‹ Textes classiques de la littérature françaiseChapitre 221 sur 232 · DESCENTE DE TÉLÉHAQUE AUX ENFERS · texte numérisé non relu

DESCENTE DE TÉLÉHAQUE AUX ENFERS

(Livre XIV)

Télémaque, persuadé que son père Ulysse n'est plus sur la terre, s'est résolu à l'aller chercher dans les enfers. Suivi seulement de deux Cretois, il se rend à la fameuse caverne d'Achérontia, dans le Brutium, par laquelle on descend dans le royaume de Pluton.

Le fils d^Ulysse, l'épée & la main, s'enfonce dans les ténèbres horribles Bientôt il aperçoit une faible et sombre lueur, telle qu'on la voit pendant la nuit sur la terre : il remarque les ombres légères qui voltigent autour de lui ; et il les arrête avec son épée , ensuite il voit les tristes bords du fleuve marécageux dont les eaux bourbeuses et dormantes ne font que tournoyer. Il découvre sur ce rivage une foule innombrable de morts privés de la sépulture, qui se présentent eo vain à Timpitoyable Cbaron. Ce dieu, dont la vieillesse éternelle est toujours triste et chagrine, mais pleine de vigueur, les menace, les repousse, et admet d'abord dans la barque le jeune Grec. En entrant, Télèmàque entend les gémissements d'une ombre qui ne pouvait se consoler.

« Quel est donc, lui dit- il, votre malheur? qui étiez-vous sur la terre ? -r J'étais, lui répondit cette ombre, Nabopharsan, roi de la 8uj[)erbe Babylone. Tous les peuples de l'Orient tremi)laient au seul bruit de mon nom ; je me faisais adorer par les Babylonien^ dans un tample de marbre, où j'étais représenté par une statue d'or, devant laquelle on brûlait nuit et jour les plus précieux parfums de l'Ethiopie. Jamais personne n'osa me contredire sans être aussitôt puni : on inventait chaque jour de nouveaux plaisirs pour me rendre la vie plus délicieuse. J'étais encore jeune et robuste; hélas ! que de prospérités ne me restait-il pas encore à goûter sur. le trône? Mais une femme que j'aimais, et qui ne m'aimait pas, m'a bien fait sentir que je n'étais pas dieu; elle m'a empoisonné : je ne suis plus rien. On mit hier, avec pompe, mes cendres dans une urne d'or; on pleura; on s'arracha les cheveux; on ût semblant de vouloir se jeter dans les flammes de mon bûcher, pour mourir avec moi ; on va encore gémir au pied du superbe tombeau où l'on a mis mes cendres : mais personne ne me regrette ; ma mémoire même est en horreur dans ma famille ; et ici-bas je souffre déjà d'horribles traitements. »

Télémaque, touché de ce spectacle, lui dit : « Étiez-vous véritablemeiit heureux pendant votre règne? sentiez-vous cette- douce paix sans laquelle le cœur demeura \.ou\owi% ^^Tt4 et flétri au milieu des délices ? — Non, répondu \e ^a3bi^\om«û.\ \e ^i^ v^\^ T&!^\&ft ^ c^e ' vous voulez dire. Les s&ges vwi\Ati\.<ifc\v.fe^\^^^\sv.^^\\aà^^

pour moi, je ne l^aî jainaie sentie ; mon cour était sans cesse agité de désirs nouveaux, de crainte et d*espé;:ance. Je tâchais de m'étourdir moi-même par l'ébranlement de>mes passions ; j'avais soin d'entrelenir cette ivresse pour la rendre continuelle ; le moiqdre inter- -valle de raison tranquille m'eût été trop amer. Voilà la paix dont j'ai joui; toute autre me paraît une fable et un songe : voilà les biens que je regrette. »

£n parlant ainsi, le Babylonien pleurait comme un hompae Uche qui a été amolli par les prospérités, et qui n'est point accoutumé à supporter constamment un malheur. Il avait auprès de lui quelques esclaves qu'on avait fait mourir pour honorer ses funérailles : Mercure les avait livrés à Charon avec leur roi, et leur avait donné une puissance absolue sur ce roi qu'ils avaient servi sur la terre. Ces ombres d'esclaves ne craignaient plus l'ombre de Nabopharsan; elles la tenaient enchaînée, et lui faisaient les plus cruelles indignités. L'un lui disait : « N'étions-nous pas hommes aussi bien que toi ? comment étais-tu assez insensé pour te croire un dieu ?.et ne fallait-il pas te souvenir que tu étais de la race des autres hommes? » Un autre, pour lui insulter, disait : « Tu avais raison de ne vouloir pa9 qu'on te prit pour un hommes car tu étais un monstre sans humanité. » Un autre lui disait : a £h bien!. où sont maintenant tes flatteurs ? Tu n'as plus rien à donner, malheureux ! tu ne peux plus faire aucun mal; te voilà devenu esclave de tes enclaves mêmes : les dieux ont été lents à faire justice } mais enfin ils la font. »

A ces dures paroles, Nabopharsan se jetait le visage contre terre, arrachant ses cheveux dans un excès* de rage et de désespoir. Mais Charon disait aux esclaves : k Tirez-le par sa chaîne; relevez-le malgré lui : il n'aura pas même la consolation de cacher sa honte; il faut que toutes les ombres du Styx en soient témoins, pour justifier les dieux, qui ont souffert si longtemps que cet impie régnât sur la terre. Ce n'est encore là, ô Babylonien, que le commencement de tes douleurs; prépare-toi à être jugé par l'inflexible Minos, juge des enfers. »

Pendant ce discours du terrible Charon, la barque touchait déjà le rivage de l'empire de Pluton ; toutes les ombres accouraient pour considérer cet homme vivant qui paraissait au milieu de ces morts . dans la barque : mais, dans le moment où Télémaque mit pied à terre, elles s'enfuirent, semblables aux ombrés de la nuit que, la moindre clarté du jour dissipe. Charon, montrant au jeune Grec un front moins ridé et des yeux moins farouches qu'à l'ordinaire, lui dit! (c Mortel chéri des dieux, puisqu'il Vest donné d'entrer dans ce royaume de la nuit^ inaccessible aux autres vivants, hâte-toi d'aller où les destins t'appellent ; va par ce chemin sombre, au palais de Pluton, que tu trouveras sur son trône j il te permettra d'entrer dans les lieux dont il m'est défendu de te découvrir le secret »

Aussit()t Télémaque s'avance à grands ^^& '. V\ \q^X. .^^ ^^^^ «5,^Nfes»

tf2é BIX-^SEt>TIËMfi iSlÈCLE .

voltiger des ombre», plus nombreuses que les grains de sable qui couvrent les rivages de la mer ; et, dans l'agitation de cette multi^ tude infinie, il est saisi d'une horreur divine, observant le profond' silence de ces vastes lieux. Ses cheveux se dressent sur sa tête quand il aborde le noir séjour de l'impitoyable Plu ton ; il sent ses genoux chancelants ; la voix lui manque ; et c'est avec peine qu'il peut prononcer au dieu ces paroles : « Vous voyez, ô terrible divinité, le fils du malheureux Ulysse ; je Viens vous demander si mon père est descendu dans votre empire, ou s'il est encore errant sur la terre. »

Pluton était sur un trône d'ébëne : son visage était pâle et sévère; ses yeuXf creux et étincelants ; son front, ridé et menaçant : la vue d'un liomme vivant lui était odieuse, comme la lumière offense les yeux des animaux qui ont accoutumé de ne sortir de leurs retraites que pendant la nuit. A son côté paraissait Proserpine, qui attirait seule ses regards, et qui semblait un peu adoucir son cœur : elle jouissait d'une beauté toujours nouvelle ; mais elle paraissait avoir joint & ces grâces divines je ne sais quoi de dur et de cruel de son époux.

Au pied du trône était la Mort, pâle et dévorante, avec sa faux tranchante qu'elle aiguise sans cesse. Autour d'elle volaient les noirs soucis, les cruelles défiances ; les vengeances, toutes dégouttantes de sang, et couvertes de plaies; les haines injustes; l'avarice, qui se ronge elle-même ; le désespoir, qui se déchire de ses propres ' mains, l'ambition forcenée, qui renverse tout ; la trahison, qui veut se repaître de sang, et qui ne peut jouir des maux qu'elle a faits; l'envie, qui verse son venin mortel autour d'elle, et qui se tourne en ra^e, dans l'impuissance où elle est de nuire ; l'impiété, qui se creuse elle-même un abîme sans fond, où elle se précipite sans espérance ; les spectres hideux ; les fantômes, qui représentent les morts pour épouvanter les vivants ; les songes affreux ; les insomnies, aussi cruelles que les tristes songes. Toutes ces images funestes environnaient le fier Pluton, et remplissaient le palais où il habite. Il répondit à Télémaque d'une voix basse qui fit gémir le fond de l'Érèbe :

«Jeune mortel, les destins t'ont fait violer cet asile sacré des ombres ; suis ta haute destinée : je ne te dirai point où est ton père; il suffit que tu sois .libre de le chercher. Puisqu'il a été roi sur la terre, tu n'as qu'à parcourir, d'un côté, l'endroit du noir Tartare où les mauvais rois sont punis ; de l'autre, les champs Élysées, où les bons rois sont récompensés. Mais tu ne peux aller d'ici dans les champs Élysées, qu'après avoir passé par le Tartare ; hâte-toi d'y j aller, et de sortir de mon empire. » l

A l'instant Télémaque semble voler dans ces espaces vides et im- I menses ; tant il lui tarde de savoir s'il verra son père, et de s'élol- î gner de là présence horrible dw l^rau qui tient en crainte les vivants I et les morts. Il aperçoit VietiVAl, ^^^^x V^>i^ ^fe\>i\^\<i xsûvt Tartare : 1 i7 en sortait une fumée no\tô e\. fe^^và^^> ^^^^. '^^^'^^^^ ^\a?^'^\Jî^ \

' ^ FÉNEtON V V 829\

donnerait la moi^t, si elle se répandait dans la demeaf>e -dès vîvaitts. Gette fumée couvrait un fleuve de feu et des 'tourbillons de ilçliime, dont le bruit, semblable à celui des ^torrents le» plus impètueuic quand ils s'élancent des plus hauts rochers dans le fond des abîmes, faisait (|u'on ne pouvait rien entendre distinctemeht dans ces tristes lieux.

Télémaqoe, secrètement animé par Minerve, entre sans craipte dans ce gouITre. D'abord il aperçut un grand nombre d'hommes qui avaient vécu dans les plus basses conditions, et qui étaient punis pour avoir cherché les richesses par des fraudes, des trahisons et des cruautés. Il y remarqua beaucoup d'impies hypocrites, qui, faisant semblant d'aimer la religion, s'en étaient servis comme d'un beau prétexte pour contenter leur ambition, et pour se jouer des hommes crédules : ces hommes, qui avaient abusé de la vertu même, quoiqu'elle soit le plus ^rand don des dieux, étaient punis coihme les plus scélérats de tous les hommes. Les enfants qui avaient égorgé leurs pères et leurs mères, les épouses qui avaient trempé leurs mains dans le sang de leurs époux, les traîtres qui avaient livré leur patrie après avoir violé tous les serments, souffi;aient des peines moins cruelles que ces hypocrites. Les trois juges des enfers Tavaient ainsi voulu ; et voici leur raison : c'est que les hypocrites ne se contentent pas d'être méchants comme le reste des impies; ils veulent encore passer pour bons, et font, par leur fausse vertu, que les hommes n'osent plus se fier à la véritable. Les dieux^ dont ils se sont joués, et qu'ils ont rendus méprisables aux hommes, prennent plaisir à employer toute leur puissance pour se venger de leurs insultes.

Auprès de ceux-ci paraissaient d'autres hommes que le vulgaire ne croit guère coupables, et que la vengeance divine poursuit impitoyablement : ce sont les ingrats, les menteurs, les flatteurs qui ont loué le vice; les critiques malins qui ont tâché de flétrir la plus pure vertu; enfin, ceux qui ont jugé témérairement des choses sans les connaître & fond, et qui par là ont nui & la réputation des innotsents. Mais, parmi toutes les ingratitudes, celle qui était punie comme la plus noire, c'est celle où l'on tombe contre les dieux, ce Quoi donc ! disait Minos, <m passe pour un monstre quand on manque de reconnaissance pour son père, ou pour son ami de qui on a reçu quelque, secours ; et on fait gloire d'être ingrat envers les dieux, de qui on tient la vie et tous les biens qu'elle ren* ferme ! Ne leur doit-on pas sa naissance plus qu'au père même de qui on est né ? Plus tous ces crimes sont impunis et excusés sur la terre, plus ils sont dans les enfers l'objet d'une vengeance implacable à qoi rien n'échappe. » '

Télémaque, voyant les trois juges qui étaient assis et qui condamnaient un homme, osa leur demander quels étaient ses crimes: Aussitôt le condamné, prenant la parole, s'écria: <t Je n'ai jamais fait aucun mal ; j'ai mis tout mon plaisir & taitô ^\i \À«a\ *^^\ ^^fck ^s^^gniÊqne, libérai^ juste, compatissant ; cçi^ i^^wVoxk ^ovvç. xs^^ ^«^^a^

DEMOQEOT, '^^

830 DIX-SEPTifeME SIÈCLE

cher? » Alors Minos lui dit : « On ne te reproche Hen à Tégard des hommes ; mais ne devais-tu pas moins aux hommes qu'aux dieux ? Quelle est donc cette justice dont tu te vantes ? Tu n'as manqué & aucun devoir envers les hommes, qui ne sont rien ; tu as été vertueux : mais tu as rapporté toute ta vertu à toi-même, et non aux dieux qui te l'avaient' donnée ; car tu voulais jouir du fruit de ta propre vertu, et te renfermer en toi-même : tu as été ta divinité. Mais les dieux, qui ont tout fait, et qui n'ont rien fait que poar eux-mêmes, ne peuvent renoncer à leurs droits : tu les as oubliés, ils t'publieront; ils te livreront à toi-même, puisque tu as voulu être à toi, et non pas & eux. Cherche donc maintenant, si tu le peux, ta consolation dans ton propre cœur. Te voilà, à, jamais séparé des hommes, auxquels tu as voulu plaire ; te voilà seul avec toi-même, qui étais ton idole : apprends qu'il n'y a point de véritable vertu sans le respect et l'amour des dieux, à qui tout est dû. Ta fausse vertu, qui a longtemps ébloui les hommes faciles à tromper, va être confondue. Les hommes, ne jugeant des vices et des vertus, que par ce qui les choque ou les accommode, sont aveugles et sur le biea et sur le mal : ici, une lumière divine renverse tous leurs jugements superficiels, elle condamne souvent ce qu'ils admirent, et justifie ce qu'ils condamnent. »

A ces mots, ce philosophe, comme frappé d'un coup de foudre, ne pouvait se supporter soi-même. La complaisance qu'il avait eue autrefois à contempler sa modération, son courage et ses inclinations généreuses, se change len désespoir. La vue de son propre } «œur, ennemi des dieux, devient son supplice : il se voit, et ne peut cesser de se voir; il voit la vanité des jugements des hommes, auxquels il a voulu plaire dans toutes ses actions : il se fait une révolution universelle de tout ce qui est au dedans de lui, comme si on bouleversait toutes ses entrailles; il ne se trouve plus le même : .tout appui lui manque dans son cœur ; sa conscience, dont le témoignage lui avait été si doux, s'élève contre lui, et lui reproche amèrement l'égarement et l'illusion de toutes ses vertus, qui n'ont point eu le culte de la divinité pour principe et pour fin : il est troublé, consterné, plein de honte, de remords et de désespoir. Les Furies ne le tourmentent point, parce qu'il leur suffit de ravoir livré à lui-même, et que son propre cœur venge assez les dieux méprisés. Il cherche les lieux les plus sombres pour ■ se cacher aux autres morts, ne pouvant se cacher à lui-même; il cherdie les ténèbres et ne peut les trouver; une lumière importune le poursuit partout ; partout les rayons perçants de la vérité vont venger la vérité qu'il a négligé de suivre. Tout ce qu*il &Aimé lui devient odieux, comme étant la source de ses maux, qui ae peuvent jamais finir. Il dit en lui-même : « 0 insensé! je n'ai donc connu ni les dieux, ni les hommes, ni moi-même ! Non, je n'ai rien connu, puisque je n'ai jamais almè l'unique et véritable bien : tous mes pas ont été des ëgaremeuU*, m^ ^^<&%'&^ "c^^XaSX. o^^ V2\\&-^ ma vertu n'était qu'un orgueil impie eV. a.'ve\k%V& \ï^\ai'&m^-TsAsûfc\s!LW!i\^«j««^ ^

PÉNBLON 531

Enfin Télémaque aperçut les rois qui étaient condamnés poiîr avoir abusé dé leur puissance. D'un eôté, une Furie vengeresse présentait un miroir, qui leur montrait toute la difformité de leurd vices : là ils voyaient et ne pouvaient s'empêoher de voir leur vanité grossière et avide des plus ridicules louanges, leur dureté pour les hommes dont ils auraient d^û faire la félicité ; leur insensibilité pour la' vertu ; leur crainte d'entendre la vérité ; leur inclination pour les hommes lâches et flatteurs ; leur inapplication, leur mol^ lesse, leur indolence, leur défiance déplacée, leur faste et leur excessive^magnificence fondée sur la ruine des peuples ; leur ambî* tion pour acheter un peu de vaine gloire par le sang de leurs citoyens ; enfin, leur cruauté qui cherche chaque jour de nouvelles délices parmi les larmes et le désespoir de tant de malheureux, lis se voyaient sans cesse dans ce miroir : ils se trouvaient plus horribles et plus monstrueux que ni la Chimère vaincue par Bellérophon, ni l'hydre de Lerne abattue par Hercule, ni Cerbère même, quoiqu'il vomisse, de ses trois gueules béantes, un sang noir et venimeux, qui est capable d'empester toute la race des mortels vivants sur la terre.

En n\ème temps, d'un autre c6té, une autre Furie leur répétait avec insulte toutes les louanges que leurs flatteurs leur avaient données pendant leur vie, et leur présentait un autre miroir, où ils se voyaient tels que la flatterie les avait dépeints : l'opposition de ces deux peintures, si contraires, était le supplice de leur vanité. ' On remarquait que les plus méchants d'entre ces rois étaient ceux. à qui on avait donné les plus magnifiques louanges pendant le^ur vie, parce que les méchants sont plus craints que les bons^ et qu'ils exigent sans pudeur les lâches flatteries des poètes et des orateurs de leur temps.

On les entend géinir dans ces profondes ténèbres, où ils ne peuvent voir que les insultes et les dérisions qu'ils ont à souffrir : ils n'ont rien autour d'eux qui ne les repousse, qui ne les contredise, . qui ne les confonde. Au lieu que, sur la terre, ils se jouaient de la vie des hommes et prétendaient que tout était fait pour les servir ; dans le Tartare,Jls sont livrés à tous les caprices de certains esclayes qui leur font sentir, & leur tour, une cruelle .servitude : ils servent avec douleur, et il ne leur reste aucune espérance de pouvoir jamais adoucir leur captivité; ils sont sous les coups de ces esclaves, devenus leurs tyrans impitoyables, comme une enclume est sous les coups des marteaux des Cyclopes, quand Vulcain les presse de travailler dans les fournaises ardentes du mont Etna.

Là Télémaque aperçut des visages pâles, hideux et consternés* C'est une tristesse noire qui ronge ces criminels; ils ont horreur d'eux-mêmes, et ils ne peuvent non plus se délivrer de cette horreur que de leur propre nature. Ils n'ont point besoin d'autre châtiment de leurs fautes que leurs fautes mêmes ; ils les voient sans cesse dans toute leur énormité ; elles bô T^T^ft«ïi\«tiX. ^ ^k«- ^otsssasw des spectres homblea; elIeB,lea poursulvenl. ^o\w ^^«^û. %^TVB^àx^'^^

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cherchent une mor;t pins puissante ^ue celle qui les a avares de leur corps. Dans le désespoir où ils sont, iis appellent à leur se» cours une mort qui puisse éteindre tout sentiment et toutl^< connaissance en eux ; ils demandent aux abîmes de les engloutir, paof se dérober aux rayons vengeurs de ta vérité qui les p«rsécute : mais ils sont réservés à la vengeance qui distille sur eux goutte à goutte et qui ne tarira jamais. La vérité qu-ils ont eraintcde voir fait leur supplice ; ils la voient et n'ont des yeux que pour la voir s'élever contre eux ; sa vue les perce, les déchife, les 'arrache à eux-mêmes : elle est comme Ja.ifoudre; sans rien détruire au dehors^ elle pénètre^ jusqu'au fond des entrailles. Semblable à un métal dans une fournaise ardente, Ttoe est comme fqndue par ce feu vengeur ; il ne laisse aucone consistance et il ne consume rien : il dissout jusqu'aux premiers prancipes de la vie, et on ne peut mourir. On est arraché & soi ; on n'y peut plus trouver ni appui ni repos pour un seul instant : on ne vit plus que par la rage qu'on a contre soi-môme, et par une perte de toute espérance qui rend forcené.

Parmi ces objets, qui faisaient dresser les cheveux de Télémaque sur sa tète, il vit plusieurs des anciens rois de Lydie, q«i étaient punis pour avoir préféré les délices d'une vie molle au travail qui doit être inséparable de la royauté pour la soulagement des peuples.

Ces rois se reprochaient les uns aux : autres leur aveuglement. L'un disait à l'autre, qui avait été son, fils 2 a Ne vous avais-je pas recommandé souvent, pendant ma. vieilles^ et avant' ma mort, de réparer les maux que j'avais faits pav ma négligence? » Le fîls ré< pondait : « 0 malheureux père! c'est vous qui m'avez perdu! c'est votre exemple qui m'a accoutumé au faste, à l'orgueil, à la volupté, à la dureté pour les hommes! En vous voyant régner avec tant de mollesse, avec tant de lâches flatteurs autour de vous, je me sois accoutumé à aimer les flatteries et les plaisirs. J'ai cru que le reste des hommes était, à l'égard des rois, ce que les chevaux et les au* très bêtes de charge sont à l'égard des hommes, c'est-à-dire des animaux dont on ne fait cas qu'autant qu'ils rendent de services et qu'ils donnent de commodités?, le l'ai cru; c'est vous qui me Tavez fait croire; et maintenant je souffre tant de maux pour vous avoir imité. » A ces reproches, ils ajoutaient les plus afùrenses malédictions, et paraissaient animés de rage pour s*entre-déchirer.

Autour de ces rois voltigeaient encore, comme des hiboux dans la nuit, les cruels soupçons, les vaines alarmes, les défiances, qui vengent les peuples de la dureté de leurs rois, la faim insatiable des richesses, la fausse gloire toujours tyranniqu^, et la mollesse lâche qui redoute tous les maux qu'on souffre, sans pouvoir Jamais donner de solides plaisirs.

On voyait plusieurs de ces rois sévèrement punis, non pour les TOiBMX qu'ils avaient faits, m&\^ v^tit les biens qu'ih auraient dit /aire. Tous les crimes des pe\i^\ei%,<\\iV '^Vèiisv^ixV. ^^\i^ ûvec le^qn^Vi^ on lait observât \^\oSà, ii\aàs«iv '\n£çvi\fe.% «sm.^^^

' i iPÉNELON , 833 ,

qui ne doivent régner qu'afin que les lois régnent par leur minislère. On lenr imputait aussi tous Tes désordres qui Tiennent du ^Biste, du luxe et' de tous les autres excès qui jettent les hommes dans un état violent, et dans la tentation de mépriser les lois pour acquérir du bien. Surtout on traitait rigoureusement les rois qui, au lieu d'être de bons et vigilants pasteurs des peuples, n'avaient songé qu'à ravager le troupeau* comme des loups dévorants.

Mais ce qui consterna davantage Télémaque, ce fut de voir, dans cet abime de ténèbres et de maux, un grand nombre de rois qui avaient passé sur la terre pour des rois assez bons. Us avaient été , condamnés aux peines du Tartare, pour s'être laissé gouverner par des hommes méchants et artificieux. Ils étaient punis pour les ! maux qu'ils avaient laissé faire par leur autorité. De plus, la plupart dé ces rois n'avaient été ni bons ni méchants, tant leur faiblesse avait été grande; ils n'avaient jamais craint de ne connaître point la Térîté, ils n'avaient point eu le goût de la vertu, et n'avaient pas mis leur plaisir à faire du bien.

Lorsque Télémaque sortit de ces lieux, il se sentit soulagé, coipme si on avait ôté une montagne de dessus sa poitrine : il comprit par ce soulagement le malheur de ceux qui y étaient renfermés sans espérance d'en sortir jamais. 11 était effrayé de voir combien les rois étaient plus rigoureusement tourmentés que les autres coupa-, blés, tt Quoi! disaitril, tant de devoirs, tant de périls, tant de pièges, tant de difficulté de connaître la vérité pour se défendre contre les autres et contre soi-même ; enfin, tant de tourments horribles dans les enfers, après avoir été si agité, si envié, si traversé dans une vie courte! 0 insensé celui qni)ch)e<rche b régner! Heureux celui qui se borne à une condition privée et paisible, où la vertu lui est moins difficile! »

En faisant ces réflexions, il se troublait au dedans de lui-même : il frémit et tomba dans une consternation qui lui fit sentir quelque . chose du désespoir de ces malheureux qu'il venait de considérer. Mais, à mesure qu'il s'éloigna de ce triste séjour des ténèbres, de l'horreur et du désespoir, son courage commença peu à peu à renaître : il respirait et entrevoyait déjà de loin la douce et pure lumière du séjour des héros.

C'est dans ce lieu qu'habitaient tous les bons rois qui avaient jusqu'alors gouverné sagement les hommes : ils étaient séparés du reste des Justes. Gomme les méchants princes souffraient dans le Tartare des supplices infiniment plus rigoureux que les autres coupables d'une condition privée, aussi les bons rois jouissaient dans les champs Élysées d'un bonheur infiniment plus grand que celui du reste des hommes qui avaient aimé la vertu sur la terre. - Télémaque s'avança vers ces rois, qui étdent dans des bocages odoriférants, sur des gazons toujours renaissants et fleuris; mille petits ruisseaux d'une onde pure arrosaient c^% \)^^\nL\v^>a:^^ ^ ^ faisaient sentir une délicieuse fradcheUT^utv tvoixv\>t^\\v^\^\^^^^'îw»^'^ /àiçsûent résoonjep ces bocages de leur doux OtiWiX* O^a- ^^^^^ "^^^

834 DIX*SEPTIÈM& SIËCLfi

ensemble les fleurs du printemps qui naissaient qous les pas, avec les 'plus riches fruits de Tautomne qui pendaient des arbres. Là jamais on ne ressentit les ardeurs de la furieuse canicule ; là jamais les noirs aquilons n'osèrent souffler ni faire sentir les rigueurs de Phi ver. Ni la guerre altérée de sang, ni la cruelle envie qui mord d'une dent venimeuse et qui porte des vipères entortillées dans son sein et autour de ses bras, ni les jalousies, ni les défiances, ni la ' crainte, ni les vains désirs, n'approchent jamais de cet heureux séjour de la paix. Le jour n'y finit point , et la nuit, avec ses sombres voiles, y est inconnue : une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes, et les environne de ses rayons comme d'un vêtement. Cette lumière n'est point semblable à la lumière sombre qui éclaire les yeux des misérables mortels, et qui n'est que ténèbres; c'est plutôt une gloire céleste qu'une lumière : elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal : elle n'éblouit jamais; au contraire, elle fortifie les yeux et porte dans le fond de l'âme je ne sais quelle sérénité : c'est d'elle seule que ces hommes bienheureux sont nourris; elle sort d'eux et elle y entre; elle les pénètre et s^iacorpore à eux comme les aliments s'incorporent i nous. Ils la voient, ils la sentent, ils la respirent; elle fait naître en eux une source intarissable de paix et de joie : ils sont plongés dans cet abîme de joie comme les poissons dans la mer. Ils ne veulent plus rien; ils ont tout sans rien avoir, car ce goût de lumière pure apaise la faim de leur cœur; tous leurs désirs sont rassasiés, et leur plénitude les élève au-dessus de tout ce que les hommes vides et affamés cherchent sur la terre : toutes les délices qui les environnent ne leur sont rien parce que le comble de leur félicité, qui vient du dedans, ne leur laisse aucun sentiment pour tout ce qu'ils voient de délicieux au dehors. Ils sont tels que les dieux qui, rassasiés de nectar et d'ambroisie, ne daigneraient pas se nourrir des viandes grossières qu'on leur présenterait à la table la plus exquise des hommes mortels. Tous les maux s'enfuient loin de ces lieux tranquilles : la mort, la maladie, la pauvreté, la douleur, les regrets, les remords, les craintes, les espérances même, qui coûtent souvent autant de peines que les craintes, les divisions, les dégoûts, les dépits, ne peuvent y avoir aucune entrée*

Les hautes montagnes de Thrace, qui, de leur front couvert de

neige et de glacé depuis Torigine du monde, fendent les nues,

seraient renversées de leurs fondements posés au centre de la terre,

que les cœurs des hommes justes ne pourraient pas même être

émus. Seulement ils ont pitié des misères qui accablent les hoomies

vivants dans le monde; mais c'est une pitié douce et paisible qui

n'altère en rien leur immuable félicité. Une jeunesse éternelle, une

/éJjcité sans fin, une gloire toute divine est peinte sur leurs visages :

mais leur joie n'a rien de to\to«ii\ ^\ii^^'CAîiV.\^'^tune joie douce,

noble, pleine de ma^esië; c^esX \&u %q^V. s\]\^vbx& ^^\^^^vN3i^^4e

i« vertu qui les transporta. Wa wiXkX, «as» \si\«T\s.vNjiQ.u>^eûfc.Q;s»^

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