‹ Textes classiques de la littérature françaiseChapitre 213 sur 232 · A MADAME DB 6RI6NAN · texte numérisé non relu

A MADAME DB 6RI6NAN

A Paria, mercredi 88 août 1675.

Vraiment, ma fille, je m'en vais bien encore vous parler de M de l'urenne. Nous nous fîmes raconter sa mort. Il voulait se confesser, et en se cachottant il avait donné ses ordres pour le soir, et devait communier le lendemain dimanche, qui était le jour qu'il croyait donner la bataille.

U monta à cheval le samedi à deux heures, après avoir mangé; et comme il avait bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la hauteur où il voulait aller, et dit au petit d'Ëlbeuf : « Mon neveu, demeurez-là; vous ne faites que tourner autour de moi, vous me feriez reconnaître. » M. d'Hamilton, qui se trouva près de l'endroit où il allait, lui dit : « Monsieur, venez par ici; on tire du côté où vous allez. — Monsieur, lui dit-il, vous avez raison; je ne veux point du tout être tué aujourd'hui; cela sera le mieux du monde. » Il eut à peine tourné son cheval, qu'il aperçut Saint-Hilaire, le chapeau à la main, qui lui dit : « Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie que je viens de faire placer là. > M. de Turenne revint ; et dans Tinstant, sans être arrêté, il eut le bras et le corps ' fracassé du même coup qui emporta le bras et la main qui tenaient le chapeau de SaintrHilaire. Ce gentilhomme, qui le regardait toujours, ne le voit point tomber; le cheval l'emporte où il avait laissé le petit d'Elbeuf ; il n'était point encore tombé; mais il avait penché le nez sur l'arçon : dans ce moment, le cheval s'arrête; le héros tombe entre les bras de ses gens ; il ouvre deux fois deux grands yeux et la bouche, et demeure tranquille pour jamais : songez qu'il était mort et qu'il avait une partie du cœur emportée. On crie, on pleure; M. d'Hamilton fait cesser le bruit et ôter le petit d'Ëlbeuf, qui s'était jeté sur le corps, qui ne voulait pas le quitter, et se |)àmait de erier. On couvre le corps d'un manteau, on le porte dans une haie; on le garde à petit bruit; un carrosse vient, on l'emporte dans sa tente : ce fut là où M. de Lorges, M. de Roye et beaucoup d'autres pensèrent mourir de douleur; mais il fallut se faire violence, et songer aux grandes affaires qu'on avait sw^ 1^%» V$t^^«^^ lui a fait un service militaire dans \e eam^, o^ \^^ \^\\s\s.^ ^\^ cris faisaientle véritable deuil : loua les otiiçv^ra w^\«^^^«^^'^^^^^'^

écharpes de cr^e ; tous les tambours en étaient couTerts ; ite ne battaient qu'un coup; les piques traînantes et les mousquets renversés : mais ces cris de toute une armée ne se peuvent pas représenter sans que l'on en soit ému. Ses deux neveux étaient à cette pompe, dans l'état que vous pouvez penser. M. de Roye tout blessé s'y fît porter : car cette messe ne fut dite que quand ils eurent repassé le Rhin. Je pense que le pauvre chevalier ^ était bien abiinè de douleur. Quand ce corps a quitté son armée, c'a été encore une autre désolation; et partout où il a passé on n'entendait que | P des clameurs : mais à Langres ils se sont surpassés ; ils allèrent ' " au-devant de lui en habits de deuil au nombre de plus de deux cents 3 suivis du peuple; tout le clergé en cérémonie; il y eut un service 4]^ solennel dans la ville, et en un moment ils se cotisèrent tous pour cette dépense, qui monta à cinq mille francs, parce qu'ils reconduisirent le corps jusqu'à la première ville, et voulurent défrayer tout le train. Que dites-vous de ces marques naturelles d'une affection fondée sur un mérite extraordinaire? Il arrive à Saint- Denis ce soir ou demain; tous ses gens l'allaient reprendre à deux lieues d'ici; il sera dans une chapelle en dépôt; on lui fera un service à Saint- Denis, en attendant celui de Notre-Dame, qui sera solennel...

Écoutez, je vous prie, une chose qui est à mon sens fort belle: 1 i: il me semble que je lis l'histoire romaine. Saint- Uilaire, lieutenant || général de l'artillerie, fit donc arrêter M de Turenne qui avait tou- | r jours galopé, pour lui faire voir une batterie; c'était comme s'il jl eût dit : « Monsieur, arrêtez-vous un peu, car c'est ici que vous devei i c être tué. » Le coup de canon vient donc, et emporte le bras de Saintr 1 ( Hilaire qui montrait cette batterie, et tue M. de Turenne ; le fils 1: de Saint-Hilaire se jette à son père, et se met à crier et à pleurer, I « Taisez-vpits, mon enfant, lui dit-il; voyez j en lui montrant M. de y Turenne raide mort, voilà ce qu'il faut pleurer éternellement, voilà I ce qui est irréparable. » Et, sans faire nulle attention sur lui, se met | à crier e*. à pleurer cette grande perte. M. de La Rochefoucauld pleure lui-même en admirant la noblesse de ce sentiment.

I'p 1; al François de Marsiuac, auc ae Lta nocneioucauia, ne a ]ié Paris en 1643, prit une part active aux troubles de la Fronde, où il s'engagea pour complaire à la duchesse de Longueville. Rentré en grâce, il devint, à la majorité de Louis XIV, chevalîet Ae^ o^dv^s du roi, puis gouveroeur

1. Le chevalier de GtiguMi, tt^itfe c^àrX ^^v ^tijcÀs^i. \^^\fifc ^'t^tev^v..

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du Poitou. Il passa sa vieillesse dans rintimité de Mme de La Fayette et de Mme de Sévigné, et mourut en 1680.

Il avait publié en 1662 des Mémoires sur la régence âHAnne dCAutnche^ et en 1665, un petit livre intitulé Maximes et sentences ou Maximes morales.

Les éditions des Maximes données du vivant de Fauteur difiTèrént toutes entre elles, non seulement par le style, mais par le contenu. La première, qui a pour titre Réflexions ou Sentences et Maximes morales^ 1665 (in-lâ), contient 316 maximes; la seconde (1666) n'en renferme plus que 302; la troisième (1671) en contient 341 ; la quatrième (1675), 416, la cinquième (1678), 504. La sixième, postérieure à la mort de La Rochefoucauld, donne 554 maximes. Parmi leséditeurs modernes, M. Aimé Martin est le premier qui ait reproduit exactement (1822) le texte de 1678, le dernier qu'ait revu l'auteur.

~ M. E. de Barthélémy a publié, en 1863, 259 maximes inédites. Signalons surtout l'édition Duplessis (1853, in-16. Bibliothèque Elzévîrienne) et l'édition Gilbert et Gourdault (1868-1881) dans la Collection des Grands Écrivains : cette dernière donne toutes les variantes des éditions originales. On vient, de réimprimer récemment le texte des Maximes imprimé à la Haye, sans l'assentiment de Fauteur, en 1664, un an avant la première édition française (édition Pauly, 1883, in-8).

Les Maximes de La Rochefoucauld sont une série de remarques fines, spirituelles, paradoxales. Elles ne présentent guère qu'une perpétuelle variante de. cette opinion exagérée, et par conséquent fausse, que toutes les actions humaines ont pour unique mobile l'amour-propre ; au reste, pour corriger cette erreur, il suffit de restreindre ce que l'auteur généralise, et d'entendre de la plupart ce qu'il affirme de tous. Ainsi modifiée, la thèse du moraliste se i*éduit à eette formule inoffensive : L'égoïsme se rencontre plus souvent dans la société que la vertu.

Le style des Maximes est vif, rapida et brillant. Ce livre, Suivant Voltaire, fut un de ceux qui contribuèrent le plus I ^ former le goût de la nation, et à. lui do\iwet \«!^ vi'ss^^^ ; ^ejtLslesae et de précision. Les Mémoire» àft\ja.'^^^*^'^^^~

S02 DIX-SEPTIÈME >&IÈCLE

cauld sont lus, diUl encore, et Ton sait par cœur ses Pensées,

MAXIMES £T BÉFLEXX0N8 MORALES 1

1, Ce que nous prenons pour des vertus, n'est souvent qu'un assemblage de diverses actions et de divers intérêts que la fortune ou notre industrie savent arranger; et ce n'est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants et que les femmes sont chastes.

2. L'amour-propre est le plus grand de tous les. flatteurs. 8. Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours.

Elles sont comme un art de la nature dont les règles sont infaillibles; et l'homme le plus simple qui a de la passion persuade mieux que le plus éloquent qui n'en a point.

19. Nous avons tous assez de force pour supporter les m&ux d'autrui.

10. La constance des sages n'est que l'art de renfermer leur agitation dans leur cœur.

25. Il faut de plus grandes vertus pour soutenir la bonne fortune que la mauvaise.

27. On fait souvent vanité des passions, même les plus criminelles; mais l'envie est une passion timide et honteuse, que l'oo n'ose jamais avouer.

28. La jalousie est, en quelque manière, juste et raisonnable, puisqu'elle ne tend qu'à conserver un bien qui nous appartient oa que nous croyons nous appartenir; au lieu que l'envie est une fureur qui ne peut souffrir le bien des autres.

29. Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécii* tionB et de haine que nos bonnes qualités.

30. Nous avons plus de force que de volonté; et c'est souvent pour nous excuser à nous-mêmes que nous nous imaginons que les choses sont impossibles.

34. Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de celui des autres.

48. La félicité est dans le goût et non pas dans les choses; et s'est par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, non par avoir ce que les autres trouvent aimable.

52. Quelque différence qu'il paraisse entre les fortunes, il y a use certaine compensation de biens et de maux qui les rend égales.

56 Pour s'établir dans le monde, on fait tout ce qu'on peut pour j y paraître établi.

78. L'amour de la justice n'est, en la plupart des hommes^ que la crainte de souffrir l'injustice.

1. Nous avons cotisenfe V tL\\^i»Mi^ ^^^UasàsaftSiU auméro d'ordre qu'elle occupe dans les èdiUotis com3s\^\A^%

lyA ROCHEFOUCAULD 503

81. L'amitié la, plus déâintéressée n'est qu'un commerce où ^notre amoui*- propre âe propose toujours quelque chose à gagner.

82. La réconciliation avec nos ennemis n'est qu'un désir dé reu" dre noire condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une crainte de quelque mauvais' événement.

89. Tout le monde se plaint de sa mémoire, et personne ne se ' plaint de son jugement.

90. U n'y en a point qui pressent tant les autres que les pares-*, seux; lorsqu'ils ont satisfait à leur paresse, ils veulent paraître diligents.

94. Les grands noms nous abaissent, au lieu d'élever ceux qui ne les savent pas soutenir.

96. C'est une preuve de peu d'amitié de ne s'apercevoir pas du refroidissement de celle de nos amis.

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