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FÉNELON

François de Salignac de la Mothe-Fénelon naquit le 6 août 1651 au château de Féneion, en Périgord. Au sortir du ' séminaire de Saint- Suipice, il se sentit entraîné par son - ardente charité vers la carrière périlleuse des missions étrangères, mais la délicatesse de sa santé le retint en France. Chargé successivement de l'instruction des Nouvelles Catholiques, puis d'une mission dans lo Poitou, où sa douceur et son éloquence opérèrent de nombreuses con* versions, il fut nommé, à la recommandation de Mme de Maîntenon, précepteur du duc de Bourgogne, petit-ûls de Louis XIV. Cette éducation terminée, Fénelon fut promu en 1694 à l'archevêché de Cambrai. La polémique qu'il soutint contre Bossuet au sujet du quiétisme et de la doctrine du pur amour de Dieu, et la condamnation dont le saint-siège frappa son livre des Maximes des Saints^ lui firent perdre la bienveillance du roi. Retiré dans son diocèse, il se consacra tout entier à ses fonctions pastorales, et se fit chérir par une bienfaisance devenue proverbiale. Il mourut à Cambrai le 8 janvier 1715, à soixante-quatre ans.

Les principaux ouvrages de Fénelon sont : le Traité de

V Éducation des filles^ 168*7 ; les Maximes des Saints, 1697;

le Télémaque^ publié en 1699, sans l'aveu de Fénelon, par

im secrétaire infidèle, el rèVmçtvoife e^. Nnw ^^ \fta soins

de sa famille ; les /)ialogucs des morU ^V.X^'s» FaU^i^, wv\%

PÉNÉLON 814

Xîi Lettre à V Académie française écrite en 1714, et publiée en 1716 par ordre de rAcadémie; les Dialogues sur VÉlo^ quence, 1718; la Démonstration de Vextstenee de Dieu^ 1713, avec une deuxième partie, 1718; des Sermons^ ou plutôt des plans, des projets de sermons, car Fénelon, comme Bossuet, prêchait d'abondance.

Les œuvres complètes de Fénelon ont été publiées : Paris, 1787-1792, Didot, 9 vol. inf-4; par Gosseiin et Garon, Paris, Lebel, 1820-1850, 35 vol. in-8; Paris, Didot, 1838, 3 vol. gr. in-8; Lille, Lefort, 1852, 10 vol. in-8; Les opus^ cules littéraires de Fénelon {Lettre à t Académie, Dialogues sur V Éloquence, etc.) ont été publiés souvent en éditions classiques, et en particulier par M. Deschanel, en 1845. — Des Lettres inédites ont paru en 1874 par les soins de Tabbé Verlaque. — Il y a plusieurs éditions d*QEuvres choisies, entre autres celle de la librairie Hachette, 1865, 4 vol. in-12 (édition Lahure).

Vie de Fénelon par Ramsay, Paris, 1727, 2 vol. iû-8. Histoire de Fénelon par le cardinal de Bausset, Versailles, Lebel, 1817, 2 vol. On pourra consulter aussi V Histoire de Fénelon par M. Gosseiin.

C'est pour le duc de Bourgogne que Fénelon composa ses œuvres les plus littéraires : d'abord ses Fables^ où d'excellentes leçons, où d'indulgents reproches se déguisent, pour plaire davantage, sous de simples et gracieuses fictions; puis les Dialogues, exposition dramatique des réflexions inspirées à l'enfant par l'étude de l'histoire; enfin l'ouvrage le plus connu, le plus populaire de Fénelon, celui qui résume tout son esprit, toutes ses tendances, les Aven" turcs de lelémaque.

Ici on retrouve Fénelon tel sans doute qu'il s'était déjà montré, dans la lettre hardie qu'il écrivit au roi en 1704 sur les abus de son règne, dans les Mémoires particuliers qu'il rédigea à Cbaulnes, en 1711, sous les yeux du duc de Ghevreuse, et qui devaient servir déprogramme à un règne nouveau, enfin dans ses admirables Directions pour la con^ science d'un roi : partisan des lois et d'une liberté sage^ ennemi du despotisme, au poitil tfaVattcv^t,^^^ $îk\w0^wï^taires mais inévitables allusiona,Yot%\xfevV^\xT<à.Nvè^KiSR»5ï^

812 DIX-SEPTIËHÉ SIÈCLE

malheureux, et toujours enivré de lui-même. On reconnaît dans la pureté de sa morale évangélique,dans la délicieuse peinture d^un Elysée tout chrétien, le prêtre plein de charité et de tendresse d'âme. Mais cet ouvrage fait briller en lui, de tout son éclat, un caractère nouveau, et qui forma un des traits les plus distinctifs de Fénelon, cette poétique imagination, colorée de tous les souvenirs de la Grèce. C'est par là qu'il se rattache au xvu« siècle qu'à tant d'autres égards il semble laisser derrière lui. Peut-être même le devance-t-il encore ici par l'exquise pureté de son goût, par le dédain de toute parure de convention, par ce sentiment vif et délicat de Vaimable simplicité du monde naissant i.

C'est par ce goût exquis que Fénelon, dans ses admirations classiques, ne s'arrête pas aux Romains, comme Corneille, comme Boileau, comme la plupart des écrivains français depuis Malherbe. Parmi les Grecs eux-mêmes, il s'attache aux plus simples, aux plus purs, aux plus naïfs, ce qui le distingue de Racine. Homère, Xénophon, Platon, deviennent ses modèles. 11 préfère même VOdyssée à VIliade; il en traduit six chants pour se bien pénétrer de cestyle enchanteur. C'est alors seulement qu'il aborde le récit des Aventures de Télémaque^ et le lecteur charmé croit encore lire Homère.

Rejetant le vers alexandrin, qui, sous la discipline de Boileau, n'avait pu s'assouplir assez pour revêtir un long récit épique, 'Fénelon a créé pour son usage une prose élégante et simple, qui flotte à longs plis autour de sa pensée et l'enveloppe d'images et d'harmonie.

Il serait à regretter qu'un écrivain d'un goût si parfait, d'un génie si universel et si peu exclusif, n'eût pas, avant d'achever sa carrière, consigné dans quelques pages la théorie d'un art qu'il avait si admirablement pratiqué. Sa Lettre sur les occupations de t Académie française (1714), ses LeWre« à La Motte sur Homère et sur les anciens, ses Dialogues sur [Éloquence, sont pleins d'une critique excellente et féconde.

i. expression de Féuelou^ans me ôi^i ^^^ Vi\xt<i^ V\a^^v\&C1\^sx^\»o\v

rÉNÊLOîf ' SlS

LES AVCNTUIUSS DE TÉLÈBCAÛXnB

, TÉLÉMAQUE DANS l'ILB DB CRÈTE

(Livre V)

Télémaque, Mentor et le Syrien Hazaël, à leur arrivée dans l'île de Crète, apprennent que le roi Idoménée vient de sacrifier son fils unique pour accomplir un vœu indiscret, et que les Cretois Font forcé à quitter le pays. Le peuple est assemblé pour élire un nouveau roi, capable de conserver dans leur pureté les lois établies par Minos. On veut un ^ roi dont le corps soit fort et adroit^ et dont l'âme soit ornée de sagesse et de vertu. Les trois étrangers se rendent à rassemblée, où on les invite à prendre part aux jeux publics ; Télémaque accepte Tofifre qu'on lui fait^ et se mêle parmi les combattants.

Le premier combat fat celui de la lutte. Un Rhodien d^environ trente-cinq ans surmonta tous les autres qui osèrent se présenter à lui. Il était encore dans toute la vigueur de la jeunesse : ses bras étaient nerveux et bien nourris ; au moindre mouvement qu'il faisait, on voyait tous ses muscles : il était également souple et fort. Je* ne lui parus pas digne d'être vaincu ; et, regardant avec^ pitié ma tendre jeunesse, il voulut se retirer : mais je me présentai à lui. Aloi^ nous nous saisîmes l'un l'autre; nous nous serrâmes à perdre la respiration. Nous étions épaule contre épaule, pied contre pied, tous les nerfs tendus, et les bras entrelacés comme des serpents, chacun s'efforçant d'enlever de terre son ennemi. Tantôt il essayait de mé surprendre en me poussant du côté droit; tantôt il s'efforçait de me pencher du côté gauche. Pendant qu'il me tàtait ainsi, je le poussai avec tant de violence, que ses reins plièrent j il tomba sur l'arène, et m'entraina sur lui. En vain il tâcha de me mettre dessous; je le tins immobile sous moi; tout le peuple cria : « Victoire au fils d'Ulysse ! » Et j'aidai au Rhodien confus à se relever.

Le combat du ceste fut plus difficile ^ Le fils d'un riche citoyen de Samos avait acquis une haute réputation dans ce genre de combat. Tous les autres lui cédèrent; il n'y eut que moi qui espérai la victoire. D'abord il me donna dans la tête, et puis dans l'estomac, des coups qui me firent vomir le sang, et qui répandirent sur mes yeux un épais nuage. Je chancelai; il me pressait, et je ne pouvais plus respirer : mais je fus ranimé par la voix de Mentor, qui me criait : « 0 fils d'Ulysse, seriez-vous vaincu? » La colère me donna

f. Le ceste était une sorte de gantelet %Mtà ôiftVa.vxi'i^ \<^>iJvû«&^-

DEMOGEÇT. ^^

de nouvelles forces; j^évitai plusieurs coups dont j^aurais été accaf blé. Aussitôt que le Samien m'avait porté un faux coup, je le surprenais dans cette posture penchée; déjà il reculait, quand je haussai mon ceste pour tomber sur lui avec plus de force : il voulut esquiver, et, perdant réquilibre, il me donna le moyen de le renverser. A peine fut-il étendu par terre, que je lui tendis la main pour le relever. Il se redressa lui-même» couvert de poussière et de sang : sa honte fut extrême ; mais il n'osa renouveler le combat. Aussitôt pn commença les courses des chariots^ que Ton distribua •au sort. Le mien se trouva le moindre pour la légèreté des roues et pour la vigueur des chevaux. Nous partons : un nuage de poussière vole, et couvre le ciel. Au commencement, je laissai les autres passer devant moi. tJn jeune Lacédémonien, nommé Cranter, laissait d'abord tous les autres derrière lui. Un Cretois, nommé Polyclète, le suivait ' de près. Hippomaque, parent d'Idoniénée, qui aspirait à lui succéder, lâchant les rênes à ses chevaux fumants de sueur, était tout penché sur leurs crins flottants; et le mouvement des roues de son chariot était si rapide, qu'elles paraissaient immobiles comme les ailes d'un aigle qui fend les airs. Mes chevaux s'animèrent, et se mirent peu à peu en haleine; je laissai loin derrière moi presque tous ceux qui étaient partis avec tant d'ardeur. Hippomaque, parent d'Idoménée, poussant trop ses chevaux, le plus vigoureux s'abattit, et ôta, par sa chute, à son maître l'espérance de régner. Polyclète, se penchant trop sur ses chevaux, ne put se tenir ferme dans une secousse; il tomba : les rênes lui échappèrent, et il fut trop heureux de pouvoir en tombant éviter la mort Crantor, voyant avec des yeux pleins d'indignation que j'étais tout auprès de lui, redoubla son ardeur : tantôt il invoquait ' les dieux, et leur promettait de riches offrandes; tantôt il parlait à ses chevaux pour les animer : il craignait que je ne passasse entre la borne et lui ; car mes chevaux, mieux ménagés que les siens, étaient en état de le devancer : il ne lui restait plus d'autres ressources que celle de me fermer le passage. Pour y réussir, il hasarda de se briser contre la borne : il y brisa effectivement sa roue. Je ne songeai qu'à faire promptement le tour, pour n'être pas engagé dans son désordre; et il me vit un moment après au bout de la carrière. Le peuple s'écria encore une fois : « Victoire au fils d'Ulysse! c'est lui que les dieux destinent à régner sur nous. »

Cependant les plus illustres et les plus sages d'entre les Cretois nous conduisirent dans un bois antique et sacré, reculé de la vue des hommes profanes, où les vieiUards que Minos avait établis juges du peuple et gardes des lois, nous assemblèrent. Nous étions )e8 mêmes qui avions combattu dans les jeux; nul autre ne fut admi€. Les sages ouvrirent le livre où toutes les lois de Minos sont recueillies. Je me sentis saisi de respect et de honte, quand j'appro' chai de ces vieillards qu^ Vâge r«^ndait vénérables, sans leur ôter la vigueur de l'esprit. Ils êla\eii\. ^?>s>\% v^^ç. q>\^\^, ^V vKVTO.Qbiles dans 7eurspiaces : leurs chevaux. èXbX^xvX. \A^\xç.v, >^\\xt^vi^\^^^

FéNÊtoK èin

pk^eàqiie plus. Dp voyait reluire suir, leurs visages graves une sage^sd doyce et tranquille; ils ne se pressaient point de parler; ils ne disaient que ce qu'ils avaient résolu de dire. Quand ils ' étaient d*avis différents, ils étaient si modérés à soutenir ce qu'ils pensaient de part çt d'autre, qu'on aurait cru qu'ils étaient tous d'une naême opinion. La longue expérience des choses passées, et Thabitude du travail leur donnait de grandes vues sur toutes choses . mais ce qui perfectionnait le plus leur raison, c'était le calme de leur esprit délivré des foUes passions et des caprices de lia jeunesse. La sagesse toute seule agissait en eux, et le fruit de leur longue vertu était d'avoir si bien dompté leurs humeurs, qu'ils goûtaient sans peine le doux et noble plaisir d'écouter la raison. En les admirant, je souhaitai que ma vie pût s'accourcir pour arriver tout à coup à une si ^estimable vieillesse. Je trouvais la jeunesse malheu* reuse d'être si impétueuse, et si éloignée de cette vertu si éclairée et si tranquille.

Le premier d'entre ces vieillards ouvrit le livre des lois de Minos. C'était un grand livre qu'on tenait d'ordinaire renfermé dons unô cassette d'or avec des parfums. Tous ces vieillards le baisèrent avec respect; car ils disent qu'après les dieux, de qui les bonnes lois viennent, rien ne doit être si sacré aux hommes, que les lois destinées à les rendre bons, sages et heureux. Ceux qui ont dans leurs mains les lois pour gouverner les peuples doivent toujours se laisser gouverner eux-mêmes par les lois* C'est la loi, et non pas l'homme, qui doit régner. Tel est le discours de ces sages. Ensuite, celui qui présidait proposa trois questions, qui devaieat être décidées par les maximes 4^ Minos.

La première question fut de savoir quel est le plus libre de tous les hommes. Les uns répondirent que c'était un roi qui avait sur son peuple un empire absolu, et qui était victorieux de tous ses ennemis. D'autres soutinrent que c'était un homme si riche, qu'il pouvait contenter tous ses désirs. D'autres dirent que c'était un homme qui ne se mariait point, et qui voyageait pendant toute sa vie en divers pays, sans être jamais assujetti aux lois d'aucune nation. D'autres s'imaginèrent que c'était un barbare qui, vivant de sa chasse au milieu des bois, était indépendant de toute police et de tout besoin. D'autres crurent que c'était un homme nouvel-* lement affranchi, parce qu'en sortant des rigueurs de la servitude ' il jouissait plus qu'aucun autre des douceurs de la liberté. D'autres £nfin s'avisèrent de dire que c'était un homme mourant, parcâ que la mort le délivrait de tout, et que tous les hommes ensemble n'avaient plus aucun pouvoir sur lui. Quand mon rang fut venu, je n'eus pas de peine à répondre, parce que je n'avais pas oublié ce que Mentor m'avait dit souvent. Le plus libre de tous les hommes, répondis^je, est. celui qui peut être libre dans l'esclavage même. En quelque pays et en quelque condition qu'on soit, on est très Hbre, pourvu qu'on craigne les, dieux, et cçolOTX tv^ ç.x^%\îk& ^^\«.* En un mot, rhomme véritablement Aibie ^«X ç.^\\s\ o^^^-» ^<i^^^ ^"^

ËId dix'SÈptièmë siècle .

toute craihtô et de tout désir, n'est soumis qii'aut dieux et à sa raison. Les vieillards s'entre-regardërent en souriant, et furent Surpris de voir que ma réponse fûrt précisément celle de Min6s«

Ensuite on proposa la seconde question en ces termes : Quel est le plus malheureux de tous les hommes? Chacun disait ce qui lui venait dans l'esprit. L'un disait : C'est un homme qui n'a ni biens, ni santé, ni honneur. Un autre disait : C'est un homme qui n'a aucun ami. D'autres soutenaient que c'est un homme qui a dés enfants ingrats et indignes de lui. Il vint un sage de l'île de Lesbos, qui dit : Le plus malheureux de tous les hommes est celui qui croit l'être; car le malheur dépend moins des choses qu'on souf&è que de l'impatience avec laquelle on augmente son malheur. A ces mots toute l'assemblée se récria; on applaudit, et chacun crut que, ce -sage Lesbien remporterait le prix sur cette question. Mais on me demanda ma pensée, et je répondis, suivant les maximes de Mentor : Le plus malheureux de tous les hommes est un roi qui croit être heureux en rendant les autres hommes misérables : il est doublement malheureux par son aveuglement : ne connaissant pas son malheur, il ne peut s'en guérir; il craint même de le connaître. La vérité ne peut percer la foule des flatteurs pour aller jusqu'à lui. Il est tyrannisé par ses passions: il ne connaît point ses devoir»; il n'a jamais goûté le plaisir de faire le bien, ni senti les charmes de la pure vertu. Il est malheureux, et digne de l'être : âon malheur augmente tous les jours; il court à sa perte, et les dieux se préparent à le confondre par une punition éternelle. Toute l'assemblée avoua que j^avais vaincu le sage Lesbien, et les vieillards déclarèrent que j'avais rencontré le vrai sens de Minos.

Pour la troisième question, on demanda lequel des deux est préférable : d'un côté, un roi conquérant et invincible dans la guerre; de l'autre, un roi sans expérience de la guerre, mais propre à policer sagement les peuples dans la paix. La plupart répondirent que le roi fnvincîble dans la guerre était préférable. A quoi sert, disaient-ils, d'avoir un roi qui sache bien gouverner en paix, s'il ne sait pas défendre le pays quand la guerre vient? Les ennemis le vaincront, et réduiront son peuple en servitude. D'autres soutenaient, au contraire, que le roi pacifique serait meilleur, parce' qu'il craindrait la guerre, et l'éviterait par ses soins. D'autres disaient qu'un roi conquérant travaillerait à la gloire de son peuple aussi bien qu'à la sienne, et qu'il rendrait ses sujets maîtres des autres nations; au lieu qu'un roi pacifique les tiendrait dans une honteuse lâcheté.

On voulut savoir mon sentiment. Je répondis ainsi : Un roi qui

ne sait gouverner que dans la paix ou dans la guerre, et qui n'est

pas capable de conduire son peuple dans ces deux états, n'est qu'à

demi roi. Mais si vous comparez un roi qui ne sait que la guerre,

à un roi sage, qui, sans savoir la guerre, est capable de la soutenir

dans le besoin pa ses gfenfetovjtîL, \çk \^ VtQvi.N^ yçfe^^t^le à loutre.

Va roi entièrement tourna t \^ %\x^ît^ nq.>\^\^\\. \jwiYs^^\ti.\%ss!^\

féneLon 517

paur étendre sa domination et sa gloire, propre; il ruinerait ses • peuples. À quoi sert-il à un peuple que son roi subjugue d'autres nations» si on est malheureux sous son règne? D'ailleurs, les longues guerres entraînent toujours après elles beaucoup de désordres^ les victorieux mêmes se dérèglent pendant ces temps de confusion. Voyez ce qu'il en coûte à la Grèce pour avoir triomphé de Troie ; elle a été privée de ses rois pendant plus de dix ans. Lorsque tout vcst en feu par la guerre, les lois, l'agriculture, les arts languissent. Les meilleurs princes mêmes, pendant qu'ils ont une > guerre à soutenir, sont contraints de faire le plus grand des maux, qui est de tolérer la licence, et de se servir des méchants. Combien y a-t-il de scélérats qu'on punirait pendant la paix, et dont on a besoin àe ^compenser l'audace dans les désordres de la guerre! Jamais aucun peuple n'a eu un roi conquérant sans avoir beaucoup à souffrir de son ambition. Un conquérant, enivré de sa gloire, ruine presque autant sa nation victorieuse que les nations vaincues. Un p;rince qui n'a point les qualités nécessaires pour la paix, ne peut faire goûter à ses sujets les fruits d'une guerre heureusement finie : il est comme un homme qui défendrait son champ contre son voisin, et qui usurperait celui du voisin même, mais qui ne saurait ni labourer ni semer, pour recueillir aucune moisson. Un tel homme semble né (pour détruire, pour ravager, pour renverser le monde, et non pour rendre un peuple heureux par un sage gouvernement.. Venons maintenant au roi pacifique. Il est vrai qu'il n'est pas propre à de grandes conquêtes, c'est-à-dire qu'il n'est pas né pour, troubler le bonheur de son peuple, en voulant vaincre les autres peuples que la justice ne lui a pas soumis : mais, s'il est véritablement propre à gouverner eu paix, il a toutes les qualités nécessaires pour mettre son peuple en sûreté contre ses ennemis. Voici comment : Il est juste, modéré et commode & l'égard de ses voisins; il n'entreprend jamais contre eux rien qui puisse troubler la paix; il est fidèle dans ses alliances. Ses alliés l'aiment, ne le craignent point, et ont une entière confiance en lui. S'il a quelque voisin inquiet, hautain et ambitieux, tous les autres rois voisins, qui craignent ce voisin inquiet, et qui n'ont aucune jalousie du roi pacifique, se joignent à ce bon roi pour l'empêcher d'être opprimé. Sa probité, sa bonne foi, sa modération, le rendent l'arbitre de tous les États qui environnent le sien. Pendant que le roi entreprenant est odieux à tous les autres, et sans cesse exposé à leurs ligues^ celui-ci a la gloire d'être comme le père et le tuteur de tous les autres rois. Voilà les avantages qu'il a au dehors. Ceux dont il jouit au dedans sont encore plus solides. Puisqu'il est propre à gouverner en paix, je dois supposer qu'il gouverne par les plus sages lois. ir retranche le faste, la mollesse, et tous les arts qui ne servent qu'à flatter les vices; il fait fleurir les autres arts qui sont utiles aux véritables besoins de la vie : surtout il applique ses suiets à. l'agriculture. Par là, il les met dan^ Yaboivàftxvt^ ^^^ ç^ûû-^^?^ \iVrrr»saîres. Ce peuple laborieux, simple dans ^^a mœwt%v ^iR.wi\s5«QW^^>>-

Vivre dé pea, gagnant facilement sa vie par la cuUufe de ses teci^s, se multiplie à rinfini. Voilà dans ce royaume un peuple innom^ brable, mais nn peuple sain, vigoureux, robuste^ qui n*est point amolli par les voluptés, qui est exercé à la vertu, qui n^est point attaché au^ (louceurs d'une vie lâche et délicieuse, qui sait mépriser la mort, qui aimerait mieux mourir (\ue perdre cette liberté qu'il goûte sous un sage roi appliqué à ne régner que pour faire régner la raison. Qu'un conquérant voisin attaque ce peuple, il ne le trourera peutêtre pas assez accoutumé à camper, à se ranger en bataille, ou à dresser des machines pour assiéger une ville; mais il le trouvera invincible par sa multitude, par son courage, par sa patience dans les fatigues, par son habitude de souffrir la pauvreté, par da vigueur dans les combats, et par une vertu que les mauvais succjës mêmes ne peuvent abattre. D'ailleurs si le roi n'est point assez expérimenté pour commander lui-même ses armées, il les fera commander par des gens qui en seront capables ; et il saura s'en servir sans perdre son autorité. Cependant il tirera du secours de ses alliés; ses sujets aimeront mieux mourir que de passer sous la domination d'un autre roi violent et injuste : les dieux mêmes combattront pour lui. Voyez quelles ressources il aura au milieu des plus grands périls. Je conclus donc que le roi pacifique qui ignore la guerre est un roi très imparfait, puisqu'il ne sait pas remplir une de ses plus grandes fonctions; qui est* de vaincre ses ennemis ; mais j'ajoute qu^il est néanmoins infiniment supérieur au roi conquérant qui manque des qualités nécessaires dans la paix, et qui n'est propre qu'à la guerre.

J'aperçus dans l'assemblée beaucoup de gens qui ne pouvaient gpûter cet avis ; car la plupart des hommes, éblouis par les choses éclatantes, comme les victoires et les conquêtes, les préfèrent à ce qui est simple, tranquille et solide, comme la paix et la bonne police des peuples. Mais tous les vieillards déclarèrent que j'avais parlé comme Minos.

RÉCrr BES MALHEURS DE PmLOCTÈTE

(Livre XII)

Bercule, en mourant, avait légué à Philoctète ses flèches

trempées dans le sang de l'hydre de Lerne, et lui avait fait

promettre de ne découvrir à aucun mortel ni sa mort, ni le

lieu où il aurait caché ses cendres. Mais, l'oracle d'Apollon

ayant fait entendre aux rois ligués contre Troie, qu'ils ne

devaient point espérer de finir heureusement cette guerre,

à moins qu'ils n'eusseiil \e^ ÇL^eYi^^ ^'^^x^i.xA'ft.^ Ulysse, le

plus éclairé et le plus \nd\i^lT\e^wx ^^^ ^tç^ç.'s.^ ^w\x^^f>\.\^

déterminer Philoctète à çreiiàxe ^^tV ^^\ e^L^^e^LvNÀwcv, ^\.^^^

PÉNELON 5*9

apporter les flèches du héros. Philoctète se laissa en effet gagher par son éloquence insinuante, et, livra le secret qu'il avait prpmis de garder. Ce manque de foi fut cruellemei^t puni.

Philoctète raconte ses malheurs au fils d'Ulysse.

J'allai joindre les rois ligués, qui me reçurent avec I^ même joie qu'ils auraient reçu Hercule même. Gomme je passais dans l'ilQ de Lemnos, je voulus montrer à tous les Grecs ce que mes flèches pou- • vaient faire. Me préparant à percer un daim qui s'élançait dans un bois, je laissai, par mégarde, tomber la flèche de l'arc sur mon pied, et elle me fit une blessure que je ressens encore. Aussitôt j'éprouvai les mêmes douleurs qu'Hercule avait souffertes; je ren>plissais nuit et jour l'île de mes cris » un sang noir et corrompu, coulant de ma plaie, infectait l'air, et répandait dans le camp des Grecs une puanteur capable de suffoquer les hommes les plus vigoureux. Toute l'armée eut horreur de me voir dans cette extrémité; chacun conclut que c'était un supplice qui m'était envoyé par les justes dieux.

Ulysse, qui m'avait engagé dans cette guerre, fut le premier à

^ m'abandonner. J'ai reconnu, depuis, qu'il l'avait fait parce qu'il préférait l'intérêt cotnmun de la Grèce, et la victoire, à toutes les raisons d'amitié ou de bienséance particulière. On nç pouvait plus sacrifier dans le camp, tant l'horreur de ma pUie, son infection et la violence de mes cris troublaient toute l'armée. Mais, au moment où je me vis abandonné de tous les Grecs par le conseil d'Ulysse, cette politique me parut pleine de la plus horrible inhumanité et de la plus noire trahison. Hélas! j'étais aveugle, et je ne voyais pas qu'il était juste que les plus sages hommes fussent contre mol, de même que les dieux que j'avais irrités. i

Je demeurai, presque pendant tout le siège de Troi^, seul, sans espérance, sans soulagement, livré à d'horribles douleurs, dans cette île déserte et sauvage, où je n'entendais que le bruit des vagues de la mer qui se brisaient contre Jes rochers Je trouvai, au milieu de cette solitude, une caverne vide dans un rocher qui élevait vers le ciel deux pointes semblables à deux têtes : de ce rocher sortait une fontaine claire. Cette caverne était la retraite

' des bêtes farouches, à la fureur desquelles j'étais exposé nuit et jour. J'amassai quelques feuilles pour me coucher. 11 ne me restait, pour tout bien, qu'un pot de bois grossièrement travaillé, et quelques habits déchirés, dont j'enveloppais ma plaie pour arrêter le sang, et dont je me servais aussi pour la nettoyer. Là, abandonné des hommes, et livré à la colère des dieux, je passais mon temps ' à percer de mes flèches les colombes et Ve^ ^xiVx'yî» ^vsRsoasw ^s^ volaient autour de ce rocher. Quand JaN^V^VM^ Q;^ç\a5^^ çsv^'«5s.>ct^'^

,/i2a nourriture, il faHait que 3e me Iralii^aa^ ^.otLVx^ Vb^^^ :îss^^ <vss^-

^20 DIX^SEPTIËME SIÈCLE

^ leur ponr aller ramasser ^a proie : ainsi mes mai&s me préparaient de quoi me nourrir.

Il est vrai que les Grecs, en partant, me laissèrent quelques provisions; mais elles durèrent peu. J^allumais du feu avec des cailloux. Cette vie, tout affreuse qu'elle fût, m'eût paru douce loin des hommes ingrats et trompeurs, si la douleur ne m'eût accablé, et sr je n'eusse sans cesse repassé dans mon esprit ma triste aventure. Quoi ! disaisje, tirer un homme de sa patrie, comme le seul homme qui puisse venger la Grèce, et puis l'abandonner dans cette lie déserte pen dant son sonimeil! Car ce fut pendant mon sommeil que les Grecs partirent. Jugez quelle fut ma surprise, et combien je versai de larmes à mon réveil, quand je vis les vaisseaux fendre les ondes. Hélas! cherchant de tous côtés dans cette île sauvage et horrible, je ne trouvai que la douleur. Dans cette île, il n'y a ni port, ni commerce, ni hospitalité, ni hommes qui y abordent volontairement. On n'y voit que les malheureux que les tempêtes y ont jetés, et on n'y peut espérer de société que par des nauÂ'ages : encore même ceux qui venaient en ce lieu n'osaient me prendre pour me ramener; ils craignaient la colère des dieux et celle des Grecs.

Depuis dix ans je souffrais la honte, la douleur, la faim ; je nourrissais une plaie qui me dévorait; l'espérance même était éteinte dans mon cœur. Tout à coup, revenant de chercher des plantes médicinales pour ma plaie, j'aperçus dans mon antre un jeune homme beau, gracieux, mais fier, et d'une taille de héros. Il nde sembla que je voyais Achille, tant il en avait les traits, les regards et la démarche : son Âge seul me fit comprendre que ce ne pouvait être lui. Je remarquai sur son visage tout ensemble la compassion et l'embarras : il fut touché de voir avec quelle peine et quelle lenteur je me traînais; les cris perçants et douloureux dont je faisais retentir les échos de tout ce rivage attendrirent son cœur.

0 étranger! lui dis-je d'assez loin, quel malheur t'a conduit dans cette île inhabitée? Je reconnais l'habit grec, cet habit qui m'est encore si cher. Oh ! qu'il me tarde d'entendre ta voix, et de trouver sur tes lèvres cette langue que j'ai apprise dès l'enfance, et que je ne puis plus parler à personne depuis si longtemps dans cette solitude! Ne sois point effrayé de voir un homme si malheureux : tu dois en avoir pitié.

A peine Néoptolème m'eut dit: Je suis Grec, que je m'écriai: «0 douce parole, après tant d'années de silence et de douleur sans consolation! 0 mon fils! quel malheur, quelle tempête, ou plutôt quel vent favorable t'a conduit ici pour finir mes maux? » Il me répondit : « Je suis de l'île de Scyros *, j'y retourne; on dit que je suis fils d'Achille : tu sais tout. »

Des paroles si courtes ne contentaient pas ma curiosité ; je lui

i. Scyros^ l'une des CYcMea, kOwXV^ -^ ^^<5Ql\. «çajàs^jA laxBiiîa, caché sons des habits de femme, ^ \a «iovit ^vi xov \r|t.wsv^^^, '\\ '^ ««^x^^^^ Jème de Déidamie, fille de L^tom^ft.

, EÉNELON 821

dis: ttO fila d'un père que j'ai tantalnçié! cher nourrisson de Lycomède, comnjent viens-tu • donc ici? d'où viens-tu? » 11 me répondit qu'il venait du siège de Troie. « Tu n'étais pas, lui dis-je, de la première expédition. — Et toi, me dit-il, en étais-tu? » Alors je lui répondis : « Tu ne connais, je le vois bien, ni le nom de Philoctète ni ses malheurs. Hélas! infortuné que je suis! mes persécuteurs m'insultent dans ma misère : la Grèce ignore ce que je souffre ; ma douleur augmente. Les Atrides m'ont mis en cet état; que les dieux le leur rendent!»

Ensuite je lui racontai de quelle manière les Grecs m'avaient abandonné. Aussitôt qu'il eut écouté mes plaintes, il me fit les siennes. « Après la mort d'Achille, me dit-il.„. » D'abord je l'interrompis, eç lui disant : « Quoi! Achille est mort! Pardonne-moi, m pn fils, si je trouble ton récit par les larmes que je dois à ton père. »^ Néoptolème me répondit : « Vous me consolez en m'interrompantf qu'il m'est doux de voir Philoctète pleurer mon père! »

Néoptolème, reprenant son discours, me dit : « Après la mork d'Achille, Ulysse et Phénix me vinrent chercher, assurant qu'on ne pouvait ^ns moi renverser la ville de Troie. Ils n'eurent aucune peine à m'emmener, car la douleur de la mort d'Achille, et le désir d'hériter de sa gloire dans cette célèbre guerre, m'engageaient î^ssez à les suivre. J'arrive à Sigée * ; l'armée s'assemble autour de moi : chacun jure qu'il revoit Achille; mais, hélas! il n'était plus. Jeune et sans expérience, je croyais pouvoir tout espérer de ceux qui me donnaient tant de louanges. D'abord je demande aux Atrides les arme& de mon père ; ils me répondent cruellement : « Tu auras « le reste de ce qui lui appartenait; mais pour ses armes, elles sont « destinées à Ulysse. » Aussitôt je me trouble, je pleure, je m'emporte ; mais Ulysse, sans s'émouvoir, me disait : « Jeune homme, tu « n'étais pas avec nous dans les périls de ce long siège; tu n'as pas <c mérité de telles armes; et tu parles déjà trop fièrement; jamais « tu ne les auras. » Dépouillé injustement par Ulysse, je m'en retourne dans l'ile de Scyros, moins indigné contre Ulysse que contre les Atrides. Que quiconque est leur ennemi puisse être l'ami des dieux ! 0 Philoctète, j'ai tout dit. »

Alors je demandai à Néoptolème comment Ajax Télamonien n'ayait pas empêché cette injustice. « Il est mort, me répondit-il. — Il est mort! m'écriai-je; et Ulysse ne meurt point! au contraire, il fleurit dans l'armée! » Ensuite je lui demandai des nouvelles d'Antiloque, . fils du saçe Nestor, et de Patrocle, si chéri par Achille. « Ils sont morts aussi, » me dit-il. Aussitôt je m'écriai encore: « Quoi^ morts ! Hélas! que me dis-tu? La cruelle guerre, moissonne les bons, et épargne les méchants Ulysse est donc en vie? Thersite l'est aussi sans doute? Voilà ce que font les dieux; et nous les louerions encore! »

Pendant que j'étais dans cette fureur contre votre père^ K^o^iR^

df Promontoire de /a Troade.

ïème continuait à me tromper; il ajouta ces tristes paroles : « Loin de l'armée grecque, où le mal prévaut âur le bien, je vais vivre content dans la sauvage île de Scyros Adieu : je pars. Que les dieux vous guérissent! » Aussitôt je lui dis : « 0 mon fils, je te conjure, par les mâaes de ton père, par ta mère^ par tout ce que tu as de plus cher sur la terre, de ne me laisser pas seul dans ces maux que lu vois. Je n'ignore pas combien je te serai à charge ; mais il y aurait de la honte à m'abandonner : jette-moi à la proue, à la pout)e, dans la sentine même, où je t'incommoderai le moins. II n'y a que les grands cœurs qui sachent combien il y a de gloire à être bon. î^e me laisse point en un désert où il n'y a aucun vestige d'homme; mène-moi dans ta patrie, ou dans l'Eubée, qui n'est pas loin da mpntCEta,deTrachine*,etdcs bords agréables du fleuve Sperchius*: rends-moi à mon père. Hélas! je crains qu'il ne soît mort! je lui avais mandé de m'envoyer un vaisseau : ou il est mort, ou bien ceux qui m'avaient promis de le lui dire ne l'ont pas fait. J'ai recours à toi, ô mon fils! souviens-toi de la fragilité des choses humaines. Celui qui est dans la prospérité doit craindre d'en abuser, et secourir les malheureux. » ».

Voilà ce que l'excès de la douleur me faisait dire à Néoptolème; il me promit de m'emmener. Alors je m'écriai encore : « 0 heureux jour! ô aimable Néoptolème, digne de la gloire de son père! Cher compagnon de ce voyage, souffrez que je dise adieu à cette triste demeure. Voyez où j'ai vécu, comprenez ce que j'ai souffert : nul autre n'eût pu le souffrir : mais la nécessité m'avait instruit, et elle apprend aux hommes ce qu'ils ne pourraient jamais savoir autrement. Ceux qui n'ont jamais souffert ne savent rien; ils ne connaissent xni les biens ni les maux : ils ignorent les hommesfils s'ignorent eux-mêmes. » Après avoir parlé ainsi, je pris mon arc et mes flèches.

, Néoptolème me pria de souffrir qu'il les baisât, ces armes si célèbres, et consacrées par l'invincible Hercule. Je lui répondis ; « Tu peuç tout; c'est toi, mon fils, qui me rends aujourd'hui la lumière, ma patrie, mon père accablé de vieillesse, mes amis, moi-même :tu peux toucher ces armes, et te vanter d'être le seul d'entre les Grecs qui ait mérité de les toucher. » Aussitôt Néoptolème entre dans ma grotte pour admirer mes armes.

Cependant une douleur cruelle me saisit, elle me trouble, je ne sais plus ce que je fais; je demande un glaive tranchant pour couper mon pied; je m'écrie : « 0 mort tant désirée! que ne viens-tu? 0 jeune homme! brûle-moi tout à l'heure comme je brûlai le fils de Jupiter. 0 terre! ô terre! reçois un mourant qui ne peut plus se relever. » De ce transport de douleur, je tombe soudainement, selon

f . Trac/iine^ ville de U T\i^%%^\\ft, ^^ i^ed du mont OEta. C'est là qv» demeurait Déjanire> el q\i'VleTc.\j\ftTCN^\iv\.\^Vwv\^^ ^\sc^^\%^\i^^<^de.Nessas. — 2. Le Sperchius, tleuve d^ \^T\ift^ïi^'fcm^Yv^\Q\!fi\^^^'^\^^^ ^^«&\t.\^\ Maliaque, près de Traeii\ti«5.

' ïiSnelon 523

mt coutpme, dans un assoupissement profond; une grande sueur commença à me soulager; un sang noir et corrompu coula de ma, plaie. Pendant mon sommeil, il eût été facile, & Néoptolème d'emporter mes armes, et de partir; mais il était fils d'Achille» et n'était pas né pour tromper. En m'éveiliant, je reconnus son embarras : il soupirait comme un homme qui ne sait pas dissimuler, et qui agit contre son cœur. « Me veux-tu surprendre? lui dis-je : qu'y a-t-iî donc? — Il faut, me répondit-il, que vous me suiviez au siège de Troie. » Je repris aussitôt : « Âhf qu'as-tu dit, mon fils? Rends-moi cet ara; je suis trahi ! ne m'arrache pas !a vie. » Hélas ! il ne répond rien ; il me regarde tranquillement; rien ne le touche. 0 rivage I ô promonr toires de cette ile! 5 bêtes farouches! ô rochers escarpés! c'est à vous que je me plains; car je n'ai que vous à qui je puisse me plaindre : vous êtes accoutumés à mes gémissements. Faut-il que je sois trahi par le fils d'Achille! il m'enlève l'arc sacré d'Hercule; il veut me traîner dans le camp dés Grecs pour triompher de moi; il ne voit pas que c'est triompher d'un mort, d'une ombre», d'une image vaine. Oh! s'il m'eût attaqué dans ma force!... mais, > encore à présent, ce n'est que par surprise. Que ferai-je? « Rends, mon fils, rends : sois semblable à ton père, semblable à toi-même. Que dis-tu?.... Tu ne dis rien! 0 rocher sauvage! je reviens à toi, nu, misérable, abandonné, sans nourriture; je mourrai seul dans cet antre : n'ayant plus mon arc pour tuer les bêtes, les bête^ me dévoreront; n'importe. Mais, mon fils, ta n6 parais pa^ méchant : quelque conseil te pousse; rends mes armes, va -t'en. »

Néoptolème, les larmes aux yeux, disait tout bas r « Plût aux dieux que je ne fusse jamais parti de Scyros! » Ceprendant j« m'écrie : « Ah! que vois-je? n'est-ce pas Ulysse? » Aussitôt j'entends sa voix, ' et il me répond : « Oui, c'est moi. » Si le nombre royaume de Pluton fût entr'ouvert, et que j'eusse vu le noir Tartare, que les dieux mêmes craignent d'entrevoir, je n'aurais pas été saisi, je l'avoue, d'une plus grande horreur. Je m'écriai encore : « 0 terre de Lemnos! je te prends à témoin! 0 soleil, tu le vois et tu le souffres! » Ulysse me répondit sans s'émouvoir : « Jupiter le veut, et je l'exécute. — Osestu, lui disais-je, nommer Jupiter? Vois-tu ce jeune homme qui n'était point né pour la fraude, et qui souffre en exécutant ce que tu l'obliges de faire? — Ce n'est pas pour vous tromper, me dit Ulysse, ni pour vous nuire, que nous venons; c'est pour vous délivrer, vous guérir, vous donner la gloire de renverser Troie, et vous ramener dans votre patrie. C'est voujb, et non pas Ulysse, qui êtes l'ennemi de Philoctète. »

Alors je dis à votre père tout ce que la ftireur pouvait m'inspirer. « Puisque tu m'as abandonné sur ce rivage, lui disais-je, que ne m'y laisses-tu en paix? Va chercher la gloire des combats et tous les plaisirs; jouis de ton bonheur avec les Atrides : laisse- ^ moi ma misère et ma douleur. Pourquoi xxi'^wlcs^T^» i^ wa. «oisa» ^^^s». rien; je suis déjà mort. Pourquoi ne Gto\v\\\ \s^'& ^wç^o^^ ^^^^^^^«<»^^ comme tu le croyais autrefois, c^ue ^ô n^ ^ti\w^\^ -^ttoN^a^^'w^^sa*»

cris et l'infection de ma plaie troubleraient les sacrifices? O Ulysse, auteur de mes maux, que les dieux puissent te... ! Mais les dieux ne m'écoutent point; au contraire, ils excitent mon ennemi. 0 terre de ma patrie, que je ne reverrai jamais!.... 0 dieux, s'il en reste encore quelqu'un d'assez juste pi>ur avoir pitié de moi, punissez, punissez Ulysse, alors je me croirai guéri. »

Pendant que je parlais ainsi, votre père, tranquille, me regardait avec un air de compassion, comme un homme qui, loin d'être irrité, supporte et excuse le trouble d'un malheureux que la fortune. a aigri. Je le voyais semblable à un rocher, qui, sur le sonmiet d|une montagne, se joue de la fureur des vents, et laisse épuiser leur rage, pendant qu'il demeure immobile. Ainsi votre père, demeu^rant dans le silence, attendait que ma colère fût épuisée ; car il gavait qu'il ne faut attaquer les passions des hommes, pour les réduire à la raison, que quand elles commencent à s'affaiblir par une espèce de lassitude. Ensuite il me dit ces paroles: « O Philoetète, qu'avez- vous fait de votre raison et de votre courage? voici le moment de s'en servir. Si vous refusez de nous suivre pour remplir les grands desseins de Jupiter sur vous, adieu ; vous êtes indigne d'être le libérateur de la Grèce et le destructeur de Troie. Demeurez à Lemnos; ces armes, que j'emporte, me donneront une gloire qui vous était destinée. Néoptolème, partons ; il est inutile de lui parler: la compassion pour un seul homme ne doit pas nous faire abandonner le salut de la Grèce entière. »

Alors je me sentis comme une lionne à qui on vient d'arracher ses petits : elle remplit les forêts de ses rugissements. « 0 caverne, disais-je, jamais je ne te quitterai; tu seras mon tombeau !0 séjour de ma douleur, plus de nourriture, plus d'espérance ! Qui me donnera un glaive pour me percer? Oh! si les oiseaux de proie pouvaient m'enlever!.... Je ne les percerai plus de mes flèches! 0 are précieux, arc consacré par les mains du fils de Jupiter! 0 cher Hercule, s'il te reste encore quelque sentiment, n'es-tu pas indigné? Cet arc n'est plus dans les mains de ton fidèle ami; il est dans les mains impures et trompeuses d'Ulysse. Oiseaux de proie, bêtes farouches, ne fuyez plus cette caverne, mes mains n'ont pins de flèches. Misérable, je ne puis vous nuire, venez m'enlever! ou plutôt que la foudre de l'impitoyable Jupiter m'écrase !»

Votre père, ayant tenté tous les autres moyens pour nae persuader, jugea enfin que le meilleur était de me rendre mes armés; il fit signe à, Néoptolème, qui me les rendit aussitôt. Alors je lui dis : « Digne fils d'Achille, tu montres que tu l'es. Mais laisse-moi percer mon ennemi. » Aussitôt je voulus tirer une flèche contre votre pèreî mais Néoptolème m'arrêta, en me disant : a La colère vous trouble, et vous empêche de voir l'indigne action que vous voulez faire. » Pour UJysse, il paraissait aussi tranquille contre mes flèches, que coniTQ mes injures. Je me senUa Vo\xç\v^ ôl^ «i^W.^ YoXx^^vdltè et de cette patieDce* J'eus honte d'avoir nomYvx, ôlmv^ ç.^ v^wssa^x \x«xi^^\V\s!ft Bfirvir ^ô jnçs arme» pour \uw t^Voi <\m\ m^\^^ w^\.\^\.\«iv\\<6\\m»&.

{■énëLoiî B28

côlïime mon ressentiment n'était pas encore apaisé, j'étaià inconso- ' lable de devoir mes armes à un homme que je haïssais tant. Cependant Néoptolème me disait : a Sachez que le' divin Hélénus, fils de Priam étant sorti de l'a Ville de Troie par Pordre et par l'inspiration des dieux', nous a dévoilé Tavenir. « La malheureuse Troie tombera, « a-t-il dit, mais elle ne peut tomber qu'après qu'elle aura été attaa quée par celui qui tient les flèches d'Hercule - cet homme ne peut « guérir que quand il sera devant les murailles de Troie; les enfants « d'Ësculape le guériront i. »

£n ce moment je sentis mon cœur partagé : j'étais touché de la naïveté de Néoptolème, et de la bonne foi avec laquelle il m'avait rendu hion arc; mais je ne pouvais me résoudre à voir encore ïe jour, s'il fallait céder à, Ulysse; et une mauvaise honte me tenait en suspens « Me verra-t-on, disais-je en moi-même, avec Ulysse et avec les Atrides? Que croira-t-on de moi? »

Pendant que j'étais dans cette incertitude, tout à coup j'entends une voix plus qu'humaine : je vois Hercule dans un. nuage éclatant; il était environné de rayons de gloire. Je reconnus facilement ses traits un peu rudes, son corps robuste^ et ses manières simples; mais il avait une hauteur et une majesté qui n'avaient jamais paru si grandes en lui quand il domptait les monstres. H me dit : « Tu entends, tu vois Hercule. J'ai quitté le haut Olympe pour t'annoncer les ordres de Jupiter. Tu sais par quels travaux j'ai acquis l'immortalité : il faut que tu ailles avec le fils d'Achille, pour marcher sur mes traces dans le chemin de la gloire. Tu guériras; tu perceras de mes flèches Paris, auteur de tant de maux. Après la prise de Troie, tu enverras de riches dépouilles à Péan ton père, sur le mont CËta; ces dépouilles seront mises sur mon tombeau comn^e un monument de la victoire due à mes flèches. Et toi, ô fils d'Achille! je te déclare que tu ne peux vaincre sans Philoctète, ni Philoctète sans toi. Allez donc comme deux lions qui cherchent ensemble leur proie. J'enverrai Esculape à Troie pour guérir Philoctète. Surtout, ô Grecs, aimez et observez la religion : le reste meurt; elle ne meurt jamais. »

Après avoir entendu ces paroles, je m'écriai : o 0 heureux jour, douce lumière, tu te montres enfin après tant d'années! Je t'obéis, je pars exprès avoir salué ces lieux. Adieu, cher antre. Adieu, nym-* phes de ces prés humides. Je n'entendrai plus le bniit sourd des vagues de cette mer. Adieu, rivage où tant de fois j'ai souffert les injures de l'air. Adieu, promontoire où Écho répéta tant de fois mes gémissements. Adieu, douces fontaines qui me fûtes si amères. Adieu, ô terre de Lemnos ; laisse-moi partir heureusement, puisque je vais où m'appelle la volonté des dieux et de mes amis!

^.e Machaon et Podalire, fils d'Ëscolape, le dieu de la médecine*

fâ6 DjUi-SEPtlÈME SIÈCLE

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