LA BRUYÈRE
Jean de La Bruyère, né à Paris au mois d'août J645, fut quelque temps trésorier des ûnances dans la généralité de Gaen. Sur la recommandation de Bossuet, le grand Gondé le chargea d*enseigner rhistolre à son petit-fiis, le duc de Bourbon. L'éducation du jeune duc terminée, La Bruyère resta attaché à la maison de Gondé, et put continuer à étudier de près et sur le vif les vices et les ridicules des hommes en général, et des grands en particulier. En 1688 parut, sans nom d'auteur, la première édition des Caractères de ce siècle^ précédés d'une traduction des Ca^* ractères de Théophraste. Le succès de ce livre fut très grand, et La Bruyère enhardi en donna neuf éditions successives, enrichies de nouvelles réflexions et de nouveaux portraits. Élu membre de TAcadémie française en 1693, grâce à l'appui de Racine et de Boileau, La Bruyère mourut subitement à Versailles, le 10 mai 1696.
La première édition des Caractères est de Paris, Etienne Michallet, 1688, in-12.
Parmi les nombreuses éditions on peut citer celles de Coste, Amsterdam, Wetstein, 1720, 3 vol. in-12 avec la clef en marge; de Belin de Ballu, Paris, Bastien^ 1790, 3 vol. in-8; de J. Schweighaeuser fils, Paris, Herhan, 1803, 2 vol. in-12; Paris, Didot, 1813, 2 vol. in-8; Paris, Lefevre, 1824, 2 vol. in-8; de Walckenaër, Paris, Didot, 1845, in-8; Paris, De Bure, 1824, 3 vol. gr. in-32; celle de M. Adrien Destailleur, Paris, Jannet, 1834, 2 vol. in-16, et Paris, 1861, 2 vol. gr. in-18; celle de Bl, Se.tvQS&^ '^^xsa^Ns^. Collectioa dea Grands Écrivaina^ 'aaOAfiX\fe> V^fo^ ^^ ^\à:si^^
3 vol. in-8, avec Commentaire et Notice biographique; et enfin celle de M. Chassang, 1876, 2 vol. in-8. Ces deux | dernières sont les plus complètes et résument les travaux ! antérieurs.
Sans système philosophique arrêté, sans prétention à la profondeur, La Bruyère est un auteur charmant qu'on 1 ne se lasse pas de relire. Quel riche tableau que son livre des Caractères/ Que de finesse dans le dessin I que de couleurs brillantes et délicatement nuancées I comme tout ce monde comique qu'il a créé s'agite dans un pôle-môle aiuusant. Point de transitions, point de plan régulier. Ses personnages sont une foule affairée qui court, qui se remue, toute chamarrée de prétentions, d'originahtés, de ridicules: vous croiriez être dans la grande galerie de Versailles, et voir défiler devant vous ducs, marquis, financiers, bourgeois-gentilshommes, pédants, prélats de cour. Tantôt vous entendez un piquant dialogue, qui a tout le sel d'une petite comédie, avec un mot plein de sens potr dénouement ; tantôt, entre deux travers habilement saisis, Tauteur glisse une réflexion morale dont la vérité fait le principal mérite ; ici c'est une maxime concise, à la manière de La Rochefoucauld, mais sans ses préjugés Dais* anthropiques : là une image familière ennoblie à force d'esprit et de nouveauté ; plus loin une construction maligne qui arme d'un trait inattendu la fin de la phrase la plus inoffensive. La Bruyère, quoique grand observateur, n'est pas précisément un philosophe : il ne creuse pas dans la régi m souterraine des principes; il se tient à la surface où végètent les passions et les vices. En fait de pensées, il croit que tout est dit et -quon vient trop tard depuis plus de sept mille ans quHly.a des hommes. Aussi est-il plutôt un artiste qu'un penseur. Il a pris aux honnêtes gens de son temps leurs croyances toutes faites, à Théophraste, qu'il a traduit, sa manière et sa forme ; mais il a mis sur tout cela son esprit, et c'est assez pour assurer l'immortalité à son livre.