emparant du fruit de mes travaux,

A prononcé pour moi le bbnedicat vos !

Oui, pour mieux m'égorger. il prend mes propres armes.»

Le prélat à ces mots verse un torrent de larmes. Il veut, mais vainement, poursuivre son discours; Les sanglots redoublés en arrêtent le cours. Le zélé Gilotin, qui prend part à sa gloire, Pour lui rendre la voix fait rapporter à boire ; Quand Sidrac, à qui Tàge allonge le chemin, Arrive dans la chambre, un bâton à la main. Ce vieillard dans le choeur a déjà vu quatre âges ^ : Il sait de tous les temps les différents usages : Et son rare savoir, de simple marguillier ^^ L'éleva par degrés au rang de chevecier 3. A Faspect du prélat qui tombe en défaillance, Il devine son mal, il se ride, il s'avance ; Et d'un ton paternel réprimant ses douleurs :

« Laisse au chantre, dit-il, la tristesse et les pleurs, Prélat ; et, pour sauver tes droits et ton empire. Écoute seulement ce que le ciel m'inspire. Vers cet endroit du chœur où le chantre orgueilleux Montre, assis à ta gauche, un front si sourcilleux : Sur ce rang d'ais serrés qui forment sa clôture; Fut jadis un lutrin d'inégale structure, Dont les flancs élargis, de leur vaste contour, Ombrageaient pleinement tous les lieux d'alentour. Derrière ce lutrin, ainsi qu'au fond d'un antre, A peine sur son banc on discernait le chantre : Tandis qu'à l'autre banc le prélat radieux, Découvert au grand jour, attirait tous les yeux. Mais un démon, fatal à cette ample machine, Soit qu'une main la nuit eût hâté sa ruine, Soit qu'ainsi de tout temps l'ordonnât le destin. Fit tomber à nos yeux le pupitre un matin. J'eus beau prendre le ciel «t le chantre à partie : Il fallut l'emporter dans notre sacristie. Où depuis trente hivers, sans gloire enseveli. Il languit tout poudreux dans un honteux oubli. Entends-moi donc, prélat. Dès que l'ombre tranquille Viendra d'un crêpe noir envelopper la ville. Il faut que trois de nous, sans tumulte et sans bruit, Partent à la faveur de la naissante nuil;^

1. Le sage Nestor ne vécut que trois âgea d'\\o«imw. ^^^» \\.\^^^\ — Cest celai qui a soin des reliques. vBo'iUa^xi.^ — '^. CI<Ks^ ^'^^^^ ^"^ '^'^'^'^ chapes et de la. cire, (Boileau.)

â80 ^ ^ DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

" Et da lutrin rompu réunissant la maftse, Aillent d'un zèle adroit le remettre en sa place. Si le chantre demafn ose le renverser, Alors de cent arrêts tu le peui terrasser. Pour soutenir tes droits, que le ciel autorise, Abîme tout plutôt ; c'est l'esprit de l'Église : C'est par là qu'un prélat signale sa vigueur. Ne borne pas ta gloire à prier dans- un chœur : Ces vertus dans Aleth peuvent être en usage i; Mais dans Paris, plaidons : c'est là notre partage. Tes bénédictions, dans le trouble croissant, Tu, pourras les répandre et par vingt et par cent ; Et, pour braver le chantre en son orgueil extrême. Les répandre à ses yeux et le bénir lui-même. »

Ce discours aussitôt frappe tous le» esprits ; Et le prélat charmé l'approuve par des cris. Il veut que sur-le-cbamp dans la troupe on clioistsse Les trois que Dieu destine à ce pieux office : Mais chacun prétend part à cet illustre emploi. « Le sort, dit le prélat, vous servira de loi. Que Ton tire au billet ceux que Ton doit élire. >»

Il dit : on obéit, on se presse d'écrire. Aussitôt trente noms, sur le papier tracés. Sont au fond d'un bonnet par billets entassés. Pour tirer ces billets avec moins d'artitlce, Guillaume, enfant de chœur, prête sa main novice : Son front nouveau tondu, symbole de candeur, Rougit, en approchant, d'une honnête pudeur. Cependant le prélat, l'œil au ciel, la main nue, Bénit trois fois les noms, et trois fois les remue* Il tourne le bonnet : Tenfant tire, et Brontin * Est le premier des noms qu'apporte le destin. Le prélat en conçoit un favorable augure. Et ce nom dans la troupe excite un doux murmure. On se tait ; et bientôt on voit paraître au jour Le nom, le fameux nom du perruquier l'Amour ^. Ce nouvel Adonis à la blonde crinière Est Tunique souci d'Anne sa perruquière; Superbe, audacieux, et l'elTToi du quartier. Tout son courage est peint sur son visage altier. Un des noms reste encore, et le prélat par grâce

1. Éloge très délicat de M. Pavillon, alors évêqne d' Aleth, dans le Basr

Languedoc. (Brossette.)— 2. Frontin, soas-margaillier de la Sainie-Chapeile.

— 3- La bontiqae da perruquier Didier l'Amour était sous l'escalier de la

Satate-Cbapelle. Brossetle noua aççr^vv^ <vvv^, c^vv-vcl^Sl \V wûvait quelque tu-

malte dans la cour du Palais, le leâLOxilb ^«tt>aL«L^\&t ^ tûfcWaàN. w\\^ ^^a\v

champ*

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Une dernière fois les brouille et les ressasse. Chacun croit que son nom est le dernier des trois. Mais que ne dis-tu point, ô puissant porle-croix, Boirude *, sacristain, cher appui de ton maître, Lorsqu'aux yeux du prélat tu vis ton nom paraître I On dit que ton front jaune, et ton leint sans couleur. Perdit en ce moment son antique pâleur ; Et que ton corps goutteux, plein d'une ardeur guerrière, Pour sauter au plancher fit deux pas en arrière. Chacun bénit tout haut l'arbitre des humains, Qui remet leur bon droit en de si bonnes mains. Aussitôt on se lève, et l'assemblée en foule, Avec un bruit confus, par les portes s'écoule *. Le prélat resté seul calme un peu son dépit, Et jasques au souper se couche et s'assoupit.

Jean de La Fontaine naquit à Château-Thierry^ le 8 juil* 1 16:21.. Ce n'est qu'àTâge de vingt-deux ans qull sentit Eiitre en lui le goût de la poésie, en lisant une ode de Malerbe. A vingt-six ans, il succéda à son père d ms la charge â maître des eaux et forêts. Sa vie abandonnée, peu régnera, peu digne, inspire moins d'estime pour son caractère ue ses charmants ouvrages ne commandent d'admiration our son génie. Commensal et presque parasite de la dulesse de Bouillon, qui l'appelait son Faôiier, de Fouquet, iquel il resta fidèle dans sa disgrâce, de Mme de La iblière, de Mme d'Hervart, des princes de Conti et de sndôme, il sut du moins honorer sa dépendance par un ndre attachement pour ses bienfaiteurs. La Fontaine fut iu goûté de Louis XIY; Fénelon seul, à la cour du roi, ndait justice au plus aimable de nos poètes'*

l. Le sacristain de la Sainte-Chapelle s^appêlait Sirude.

!. On quitte alors le temple, et' Tinnombrable foule

Par tous les trois portaux avec peine s'écôale.

(Chapelain, la Pucelle, livre VII.)

LLc génie de La Fontaine a été fort bienaeûli^lvçivt^^'^'çw^^^^^^'^' vr^ de Ititérafure, 2* paLTiï% chap. xi«

382 mX-SEPTIÈME SIÈCLE

La Fontaine mourut à Paris, pauvre, à l'âge de soixantequatorze ans (14 août 1695). La religion, qu'il avait plutôt oubliée que méconnue, revint consoler ses derniers moments.

Les Fables de La Fontaine parurent en trois recueils ; les six premiers livres en 1668, les cinq suivants en 1678 et 1679, le douzième et dernier en 1694.

Prçm. édit. complète des Fables de La Fontaine, Paris, /Thierry, 1678-1679-1694, 5 vol. in-12.

Éditions principales, Anvers, 1688-1694, 2 vol. pet. in-8; Paris 1755-1759, 4 vol. in-fol.; Paris, Didot, 1788, gr. in-4; Paris, Didot, 1802, 2 vol. gr. in-fol. ; Parme, Bodoni, 1814, 2 vol. gr. infol. ; Paris, Lefèvre, 1823, 2 vol. in-8; Paris, Crapelet, 1830, 2 vol. in-32; Paris, Pion, 1850, in-64.

On peut consulter Walckenaer, Histoire de la vie et des ouvrages de J. de La Fontaine, Paris, 1820 et 1824, in-8; CuAMPORT, Éloge de La Fontaine dans l'édition de Lejfèvre, Paris, 1822-1823, 6 vol. in-8 ; Taine, La Fontaim et ses fables, 3« édit. 1861, in-18; Saint-Marc Girardin, La Fontaine et les fabulistes, 4867, 2 vol. in-8. i

Le tome I®' d'une nouvelle édition des Œuvres de La Fontaine vient de paraître dans la collection des Grandi Écrivains publiée par M. Régnier. Il contient les premiers livres des Fables.

Notons en passant que les Fables de La Fontaine sont fréquemment rééditées à l'étranger; nous citerons les éditions allemandes de Laun, Heilbronn, 1877, et de Lubarsch, Berlin, 1881.

La Fontaine est, dans ses Fables^ le poète de tous les temps, de tous les États, de tous les âges. L'enfant s'y \ amuse, Thomme s'y instruit, le lettré les admire. Elles égalent les plus belles œuvres du grand siècle, tant parla \ pureté irréprochable de leur morale que par l'inimitable ' perfection de leur style. Le poète reprend à sa source le vieil apologue de l'Orient grossi dans son cours par les inventions successives des Grecs, des Romains, des moder- B€s; il se fait l'hérilier uuvNftT^eY dvi boa sens populaire; // recueille avec soin loviU^ e.e% Içî5ù\^'&^ \^ Xx^sisssK^È^A^

LA FONTAINE â83

fMten vers, comme il le dit modestement dans son titre ; et ce ne sont plus les fçibles de Vichnou-Sarmâ/ d'Ésope, de Phèdre, de fiabrius, encore moins de Planude; le public leur a donné leur vrai nom et a contraint les éditeurs de le leur restituer : ce sont les fables de La Fontaiiie.

En effet, l'originalité poétique ne consiste pas à inventer lesujet^ mais à découvrir la poésie du sujet. Les poètes les plus créateurs n'ont presque jamais inventé autre chose. L'invention de La Fontaine, c'est sa manière de conter, c'est ce style admirable, c'est cette imagination heureuse, qai jette partout l'intérêt et la vie : « Il ne compose pas, dit La Harpe, il converse. S'il raconte, il est persuadé, il a vu. C'est toujours son âme qui vous parle, qui s'épanche, qui se trahit, il a toujours l'air de vous dire son secret, et d'avoir besoin de vous le dire; ses idées, ses réflexions, ses sentiments, tout lui échappe, tout naît du moment. » C'est dans cette bonne foi, dans cette apparente crédulité du conteur, dans ce sérieux avec lequel il mêle les plus grandes choses aux plus petites que consiste la qualité propre et distinctive de La Fontaine, son inimitable naï^ vêlé. On s'imagine entendre un homme assez simple pour ajouter foi aux contes dont on a bercé son enfance. Non seulement il y croit, mais il espère bien vous y faire croire aussi. Son érudition, son éloquence, sa philosophie, tout ce qu'il a d'imagination, de mémoire, de sensibilité, est mis en œuvre pour vous intéresser au débat de Dame •Belette avec Jeannot Lapin, De là ce phénomène qu'on ii*avait pas vu depuis ïOdyssée, cette singulière mais incontestable alliance de la plus haute poésie avec les récits les plus naïfs ; de là vient encore que, selon l'expression de Molière, nos beaux esprits rC effaceront pas le bonhomme.

Il a ce qui manque à ceux de son temps, l'amour et l'intelligence de la campagne. La Fontaine n'eut jamais de cabinet de travail ni de bibliothèque; il se plaisait à composer dans la solitude des champs : là, il étudiait du cœur celte nature qu'il devait peindre.

Je puis dire que tout me riait sous les deux.,.. Pour moi, le moDde entier était p\em de A^èiVvç.Çi"&\ J'étais toucbé des /leurs, des doux, aous, dfts\ixiti\îcïi.\wix^'''' Mes amis me c/ierchaient, et parfois mei^ arciowcv «

•'^'\'-J^rf"

Cette nature qu'il aime n'est pas un objet banal et indécis, telle que les poètes de cabinet la retracent d'après de vagues ouï-dire : ses tableaux ont des couleurs fidèles, qui sentent, pour ainsi dire, le pays et le terroir. Ces plaines immenses de blé où se promène de grand matin le maître et où ralouette cache son nid, ces bruyères et ces buissons où fouripille tout un petit monde, ces jolies garennes, dont leâ hôtes étourdis font la cour à t aurore parmi le thym et la rosée, c'est la Beauce, la Sologne, la Champagne, la Picardie * ; La Fontaine est le poète de la vieille France, comme le gardien fidèle de son vieux et charmant langage.

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