Platon, Des lois, livre IIL
bEMOQÉOT, ^
Alexandre
Philippe, roi de Macédoine, également habile et vaillant, ménagea | si bien les avantages que lui donnait, contre tant de villes et de j républiques divisées, un royaume petit, à la vérité, mais uni, et où la puissance royale était absolue, qu'à la fin, moitié par adresse et moitié par force, il se rendit le plus puissant de la Grèce, et obligea tous les Grecs à marcher sous ses étendards contre rennemi «commun. Il fut tué dans ces conjectures; mais Alexandre, son ûla, succéda à son royaume et à ses desseins.
Il trouva les Macédoniens non seulement aguerris, mais encore triomphants, et devenus par tant de succès presque autant supérieurs aux autres Grecs en valeur et en discipline, que les autres Grecs étaient au-dessus des Perses et de leurs semblables.
Darius, qui régnait en Perse de son temps, était juste, vaiUant, généreux, aimé de ses peuples, et ne manquait ni d'esprit ni de vigueur pour exécuter ses desseins. Mais si vous le comparez avee Alexandre ; son esprit avec ce génie perçant et sublime ; sa valeur avec la hauteur et la fermeté de ce courage invincible qui se sentait animé par les obstacles, avec cette ardeur immense d'accroître tous les jours son nom, qui lui faisait préférer à tous les périls, à tous les travaux et à mille morts, le moindre degré de gloire; enfin avec cette confiance qui lui faisait sentir au fond de son cœur que tout lui devait céder comme à un homme que sa destinée rendait supérieur aux autres, confiance qu'il inspirait non seulement à ses chefs, mais encore aux moindres de ses soldats, qu'il élevait par ce moyen au-dessus des difficultés, et au-dessus d'eux-mêmes : vous jugerez aisément auquel des deux appartenait la victoire. £t si vous joignez à ces choses les avantages des Grecs et des Macédoniens au-dessus de leurs ennemis, vous avouerez que la Perse, attaquée par un tel héros et par de telles armées, ne pouvait plus éviter de changer de maître. Ainsi vous découvrirez en même temps ce qui a ruiné Tempire des Perses, et ce qui a élevé celui d'Alexandre.
Pour lui faciliter la victoire, il arriva que la Perse perdit le seul général qu'elle pût opposer aux Grecs : c'était Memnon, Rhodien. Tant qu'Alexandre eut en tête un si fameux capitaine, il put se glorifier d'avoir vaincu un ennemi digne de lui. Au lieu de hasarder contre les Grecs une bataille générale, Memnon voulait qu'on leur disputât tous les passages, qu'on leur coupât les vivres, qu'on les allât attaquer chez eux, et que^ par une attaque vigoureuse, on les forçât à venir défendre leur pays. Alexandre y avait pourvu, et les troupes qu'il avait laissées à Antipater suffisaient pour garder la Grèce. Mais sa bonne fortune le délivra tout d'un coup de cet embarras. Au commencement d'une diversion qui déjà inquiétait toute la Grèce, Memnon mourut, et Alexandre mit tout à ses pieds.
Ce prince fit son enlrèô àaiia ^^fe^Vyji^ ^^«iç. \m\. éclat qui surpassait tout ce que l'univera a\a\\. ^mxv^y^ N>a^\ ^V ^^xfea» wws -^^\!.5^%Vs. Grèce, après avoir aubiugxx^ Vi^c. >wx^ V^^m^MxVs^àa w^^^^^îûj^^NûxJsxs» ^
ks ieifes de la domin&tion persienne, pour assufer de tous côtés son nouvel empiré, ou plutôt pour contenter son ambition et rendre son nom plus fameujt que celui de Bacchus, il en tra dans les Indes, . où il poussa ses conquêtes plus loin que ce célèbre vainqueur. Mais celui que les déserts, les fleuves et les montagnes n'étaient pas capables d'arrêter, fUt contraint de céder à ses soldats rebutés qui lui demandaient du repos. Réduit à se contenter des superbes monuments qu'il laissa sur le bord de l'Araspe, il ramena son ar* mée par une autre route que celle qu'il avait tenue, et dompta tous les pays qu'il trouva sur son passage.
Il revint à Babylone craint et respecté, non pas comme un con* quérant, mais comme un dieu. Mais cet empire formidable qu'il avait conquis ne dura pas plus longtemps que sa vie, qui fut fort courte. A l'âge de trente-trois ans, au milieu des plus vastes desseins qu'un homme eût jamais conçus, et avec les plus justes espérances d'un heureux succès, il mourut sans avoir eu le loisir d'établir sd* lidement ses affaires, laissant un frère imbécile et des enfants en bas âge, incapables de soutenir un si grand poids. Mais ce qu'il y avait de plus funeste pour sa maison et pour son empire, est qu'il laissait des capitaines à qui il avait appris à ne respirer que Tarn'» bition et la guerre. Il prévit à quels excès ils se porteraient quand il ne serait plus au monde : pour les retenir, et, de peur d'en être dédit, il n'osa nommer ni son successeur ni le tuteur de ses en« fants. Il prédit seulement que ses amis célébreraient ses funérailles avec des batailles sanglantes; et il expira dans la fleus de son âge, plein des tristes images de la confusion qui devait suivre sa mort.
EXTRAITS DU CHAPriRB VI
Les Romains; causes de leur grandeur*
De tous les peuples du monde, le plus fier et le plus hardi, mais tout ensemble le plus réglé dans ses conseils» le plus constant dans ses maximes, le plus avisé, le plus laborieux, et enfin le plus pa-» tient, a été le peuple romain.
De tout cela s'est formée la meilleure milice et la politique la pluâ prévoyante, la plus ferme et la plus suivie qui fut jamaisi
Le fond d'un Romain, pour ainsi parler» était l'amour de sa liberté et de sa patrie. Une de ces choses lui faisait aimer l'autre; car parce qu'il aimait sa liberté, il aimait sa patrie comme une mère qui le nourrissait dans des sentiments également généreux et libres.
Sous ce nom de liberté^ les Romains se figuraient^ avec les Qrecs^ un État où personne ne fût sujet que de la loi^ et où la loi fût plus puissante que les hommes^
Au reste, quoique Rome fût née sous un gouvernement royal; elle avait, môme sous ses roisj une liberté c^ysi w^ çxsxvs'^\v«î\. ^gçfet'^ à une monarchie réglée; car, dutre que \ôa xo\^ «i\a\ft.\iN. ^<y^'^>^ '^ querélecUon s'en faisait par tout \ô pôup\ô> ç^^V^SX. ôvi^^^«^ ^>^^'ïï^^>-'^
(^tsemblé à confirmer les lois, et à résoudre la paii^ ou là guerre. Il y avait même des cas particuliers où les rois déféraient aa peuple le jugement souTerain. Témoin Tullus Hostilius, qui, n'osant ni condamner ni absoudre Horace, comblé tout ensemble et d*honneur pour avoir vaincu les Curiaces, et de honte pour avoir tué sa soeur, le fit juger par le peuple. Ainsi les rois n'avaient proprement que le commandement des armées, et l'autorité de convoquer les assemblées légitimes» d'y proposer les affaires, de maintenir les lois et d'exécuter les décrets publics.
Quand Servius Tullius conçut le dessein que vous avez vu de réduire Rome en république S i^ augmenta dans un peuple déjà si libre l'amour de la liberté; et de là vous pouvez juger combien les Romains en furent jaloux quand ils l'eurent goûtée tout entière sous leurs consuls.
On frémit encore en voyant dans les histoires la triste fermeté du consul Bru tus, lorsqu'il fit mourir à ses yeux ses deux enfants, qui s'étaient laissé entraîner aux sourdes pratiques que les Tarquins faisaient dans Rome pour y rétablir leur domination. Combien fut affermi dans l'amour de la liberté un peuple qui voyait ce conçul sévère immoler à la liberté sa propre famille! Il ne faut plus s'étonner si on méprisa dans Rome les efforts des peuples voisins qui entreprirent de rétablir les Tarquins bannis» Ce fut en vain que le roi Porsenna les prit en sa protection. Les Romains, presque affamés, lui firent connaître, par leur fermeté, qu'ils voulaient du moins mourir libres. Le peuple fut encore plus ferme que le sénat ; et Rome entière fit dire à ce puissant roi, qui venait de la réduire à l'extrémité, qu'il cessât d'intercéder pour les Tarquins, puisque^ résolue de tout hasarder pour sa liberté, elle recevrait plutôt ses ennemis que ses tyrans >. Porsenna, étonné de la fierté de ce peuple et de la hardiesse plus qu'humaine de quelques particuliers, résolut de laisser les Romains jouir en paix d'une liberté qu'ils savaient si bien défendre.
La liberté leur était donc un trésor qu'ils préféraient à toutes les richesses de l'univers. Aussi avez- vous vu que, dans leurs com" mencements, et même bien avant dans leurs progrès, la pauvreté n'était pas un mal pour eux : au contraire, ils la regardaient comme un moyen de garder leur liberté plus entière, n'y ayant rien de plus libre ni de plus indépendant qu'un homme qui sait vivre de peu, et qui, sans rien attendre de la protection ou de la libéralité d'autrui, ne fonde sa subsistance que sur son industrie et sur son travail.
C'est ce que faisaient les Romains. Nourrir le bétail, laboui«r la terre , se dérober à eux>mèmes tout ce qu'ils pouvaient , vivre d'épargne et de travail : voilà quelle était leur vie; c'est de quoi ils soutenaient leur famille, qu'ils accoutumaient à de semblables travaux.
pttrts xm-xy*
Tite-Live a raison de dire qu'i| n'y' eut jamais de peuple où la frugalité, où ^épargne, où la pauvreté, aient été plus longtemps en honneur. Les sénateurs les plus illustres, à n'en regarder que l'extérieur, différaient peu des paysans, et n'avaient d'éclat' ni de majesté qu'en public et dans le sénat. Du reste, on les trouvait occupés du labourage et des autres soins de la vie rustique, quand on les allait quérir pour commander les armées. Ces exemples sont fréquents dans" l'histoire romaine. Curius et Fabrice, ces grands capitaines qui vainquirent Pyrrhus, un roi si riche, n'avaient que de la vaisselle de terre: et le premier, à qui les Samnites en offraient d'or et d'argent, répondit que son plaisir n'était point d'en avoir, mais de commander à qui en avait. Après avoir triomphé et avoir enrichi la république des dépouilles de ses ennemis, ils n'avaient pas de quoi se faire enterrer. Cette modération durait encore pendant les guerres puniques. Dans la première, on voit Régulus, général des armées romaines, demander son congé au sénat pour aller cultiver sa métairie abandonnée pendant son absence. Après la ruine de Carthage, on voit encore de grands exemples de la première simplicité. iËmilius Paulus, qui augmenta le trésor public par le riche trésor des rois de Macédoine, vivait selon les règles de l'ancienne frugalité, et mourut pauvre. Mummius, en ruinant Corinthe, ne profita que pour le public des richesses de cette ville opulente et voluptueuse. Ainsi les richesses étaient méprisées : la modération et l'innocence des généraux romains faisaient l'admiration des peuples vaincus.
Cependant, dans ce grand amour de la pauvreté, les Romains n'épargnaient rien pour la grandeur et pour la beauté de leur ville. Dès leurs commencements, les ouvrages publics furent tels, que Rome n'en rougit pas depuis même qu'elle se vit maîtresse du monde. Le Capitole bâti par Tarquin le Superbe, et le temple qu'il éleva à Jupiter dans cette forteresse, étaient dignes dès lors de la majesté du plus grand des dieux et de la gloire future du peuple romain. Tout le reste répondait à cette grandeur. Les principaux temples, les marchés, les bains, les places publiques, les grands chemins, les aqueducs, les cloaques même et les égouts de la ville avaient une magnificence qui paraîtrait incroyable, si elle n'était attestée . par tous les historiens et confirmée par les restes que nous en Noyons. Que dirai-je de la pompe des triomphes, des cérémonies de la religion, des jeux et des spectacles qu'on donnait au peuple? En un mot, tout ce qui servait au public, tout ce qui pouvait donner aux peuples une grande idée de leur commune patrie, se faisait avec profusion autant que le temps le pouvait permettre. L'épargne régnait seulement dans les maisons particulières. Celui qui augmentait ses revenus et rendait ses terres plus fertiles par son industrie et par son travail, qui était le meilleur économe, et prenait le plus sur lui-même, s'estimait le plus libre, le plus puissant et l^ i^V.vs9. heureux.
llay a rien de plus éloigné d'une UWft n\^ o^j^^, \^ m^^'^'^^^^'^^^
470 DIX-SEPTIÈME SIÈCLè
tendait plutôt à Tautrô excès, je veux dire k la dureté. Aussi les mœurs des Romains avaient-elles naturellement quelque chose, non seulement de rude et de rigide, mais encore de sauvage et de farouche. Mais ils n'oublièrent rien pour se réduire eux-mêmes sous de bonnes lois; et le peuple le plus jaloux de sa liberté que Tunivers ait jamais vu, se trouva en même temps le plus soumis à ses magistrats et à la puissance légitime.
La milice d'un tel peuple ne pouvait manquer d'être admirable, puisqu'on y trouvait, avec des courages fermes et des corps vigoureux, une si prompte et si exacte obéissance.
Les lois de cette milice étaient dures, mais nécessaires. La victoire était périlleuse, et souvent mortelle h ceux qui la gagnaient contre les ordres. 11 y allait de la vie, non seulement à fuir, à quitter ses armes, à abandonner son rang, mais encore à se remuer, pour ainsi dire, et à branler tant soit peu sans le commandement du général. Qui mettait les armes bas devant Fennemi, qui aimait mieux se laisser prendre que de mourir glorieusement pour sa patrie, était jugé indigne de toute assistance. Pour l'ordinaire on ne comptait plus les prisonniers parmi les citoyen^, et on les laissait aux ennemis comme des membres retranchés de la république. Vous avez vu, dans Florus et dans Gicéron ^, l'histoire de Régulus, qui persuada au sénat, aux dépens de sa propre vie, d'abandonner les prisonniers aux Carthaginois. Dans la guerre d'Annibal, et après la perte de la bataille de Cannes, c'est-à-dire dans le temps où Rome, épuisée par tant de pertes, manquait le plus de soldats, le sénat aima mieux armer, contre sa coutume, huit mille esclaves, que de racheter huit mille Romains qui ne lui auraient pas plus coûté que la nouvelle milice qu'il fallut lever K Mais, dans la nécessité des affaires, on établit plus que jamais comme une loi inviolable, qu'un soldat romain devait ou vaincre ou mourir.
Par cette maxime, les armées romaines^ quoique défaites et rompues, combattaient et se ralliaient jusqu'à la dernière extrémité; et, comme remarque Sàlluste «, il se trouve parmi les Romains plus de gens punis pour avoir combattu sans en avoir ordre, que pour avoir lâché le pied et quitté son poste : de sorte que le courage avait plus besoin d'être réprimé, que la lâcheté n'avait besoin d'être excitée.
Ils joignirent à la valeur l'esprit et l'invention. Outre qu'ils étaient par eux-mêmes appliqués et ingénieux, ils savaient profiter admirablement de tout ce qu'ils voyaient dans les autres peuples de commode pour les campements, pour les ordres de bataille, pour le genre môme des armes, en un mot, pour faciliter tant l'attaque que la défense. Vous avez vu, dans Sàlluste et dans les autres auteurs, ce que les Romains ont appris de leurs voisins et de leurs ennemis mêmes. Qui ne sait qu'ils ont appris des Carthaginois
f. Florus, livre H, chap. u; Cit^iotL, Bw l>wovr%^Xvïtti.\5i^<^ibLa)5, xxm. — 2, Cicéron, Des DeDoirs^ \me \\\, Oml^. t3x\. — ^.^^^i.^\&^OsSSk^«R.^
BOSSDET. 471
llnventîon des galères,, par lesquelles ils les ont battus, et enfin qu'ils ont tiré de toutes les nations qu'ils ont cpnnues de quoi Iqs ' surmonter toutes? ,
En effet, il est certain, de leur aveu propre, que les Gaulois les surpassaient en force de corps, et. ne leur cédaient pas en courage. Polybe nous fait voir qu'en une rencontre décisive, les Gaulois, d'ailleurs, plus forts en nombre, montrèrent plus de hardiesse que les Romains, quelque déterminés qu'ils fussent i; et nous voyons toutefois, en cette même rencontre, ces Romains, inférieurs en tout le reste, l'emporter sur les Gaulois, parce qu'ils savaient choisir de meilleures armes, se ranger dans un meilleur ordre, et mieux pro* fiter du temps dans la mêlée. C'est ce que vous pourrez voir quel-' que jour plus exactement dans Polybe; et vous avez souvent remarqué vous-même, dans les Commentaires de César, que les Romains commandés par ce grand homme, ont subjugué les Gaulois plus encore par les adresses de Fart militaire que par leur valeur.
Les Macédoniens, si jaloux de conserver l'ancien ordre de leur milice formée par Philippe et par Alexandre, croyaient leur phalange invincible, et ne pouvaient se persuader que Tesprit humain fût < capable de trouver quelque chose de plus ferme. Cependant le même Polybe, et Tite-Live après lui, ont démontré qu'à considérer seulement la nature des armées romaines et de celles des Macédo? niens, les dernières ne pouvaient manquer d'être battues à la.lou" gue, parce que la phalange macédonienne, qui n'était qu'un gros bataillon carré, fort épais de toutes parts, ne pouvedt se mouvoir que tout d'une pièce, au lieu que l'armée romaine, distinguée en petits corps, était plus prompte et plus disposée à toute sorte de mouvements.
Les Romains ont donc trouvé, ou ils ont bientôt appris, l'art de diviser les armées en plusieurs bataillons et escadrons, et de former les corps de réserve, dont le mouvement est si propre à pousser ou à soutenir ce qui s'ébranle de part et d'autre. Faites marcher contre des troupes ainsi disposées la phalange macédonienne : cette grosse et lourde machine sera terrible, à la vérité, à une armée sur laquelle elle' tombera de tout son poids; mais, comme parle Polybe, elle ne peut conserver longtemps sa propriété naturelle, c'estnà-dire sa solidité et sa consistance, parce qu'il lui faut des lieux propres, et pour ainsi dire faits exprès, et qu'à faute de les trouver, elle s'embarrasse elle-même, ou plutôt elle se rompt par son propre mouvement; joint qu'étant une fois enfoncée, elle ne sait plus se rallier : au lieu que l'armée romaine, divisée en ses petits corps, profite de tous les lieux, et s'y accommode : on l'unit et on la sépare coinm'e on veut; elle défile aisément et se rassemble sans peine; elle est propre aux détachements, aux ralliements, à toutes sortes de conversions et d'évolutions, qu'elle fait ou tout entière ou en partie, selon qu'il est convenable ; enfin elle a plus de mou^veKxv^xNJs^
i, Polybe, livre U, chap. xxviii, ^
472 DIX-SEt»TIÈMË SIÈCLE
divei^s, et par conséquent plus d'action et plus de force que la phalange. Concluez donc, avec Polybe, qu'il fallait que la phalange lui cédftt, et que la Macédoine fût vaincue.
Après la Macédoine, il ne faut plus vous parler de la Grèce : >oas avez vu que la Macédoine y tenait le dessus, et ainsi elle vous apprend à juger du reste. Athènes n'a plus rien produit depuis les temps d'Alexandre. Les Étoliens, qui se signalèrent en diverses guerres, étaient plutôt indociles que libres, et plutôt brutaux que vaillants. Lacédémone avait fait son dernier effort pour la guerre en produisant Gléomène, et la ligue des Achéens, en produisant Philopœmen. Rome n'a point combattu contre ces deux grands capitaines ; mais le dernier, qui vivait du temps d'Annibal et de Scipion, à voir agir les Romains dans la Macédoine, jugea bien que la liberté dé la Grèce allait expirer, et qu'il ne lui restait plus qu'à reculer le moment de sa chute ^. Ainsi les peuples les plus belliqueux cédaient aux Romains. Les Romains ont triomphé du courage dans les Gaulois, du courage et de l'art dans les Grecs, et de tout cela soutenu de la conduite la plus rafBnée, en triomphant d'Annibal ; de sorte que rien n'égala jamais la gloire de leur milice.
Aussi n'ont-ils rien eu, dans tout leur gouvernement, dont ils se soient tant vantés que de leur discipline militaire. Ils l'ont toujours considérée comme le fondement de leur empire. La discipline militaire est la chose qui a paru la première dans leur état, et la dernière qui s'y est perdue, tant elle était attachée à la constitution de leur république.
Une des plus belles parties de la milice romaine était qu'on n'y louait point la fausse valeur. Les maximes du faux honneur, qui ont fait périr tant de monde parmi nous, n'étaient pas seulement connues dans une nation si avide de gloire. On remarque de Scipion et de César, les deux premiers hommes de guerre et les plus vaillants qui aient été parmi les Romains, qu'ils ne se sont jamais exposés qu'avec précaution, et lorsqu'un grand besoin le demandait. On n'attendait rien de bon d'un général qui ne savait pas connaître le soin qu'il devait avoir de conserver sa personne, et on réservait pour le vrai service les actions d'une hardiesse extraordinaire. Les Romains ne voulaient point de batailles hasardées mal à propos, ni de victoires qui coûtassent trop de sang ; de sorte qu'il n'y avait rien de plus hardi, ni tout ensemble de plus ménagé qu'étaient les armées romaines.
Mais comme il ne suffit pas d'entendre la guerre, si on n'a un sage conseil pour l'entreprendre à propos, et tenir le dedans de l'État dans un bon ordre, il faut encore vous faire observer la profonde politique du sénat romain. A le prendre dans les bons temps de la r^ublique, il n'y eut jamais d'assemblée où les affaires fussent traitées plus mûrement, ni avec une plus longue prévoyance, ni dans un plus grand concours, elavecxuiv^uasrand zèle pour le bien public.
J- Piutarque, PhiLofosm^^ < •
Le Saint-Esprit n'a pas dédaigné de marquer ceci dans le livre des Machabées, ni de louer la haute prudence et les conseils yigou" reux de cette sage compagnie, où personne ne se donnait de l'autorité que par la raison, et dont tous les membres conspiraient à Futilité publique sans partialité et sans jalousie.
Pour le secret, Tite-Live nous en donne un exemple illustre i. Pendant qu'on méditait la guerre contre Persée, Eumènes, roi de Pergame, ennemi de ce prince, vint à Rome pour se liguer contre lui avec le sénat. Il y fit ses propositions en pleine assemblée, et Taffaire fut résolue par les suffrages d'une compagnie composée de trois cents hommes. Qui croirait que le secret eût été gardé, et qu'on n'ait jamais rien su de la délibération que quatre ans après, quand la guerre fut achevée? Mais ce qu'il y a de plus surprenant, est que Persée avait à Rome ses ambassadeurs pour observer Eu* mènes. Toutes les villes de Grèce et d'Asiey qui craignaient d'être enveloppées dans cette querelle, avaient aussi envoyé les leurs» et fous ensemble tâchaient à découvrir une affaire d'une telle conséquence. Au milieu de tant d'habiles négociateurs, le sénat fut impé* nétrable. Pour faire garder le secret, on n'eut jamais besoin de supplices, ni de défendre le commerce avec les étrangers sous des peines rigoureuses. Le secret se recommandait comme tout seul, et par sa propre importance.
C'est une chose surprenante dans la conduite de Rome, d'y voir le peuple regarder presque toujours le sénat avec jalousie, et néan* moins lui déférer tout dans les grandes occasions, et surtout dans les grands périls. Alors on voyait tout le peuple tourner les yeux sur cette sage compagnie, et attendre ses résolutions comme autant d'oracles.
Une longue expérience avait appris aux Romains que de là étaient sortis tous les conseils qui avaient sauvé l'État. C'était dans le sénat que se conservaient les anciennes maximes, et l'esprit, pour ainsi parler, de la république. C'était là que se formaient les desseins qu'on voyait se soutenir par leur propre suite, et ce qu'il y avait de plus grand dans le sénat est qu'on n'y prenait jamais des résolutions plus vigoureuses que dans les plus grandes extrémités.'
Ce fut au plus triste état de la république, lorsque, faible encore, et dans sa naissance, elle se vit tout ensemble et divisée au dedans par les tribuns, et pressée au dehors par les Volsques que Coriolan irrité menait contre sa patrie : ce fut, dis-je, en cet état que le sénat parut le plus intrépide. Les Volsques, toujours battus par les Romains, espérèrent de se venger ayant à leur tête le plus grand homme de Rome, le plus entendu à la guerre, le plus libéral, le plus incompatible avec l'injustice; mais le plus dur, le plus difû- 'cile, et le plus aigri. Ils voulaient se faire citoyens par force; et après de grandes conquêtes, maîtres de la campagne et du pays, ils menaçaient de tout perdre si on n'accordait leur demaûde. Rome n'avait ni armée ni chefs; et néanmoins, dw\^ c^ VmV^ yv»^.^^^^^^
i. Tite-Lîve, livre XUl, çhap. xiy.
dant qu'elle avait tout à craindre, on vit sortir tout à coup ce hardi décret du sénat : qu'on périrait plutôt que de rien feéder à l'ennemi armé, et qu'on lui accorderait des conditions équitables après qu'il aurait retiré ses armes. .
La mère de Coriolan, qui fut envoyée pour le fléchir, lui disait . entre autres raisons ^ : « Ne connaissez-vous pas les Romains? ne savez-vous pas, mon fils, que vous n'en aurez rien que par les prières, et que vous n'en obtiendrez ni grande ni petite chose par la force! » Le sévère Coriolan se laissa vaincre : il lui en coûta la vie, et les Volsques choisirent d'autres généraux : mais le sénat demeura ferme dans ses maximes ; et le décret qu'il donna, de ne rien accorder par force, passa pour une loi fondamentale de la politique romaine, dont il n'y a pas un seul exemple que les Romains se soient départis dans tous les temps de la république. Parmi eux, dans les états les plus tristes, jamais les faibles conseils n'ont été seulement écoutés. Ils étaient toujours plus traitables victorieux que vaincus : tant le sénat savait maintenir les anciennes maximes de la république, et tant il y savait confirmer le reste des citoyens!
De ce même esprit sont sorties les résolutions prises tant de fois dans' le sénats de vaincre les ennemis par la force ouverte, sans y employer les ruses ou les artifices, même ceux qui sont permis à la guerre : ce que le sénat ne faisait ni par un faux point d'honneur, ni pour avoir ignoré les lois de la guerre, mais parce qu'il ne jugeait rien de plus efficace pour abattre un ennemi orgueilleux, que de lui ôter toute l'opinion qu'il pourrait avoir de ses forces, afin que, vaincu jusque dans le cœur, il ne vît plus de salut que dans la clémence du vainqueur.
C'est ainsi que s'établit par toute la terre cette haute opinion des armes romaines. La créance répandue partout que rien ne leur résistait, faisait tomber les armes des mains à leurs ennemis, et donnait à leurs alliés un invincible secours.
La conduite du sénat romain, si forte contre les ennemis, n'était pas moins admirable dans la conduite du dedans. Ces sages sénateurs avaient quelquefois pour le peuple une juste condescendance; comme lorsque, dans une extrême nécessité, non seulement ils se taxèrent eux-mêmes plus haut que les autres, ce qui leur était ordinaire, mais encore qu'ils déchargèrent le menu peuple de tout impôt, ajoutant « que les pauvres payaient un assez grand tribut à la république en nourrissant leurs enfants ».
Le sénat montra, par cette ordonnance, qu'il savait en quoi consistaient les vraies richesses d'un État; et un si beau senti ment joint aux. témoignages d'une bonté paternelle, fit tant d'impression dans l'esprit des peuples, qu'ils devinrent capables de soutenir les dernières extrémités pour le salut de leur patrie.
Mais quand le peuple méritait d'être blâmé, le sénat le faisait aussi avec une gravité et wne N\%wÇiWt 4\^T^ft* de cette sage compagnie. Je n'entreprends pas \c\ àe \o\sa ôm^ ç.Qra^\^\v\^>«îi^^Vwé
i. Denys d'Halicarnasse, \\\teN\\A, Oa^^.^w
aax ennemis de citoyens parjurée qni ne voulaient pas leur tenir parole, ou qui chicanaient sur leurs serments ; combien il a condamné de mauvais conseils qui avaient eu d'keureux succès : je voas dirai seulement que cette auguste compagnie n'inspirait rien que de grand au peuple^ romain, et donnait en toutes rencontres une haute idée de ses conseils, persuadée qu'elle était que la répu« tation était le plus ferme appui des États.
On peut croire que, dans un peuple si sagement dirigé, les récompenses et les châtiments étaient ordonnés avec grande consixlèration. Outre que le service et le zèle au bien de FEtat étaient le moyen le plus sûr pour s'avancer dans les charges, les actions militaires avaient mille récompenses qui ne coûtaient rien au public, et qui étaient infiniment précieuses aux particuliers, parce qu'on y avait attaché la gloire, si chère à ce peuple belliqueux. Une cou- ' Tonne d'or très mince, et le plus souvent une couronne de feuilles dé chêne, ou de, laurier, ou de quelque herbage plus vil encore, devenait inestimable parmi les soldats, qui ne connaissaient point de plus belles marques que celles de la vertu, ni de plus noble distinction que celle qui venait des actions glorieuses. ,
Le sénat, dont l'approbation tenait lieu de récompense, savait louer et blâmer quand il fallait. Incontinent après le combat» les consuls et les autres généraux donnaient publiquement aux soldats et aux officiers la louange ou le blâme qu'ils méritaient ; mais euxmêmes ils attendaient en suspens le jugement du sénat, qui jugeait de la sagesse des conseils sans se laisser éblouir par le bonheur des événements. Les louanges étaient précieuses, parce qu'elles se don-' naient avec connaissance : le blâme piquait au vif les cœurs généreux, et retenait les plus faibles dans le devoir. Les châtiments qui suivaient' les mauvaises actions tenaient les soldats en crainte, pendant que les récompenses et la gloire bien dispensées les élevaient au-dessus d'eux-mêmes.
Qui peut mettre dans l'esprit des peuples la gloire, la patience daiis les travaux, la grandeur de la nation, et l'amour de la patrie, peut se vanter d'avoir trouvé la constitution d'État la plus propre à produire de grands hommes. C'est sans doute les grands hommes qui font la force d'un empire. La' nature ne manque pas de faire naître dans tous les pays des esprits et des courages élevés, mais il faut lui aider à les former. Ce qui les forme, ce qui les achève, ce sont des sentiments forts et de nobles impressions qui se répandent dans tous les esprits, et passent insensiblement de l'un à l'autre. Qu'est-ce qui rend notre noblesse si fière dans les combats, et si hardie dans les entreprises? c'est l'opinion reçue dès l'enfance, et établie par le sentiment unanime de la nation, qu'un gentilhomme sans cœur se dégrade lui-même, et n'est plus digne de voir ie jour. Tous les Romains étaient nourris dans ces sentiments, et le peuple disputait avec la noblesse â qui Q^vm\. \«i -^Vûa ^«^ ^'««» Rigoureuses maximes. Durant les boua leuv^* ôi^ "ç^çiTsife^X^xî&RKkRfc ttïôme ét^it exercée par les travaux : ouïrf'^ eiv\.«CL^^\V. V^"^^^^ ^%»î«^
chose que de la grandeur du nom romain. II fallait aller à la guerre quand la république l'ordonnait/ et là travailler sans cesse, camper hiver et été^ obéir sans résistance, mourir ou vaincre. Les pères qui n'élevaient pas leurs enfants dans ces maximes, et comme il foUait pour les rendre capables de servir TÉtat, étaient appelés en justice par les magistrats, et jugés coupables d'un attentat envers le public. Quand on a commencé à prendre ce train, les grands hommes se font les uns les autres : et si Rome en a plus porté qu'aucune autre ville qui eût été avant elle, ce n'a point été par hasard ; mais c'est que l'État romain, constitué de la manière que nous avons vue, était, pour ainsi parler, du tempérament qui devait être le plus fécond en héros.