‹ Textes classiques de la littérature françaiseChapitre 205 sur 232 · MORT DE TURENNE · texte numérisé non relu

MORT DE TURENNE

N'attendez pas> messieurs, que j'ouvre ici Une scène tragique; que je représente ce grand homme étendu sur ses propres trophées; que je découvre ce corps pâle et sanglant, auprès duquel fume encore la foudre qui Ta frappé; que je fasse crier son sang comme celui d*Abel, et que j'expose à vos yeux les tristes images de la religion et de la patrie éplorées* Dans les pertes médiocres, on surprend ainsi la pitié des auditeurs; et, par des mouvements étudiés, on v tire au moins de leurs yeux quelques larmes Vaines et forcées. Mais on décrit sans art une mort qu^on pleure sans feinte. Chacun trouve en soi la source de sa douleur, et rouvre lui-même sa plaie ; et le cœur, pour être touché, n'a pas besoin que l'imagination soit émue.

Peu s'en faut que je nHnterrompe ici mon discours. Je me trouble, messieurs : Turenne meurt, tout se confond, la fortune chancelle, la victoire se lasse, la paix s'éloigne, les bonnes intentions des alliés se ralentissent, le courage des troupes est abattu par la doilleur et ranimé par la vengeance; tout le camp demeure immobile ^. Les blessés pensent à la perte qu'ils ont faite, et non pas aux blessures

1. Voir, dans les extraits de la correspondance de Mme ^^ ^fe^\^V.^\^ l^cit de la mort de TurenDe, emporté par wu boxAtl, ^Qii'à Vks» xû.xsx'îi ^'^^ "^-^î^a.baeà (grand-duché de Bade), le 27 juillet \61S.

qu'ils ont reçues. Les pères mourants envoient leurs fils pleurer

sur leur général mort. L'armée en deuil est occupée & lui rendre les devoirs funèbres, et la renom^iée, qui se plalt à répandre dans Punivers les accidents extraordinaires, va remplir toute TEurope du réc^t glorieux de la vie de ce prince, et du triste regret de sa mort.

Que de soupirs alors, que de plaintes, que de louanges retentissent dans les villes, dans la campagne! L'un, voyant croître ses moissons, bénit la mémoire de celui à qui il doit Tespérance de sa récolte. L'autre, qui jouit encore en repos de Phéritage qu'il a reçu de ses pères, souhaite une éternelle paix à celui qui Ta sauvé des désordres et des cruautés de la guerre. Ici, l'on offre le sacrifice adorable de Jésus-Christ pour l'âme de celui qui a sacrifié sa vie et son sang pour le bien public. Là, on lui dresse une pompe funèbre, ou l'on s'attendait de lui dresser un triomphe. Chacun choisit l'endroit qui lui paraît le plus éclatant dans une si belle vie. Tous entreprennent son éloge ^ et chacun, s'interrompant lui-même par ses soupirs et par ses larmes, admire le passé, regrette le présent, et tremble pour l'avenir. Ainsi tout le royaume pleure la mort de son défenseur, et la perte d'un hoinme seul est une calamité publique.

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