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BOURDALOUE

Louis Bourdaloue, né à Bourges le 20 août 1632, entra à Tâgé de quinze, ans dans la Société des Jésuites. Après avoir prêché pendant quelques années en province, il fat appelé à Paris par ses supérieurs en 1669. De nombreux témoignages contemporains font foi^du succès prodigieux qu*il y obtint. Il fut dix ans de suite chargé de prêcher le carême ou Favent devant Louis XIV et sa cour. « Il était d'une force à faire trembler les courtisans, » dit Mme de Sévigné^ a et s'exprimait avec la liberté d'un apôtre, disant des vérités à bride abattue ^ » Il mourut à Paru le 13 mai 1704,

La première édition des Sermons de Bourdaloue fui publiée : Paris, 1691, 3 vol. pet. in-12. Les œuvres complètes ont paru : Paris, Rigaud, ni6-1734, 16 vol. in-8 Paris, Méquignon, 1822-1826, 17 vol. in-8; Paris, Lefèvre, 1834, 3 vol. gr. in-8, et Firmin Didot, 1840, 3 vol. gr. in-8.

La qualité dominante de l'éloquence de Bourdaloue, c'est la rigueur du raisonnement, l'inépuisable fécondité de la logique. « Il est très capable de convaincre, dit Féneion; mais je ne connais guère de prédicateur qui persuade et qui touche moins.... il n'a rien d'ailleurs d'affectueux et de sensible. Ge sont de& Ta\%otLti^\a^u\& o^ ^<^\si^\vdent de la

U Sévigûé, 1674,

BÔTODALOUÉ 4,77

contention d*e8prit *. » Cet effort de l'esprit, que Bourdaloue imposait à ses auditeurs, allait quelquefois jusqu'à un intérêt en quelque sorte dramatique. « II m'a souvent ôté la respiration, dit Mme de Sévigné, par l'extrême attention avec laquelle on est pendu à la force et à la justesse de ses discours; et je ne respirais que quand il lui plaisait de les finir pour en recommencer un autre de la même beauté *. » Sop débit semblait conspirer avec la sévère impassibilité de sa composition. Son visage était immobile, ses yeux fermés, sa prononciation rapide, sa voix monotone, et ses inflexions toujours les mêmes. Tout dans ses discours était médité, écrit, appris; 1 improvisation n'aurait pu trouver place entre les anneaux fortement serrés de cette chaîne.

FRÀGMfiirr Dtr sermok stm L'ambition

L^aûibition montre à celui qu'elle aveugle, pour terme de ses poursuites, un état florissant, où il n'aura plus rien à désirer ^ parce que ses vœux seront accomplis, où il goûtera le plaisir le plus doux pour lui, et dont il est le plus sensiblement touché, savoir i de dominer, d'ordonner, d'être l'arbitre des affaires et le dispensateur des grâces, de briller dans un ministère, dans une dignité éclatante^; d'y recevoir Tencens du public et ses soumissions ; de s'y faire craindre, honorer, respecter.

Tout cela, rassemblé dans un point de vue, lui trace l'idée la plus agréable, et peint à son imagination l'objet le plus conforme au^ vœux de son cœur; mais, dans le fond, ce n'est qu'une idée, et voici ce qu'il y a de plus réel ; c'est que, pour atteindre jusque-là, il y a une route à tenir, pleine d'épines et de difficultés : mais de quelles ëpipes et de quelles difficultés ! C'est que, pour parvenir à cet état où Tambition se figure tant d'agréments, il faut prendre mille mesures toutes également gênantes, et toutes contraires à ses inclinations ; qu'il faut se miner de réflexions et d'étude ; rouler pensées sur pensées, desseins sur desseins, compter toutes ses paroles, composer toutes ses démarches ; avoir une attention perpétuelle et sans relâche, soit sur soi-même, soit sur les autres. C'est que, pour contenter une seule passion, qui est de s'élever à cet état, il faut s'exposer à devenir la proie de toutes les passions; car y en a-t-il une en nous que l'ambition ne suscite contre nous ?

Et n'est-ce pas elle qui, selon les différentes conjonctures et les divelrs sentiments dont elle est émue^ tantôt nous aigrit des dé-

/. Dhhgues sur l'Éloquence, -^ 2. SèVigafe, i^%^%

piis les plus amers, tantôt nous envenime des pluâ mortelles inimitiés, tantôt nous enflamme des plus violentes colères, tantôt noui accable des plus profondes tristesses, tantôt nous dessèche des mélancolies les plus noires, tantôt nous dévore des plus cruelles jalousies ; qui fait souffrir à une âme comme une espèce d'enfer, et qu la déchire par mille bourreaux intérieurs et domestiques ? Ces que, pour se pousser à cet état, et pour se faire jour au travers d( tous les obstacles qui en ferment les avenues, il faut entrer en guerre avec des compétiteurs qui y prétendent aussi bien qu€ nous, qui nous éclairent ^ dans nos intrigues, qui nous dérangent dans nos projets, qui nous arrêtent dans nos voies; qu'il faut op« , poser crédit à crédit, patron à patron, et pour cela s'assujettir aux plus ennuyeuses assiduités, essuyer mille rebuts, digérer mille dégoûts, se donner mille mouvements, n'être plus à soi, et vivre dans le tumulte et la confusion. C'est que, dans l'attente de cet état, ot l'on n'arrive pas tout d'un coup, il faut supporter des retardements capables non seulement d'exercer, mais d'épuiser toute la patience ; que^ durant de longues années, 11 faut languir dans l'incertitude du succès, toujours flottant entre l'espérance et la crainte, et souvent, après des délais presque infinis, ayant encore l'affreux déboire de voir toutes ses prétentions échouer, et ne remportant, pour récompense de tant de pas malheureusement perdus, que la rage dans le cœur et la honte devant les hommes.

Je dis plus : c'est que cet état, si l'on est enfin assez heureux pour s'y ingérer, bien loin de mettre des bornes à l'ambition et d'en éteindre le feu, ne sert au contraire qu'à la piquer davantage et qu'à l'allumer; que d'un degré on tend bientôt à un autre, tellement qu'il n'y a rien où l'on ne se porte, ni rîeai où l'on se fixe; rien que l'on ne veuille avoir, ni rien dont on jouisse; que ce n'est qu'une perpétuelle succession de vues, de désirs, d'entreprises, et, par une suite nécessaire, qu'un perpétuel tourment. C'est que, pour troubler toute la douceur de cet état, il ne faut souvent que la moindre circonstance et le sujet le plus léger, qu'un esprit ambitieux grossit, et dont il se fait un monstre.

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